Archive pour la catégorie 'Nouvelles'

Bonne balade !

15 février, 2018

« Je vais me promener. »

« C’est bien ! Se promener est une activité homologuée comme convenable. »

« Je dirais même que je vais me balader. »

« C’est encore mieux. En général, ça veut dire que vous avez fixé un but à votre promenade. »

« Et si je flâne, c’est bien aussi ?»

« Oui, ça ajoute une note poétique à votre déambulation. Vous donnez une information supplémentaire. Vous ne vous contenterez pas de mettre un pied devant l’autre, mais vous prendrez le temps de regarder à droite et à gauche en vous intéressant à ce que vous voyez. Nous progressons ! »

« Je ne suis pas du genre à errer. »

« J’espère bien ! Errer laisserait entendre que vous êtes complètement perdu, que vous ne savez pas où vous allez ! »

« C’est comme vagabonder ! »

« Evidemment ! Vagabonder ! Vous n’y pensez pas ! Vous n’êtes pas pauvre ! Seuls les miséreux peuvent vagabonder ! »

« Et si je traine ? »

« Encore moins. Trainer dans les rues véhicule l’image d’un individu louche qui avance à la recherche d’un mauvais coup. Il y a pire : trainailler ! Trainailler dans les rues : on ne sait même plus si vous marchez ou même si vous envisagez de le faire. Le verbe présente la même consonance que ‘canaille’. J’appelle la police tout de suite ? »

« Je peux roder ? »

« Vous n’y penser pas ! On dirait un cambrioleur ! »

« Et si je zone ? »

« C’est quasiment illégal. Là, ce n’est même plus une ballade, ça veut dire que vous avez délimiter un territoire dans lequel vous vous déplacez pour faire votre loi ou affirmez votre simple domination sur l’environnement. Ça sent la bande organisée ! »

« Bon, alors, je vais me baguenauder. »

« Là, je reconnais qu’il y a un effort significatif de vocabulaire. Ce n’est pas tout le monde qui se baguenaude. Vous donnez l’impression de vous promener de manière décontractée, l’esprit ouvert, prête à toutes les rencontres. C’est une façon de se promener un peu populaire, très marquée à gauche politiquement. »

« Alors, c’est comme musarder ? »

« Oui, musarder, c’est un peu la même chose, mais dans un vocabulaire un peu plus recherché, voire même élitiste. Bref, de droite !»

Les morales immorales

13 février, 2018

« On n’en aura jamais fini d’analyser les fables de La Fontaine. »

« C’est bien vrai. D’autant plus que ce ne sont pas tout à fait des fables. Une fable se termine en général par une leçon de morale qu’on appelle moralité, dit le Larousse. Or, par exemple, l’auteur met en évidence la ruse et la flagornerie du renard. Vous trouvez ça moral. ? »

« Vous avez raison. D’ailleurs, dans les entreprises beaucoup ont retenu la leçon. Regardez Dugenou qui est toujours fourré dans les petits papiers du patron, pour se faire bien voir ! »

« En plus, le renard est complètement amoral puisqu’il laisse le bouc se débrouiller quand il est tombé au fond du puits après s’être appuyé sur lui pour en sortir. »

« C’est encore du Dugenou tout craché. Il sait très bien profiter de toi, mais il ne faut pas compter sur lui ! »

« Et la fourmi qui refuse son aide à la cigale ! »

« C’est un déplorable manque de générosité, sans aucun doute.  Encore du Dugenou ! En plus, si tout le monde en faisait autant, personne ne soutiendrait la création artistique. A bas la fourmi ! »

« Et dans les grenouilles qui demandent un roi, qu’est-ce qu’il dit ? Je vous le donne en mille ! Il faut se contenter du chef qu’on a, pour ne pas en avoir un pire. C’est un appel à la soumission dans le genre Dugenou ! »

« Moi, je m’élève contre le laboureur qui explique à ses gamins qui faut bosser et encore bosser. Si on l’avait suivi, on n’aurait jamais eu les 35 heures ! »

« Heureusement, qu’on s’est battu. Si on avait tous baissé les bras au prétexte que la raison du plus fort est toujours la meilleure, nous en serions toujours à l’ère de l’esclavage ou du servage ! N’est-ce pas Dugenou ? »

« Ce n’est pas avec La fontaine qu’on apprendra le goût du risque à nos gamins ! Surtout quand il nous dit qu’un tiens vaut mieux que deux tu l’auras ! »

« Et le vieux chat qui dévore impitoyablement la jeune souris ! C’est un véritable procès du manque d’indulgence de l’âge avancé. Je suis outré. »

