Archive pour le 16 avril, 2015

Pain noir, pain blanc

16 avril, 2015

« Moi, je mange mon pain blanc après mon pain noir. »

« Pourquoi ? Ce serait tellement plus plaisant de manger son pain blanc après son pain blanc. Vous êtes de ceux qui croient qu’il faut souffrir pour avoir le droit de se faire plaisir ? »

« Oui, dans toutes les sociétés archaïques, l’adolescent doit subir des épreuves physiques désagréables pour montrer sa force de caractère et avoir le droit de devenir adulte. Manger son pain noir, c’est montrer qu’on a du courage et qu’on peut survivre à la force de la volonté dans n’importe quelle condition. Après et seulement après, on peut commencer à vivre tranquillement. »

« Moi, je veux bien vivre mais sans souffrir, ce n’est pas possible ? »

« Non, la souffrance vous rattrape un jour ou l’autre. Si vous n’êtes pas préparé, vous vous effondrerez comme une vieille chaussette. L’homme est mortel, la société doit lui rappelle continuellement cette réalité. »

« Bon d’accord. Je veux bien manger un peu de pain noir, mais pas trop. »

« Euh… non, vous devez en manger jusqu’à l’écœurement, sinon vous ne goûterez pas à sa juste valeur votre pain blanc. L’éducation à la souffrance sert aussi à mieux apprécier les moments de plaisirs. Sinon, la douceur de la vie vous deviendra tellement banale que vous n’y prêterez plus attention. »

« Je veux bien souffrir un peu, mais l’ennui c’est qu’aujourd’hui, on n’est pas sûr que la société nous tirera de notre souffrance. Il y en a beaucoup qui mangent leur pain noir après leur pain noir. »

« Vous avez raison, le nombre de ration de pain blanc diminue. Mais imaginez une civilisation où il n’y aurait que du pain blanc. Les gens se laisseraient aller aux plaisirs, à l’indolence, à la paresse, voire au vice, puisqu’ils seraient sûrs au bout du compte de récupérer leur pain blanc. C’est comme ça que des civilisations sont entrées en décadence et ont disparu. » 

« Vous êtes en train de me dire qu’une bonne guerre, ça a du bon pour entretenir la production de pain noir ? »

« Euh… non. Je n’irai pas jusque-là, allons, allons ! Mais il faudrait que les jeunes apprennent le sens de l’effort sur eux-mêmes. Après, ils pourront manger du pain blanc. »

« Sauf qu’ils ne voient plus beaucoup d’adultes manger leur pain blanc. Après les soucis de l’adolescence arrivent les soucis d’adultes. Lorsqu’un jeune arrive à avoir son bac après avoir fait un effort glorieux, il faut faire un nouvel effort pour décrocher un job, puis se mettre en quatre pour le garder, pour conquérir une femme, lui faire des enfants qui voudront manger leur pain blanc d’abord… Bref je me demande si le pain blanc promis n’est pas une illusion. »

« Euh, ce n’est qu’une métaphore, le pain noir, c’est la soumission à la règle, l’apprentissage de l’effort… Le pain blanc, c’est l’indépendance, la prise de responsabilité… »

« Le plaisir d’affronter des emmerdes  quoi… »