Archive pour le 14 avril, 2015

La relativité de l’inutilité

14 avril, 2015

« Heureusement que je suis là ! »

« Non ! »

« Comment ça, non ? »

« Personne n’est indispensable. Au bureau, vos fonctions vont être automatisées et vous serez jeté. A la maison, si vous n’étiez pas là, votre femme se débrouillerait pour survivre. Dans le quartier, sans vous, personne ne se porterait plus mal. On aurait un autre voisin. »

« C’est gai. Moi, je suis sûr qu’on me regrettera le jour de mon départ. »

« Bof, ça ne fera pas plus d’effet qu’un ricochet dans l’océan… quelques mini-vaguelettes sur le moment et puis pff…  Ne vous en faites pas tout ça n’est pas grave. Prenez un grand homme : Pasteur, par exemple. Certes nous lui devons des trouvailles importantes, mais il ne nous est plus indispensable aujourd’hui. Pas plus que Napoléon qui s’est cru particulièrement indispensable à son époque. »

« Je vous vois venir. Vous allez me dire qu’il faut être modeste. Pourtant, pour se sentir bien, on est bien obligé de se dire que notre existence à une utilité pour le reste du monde. »

« Oui, mais votre formule ‘heureusement que je suis là’ est maladroite. Votre supposée utilité n’est pas une réalité heureuse, c’est un mensonge que vous entretenez pour vous sentir à l’aise dans vos baskets. »

« Je ne vais tout de même pas dire : malheureusement je suis là. »

« En fait votre utilité sur terre est une espèce de non-problème. Dans tous les cas de figure, on peut vous remplacer. Donc, il vaut mieux ne pas se poser la question.

« La vie collective va devenir compliquée avec vous. »

« Comment ça ? »

« Si vous ne me convainquez pas que vous êtes utile à quelque chose, je n’ai aucune raison de vous montrer un peu de considération. Je vous saluerai distraitement en passant devant chez vous, mais comme je n’ai rien à attendre de vous, je ne vois pas pourquoi je vous parlerai. »

« Personne n’est utile sur Terre, mais on est tous lié par notre sentiment d’inutilité. Suivez-moi bien : nous sommes fondamentalement inutiles, mais ça nous dérange…  nous voudrions bien être utiles… nous entretenons donc des conversations ou des liens avec les autres dans le but de vérifier que nous sommes un peu moins inutiles qu’eux… Vous comprenez ? »

« C’est donc ça la théorie de la relativité de l’inutilité ? »

« Oui, à peu près. C’est comme l’idiotie. Devant les mystères de la vie, nous sommes tous des ignorants. Les savants sont ceux qui sont un moins idiots que les autres. »

« Oui, mais enfin, les savants ont en a besoin. Ils sont donc utiles. Ou un peu moins inutiles que les autres. »

« Dans un siècle, il y aura des savants encore moins inutiles. »

« Si je comprends bien, je suis plus inutile que vous puisque je ne connaissais pas la théorie de la relativité de l’inutilité. »

« C’est ça. Vous devriez tenter votre chance dans le domaine de la modestie. Vous resteriez discret et silencieux devant les autres. Relativement à moi, vous seriez nettement plus modeste. Ce n’est pas une raison de vivre, ça ? »