« Selon La Fontaine, il y aurait une espèce de prédestination des hommes ! Sais-tu que lorsqu’on est ivrogne, on reste ivrogne ! »

« Oui, alors ça, c’est bien vrai ! Dugenou est lèche-bottes et restera lèche-bottes ! En réalité avec les morales de La fontaine, on n’est pas toujours dans la morale, mais plutôt dans la mise en scène de la triste réalité. »

« Comme dans la mouche et le coche. C’est bien vrai que dans toutes les affaires, il y a toujours des gens inutiles qui viennent s’agiter pour faire les importants. Dugenou, par exemple ! »

« Moi, je dis que La Fontaine a tort quand il dit qu’il ne faut pas juger les gens sur l’apparence. Dugenou a l’air d’un faux-jeton, avec son regard torve, et ses sourires mielleux. Il a l’air fourbe, et il est fourbe. »

La crème de la crème

11 février, 2018

« Je suis un vrai charlatan. »

« Ah, c’est vous qui vendez des crèmes miracles pour avoir l’air jeune ! »

« Les gens ne veulent pas vieillir, alors j’en profite et je leur refile des trucs pour avoir une belle peau. »

« C’est vrai que les gens n’aiment pas les rides, c’est pourtant un indicateur indiscutable d’une certaine sagesse. Et puis une petite ride au coin des yeux, ça peut être charmant. Ou alors au milieu du menton. »

« Ne confondons pas rides et fossettes ! Quoiqu’il en soit les gens aiment mieux une peau de pèche sans imperfection. »

« Moi, je voudrais bien avoir un visage buriné par le vent et les embruns de la mer pour avoir l’air d’un grand aventurier. »

« Désolé, je ne fais pas la crème qui burine ! »

« Vous faites aussi la crème qui fait disparaitre les bourrelets autour de la taille. Celle qui ne marche jamais. »

« Oui ! Dès qu’on leur parle de leur ventre rond, les gens sont prêts à acheter n’importe quoi, c’est très lucratif. »

« C’est dommage le ventre rond, c’est aussi un signe de respectabilité. Les notaires, les banquiers sont souvent rondouillards, ça inspire confiance. On a toujours l’impression d’avoir affaire à des bons vivants ! »

« C’est vrai. Les notaires et les banquiers m’achètent rarement de la crème pour amincir le tour de taille. »

« Vous avez aussi la crème pour les pieds ? »

« Tout à fait. J’ai la crème qui soulage la voute plantaire quand vous avez marché toute la journée. Celle-là est très efficace ! »

« Ah bon ? Comment elle marche ? »

« Vous vous enduisez le pied, et comme vous n’avez pas envie de mettre plein de crème dans vos chaussettes, vous restez tranquille sur votre fauteuil un bon moment. C’est comme ça que votre pied se repose. Après vous prenez une douche et c’est reparti ! »

« Bon d’accord ! Vos crèmes, c’est donc un peu de l’arnaque ! Comment faites-vous quand les gens rouspètent ? »

« J’ai plusieurs techniques. Généralement, j’écris sur le tube qu’il faut faire un peu d’activité sportive pour que les crèmes fonctionnent. Comme ils sont un peu paresseux, je suis tranquille. Ou alors, je leur dis qu’il faut utiliser mes crèmes sur le long terme et je leur vends deux ou trois tubes supplémentaires ! »

« Vous ne doutez de rien ! Charlatan, va ! »

Vive la banane !

8 février, 2018

« Tu as remarqué, Georges, il y a des aliments agressifs, des aliments qui se battent ! » »

« Ah bon ? Par exemple ? »

« La feuille de salade. Elle donne l’impression de se tordre dans tous les sens pour ne pas rentrer dans la bouche. »

« Oui, en général, elle se débrouille pour t’envoyer de la sauce plein tes lunettes ! »

« Dans le même genre, il y a la spaghetti bolognese. Quand le combat se termine, ta chemise est barbouillée de rouge ! Ma mère me crie dessus parce que c’est difficile de ravoir au lavage. »

« En plus, tu n’es pas très élégant quand tu en manges. Tu es obligé de mettre le nez dans l’assiette pour qu’un spaghetti ne se mette pas en tête de s’échapper sur ton pantalon, ce qui du point de vue nettoyage est encore pire qu’une tache sur la chemise. »

« C’est vrai qu’il faudrait classer les aliments selon leur facilité à être ingurgités. Dans la catégorie des « pénibles », je mettrais volontiers les petits pois. Lorsque tu arrives à les positionnés sur ta fourchette, ils sont toujours à la limite du déséquilibre. Forcément, il y en a qui tombe à terre. Ma mère n’aime pas non plus ! »

« Il y aussi les aliments traitres. Tu arrives à les mettre en bouche, tu crois que tout va bien et quelques secondes plus tard, ils font exprès de se coincer entre les dents pour t’embêter. Le haricot vert aime bien jouer au plus fin. »

« Oui, tu es obligé d’aller le décoincer avec le doigt et ce n’est pas élégant. Ta mère te dispute encore parce que ça ne se fait pas. »

« Je ne parle pas des poissons soi-disant sans arête et qui en a tout de même. Tu es obligé d’aller chercher au fond de la gorge avec l’index, sous peine d’être transporté rapidement aux urgences. »

« C’est ce qui fait le succès de la frite ! »

« Oui, la frite, c’est clair, c’est facile à manger. Tu ne t’en mets pas plein la figure. Au pire, tu peux te graisser un peu le bout des doigts, mais il suffit de les essuyer discrètement sur la nappe de la table. »

« Heureusement qu’on peut se nourrir avec des aliments qui ne font pas un carnage avant d’être ingurgités. La purée de pomme de terre est bien aussi : ça se tient, ça ne reste pas entre les dents. En général, les mères aiment bien. »

« Un conseil : en dessert, méfie-toi de la crème au chocolat. Si tu te retrouves avec une tache de tomate, superposé à une tache de chocolat sur ton pull, je ne te dis pas la crise… »

« Dans le même style, tu as aussi les pêches. Il n’y a pas moyen de manger une pêche sans que ça dégouline sur le menton et dans les mains. L’orange éclabousse bien aussi. Finalement rien ne vaut la banane. »

« Vive la banane, c’est qu’on doit appeler la sécurité alimentaire. »

Le bonheur

6 février, 2018

« Vous avez l’air heureux. »

« Oui et alors ? »

« Ça ne vous gêne pas ? »

« Et pourquoi, ça me générait ? »

« Quand on n’est trop heureux, on risque de tomber dans la béatitude. C’est-à-dire une espèce d’état de contentement avec l’air niais. »

« Vous me trouvez un air niais ? »

« Pas encore, mais méfiez-vous. Quand on est heureux, on ne peut plus connaître une aspiration au bonheur, puisqu’on le connait déjà. La question c’est : après le bonheur, qu’est-ce qu’il y a ? »

« Euh… vous cherchez à me déprimer. Vous ne seriez pas un peu jaloux de mon bonheur. Par hasard ? »

« Non, je ne fais que le convoiter. Mon idéal serait de ne pas l’atteindre de façon à ne pas être confronté à un grand vide, une fois que je l’obtiendrai. »

« Si vous le cherchez, c’est bien que vous êtes jaloux de moi puisque je l’ai trouvé. »

« Etre jaloux, c’est un sentiment mauvais. C’est le sentiment que j’aurais si je voulais à tout prix votre avantage. Or, je suis sympa avec vous, je ne veux rien vous enlever de votre bonheur. J’en suis envieux, c’est tout. »

« Vous vous trompez, il y a beaucoup à faire après le bonheur. Par exemple, je peux atteindre la félicité éternelle. Vous vous rendez compte : le bonheur total, sans discontinuité, jusqu’à la fin. »

« Vous allez vous lasser. Je vous conseillerais plutôt le plaisir. C’est un état heureux momentané. Comme ça, une fois que le plaisir est passé, vous avez la joie de repartir pour une nouvelle conquête du plaisir. »

« Je vois : pour vous, le bonheur est un concept qui s’enfuit dès qu’on l’a attrapé. Il faudrait même l’aider à s’enfuir, pour avoir le plaisir de recommencer à courir après. »

« Exactement. Dans ces conditions, je vous conseille la volupté. »

« Qu’est-ce à dire ? »

« Une fois que vous avez le bonheur, vous vous roulez dedans avec intensité, pour vous en imprégner. Sinon, vous n’allez pas le connaître vraiment et vous pourriez renoncer à le poursuivre. Et là, pof ! Vous tombez dans la dépression ! »

« Vous avez raison. Depuis que je vous parle, mon bonheur s’est fait la malle. »

« Qu’est-ce que je vous disais ! La prochaine fois que vous le choper, dépêchez-vous d’en jouir au lieu de faire le malin. »

Un verre ?

4 février, 2018

Le ver Galant (hermaphrodite comme tous les vers) cheminait le long de la route à la recherche de son bien-aimé. Le ver se dirigeait vers le rond-point qu’il atteint vers midi.

Il y rencontra le ver Tige qui lui certifia n’avoir pas vu le ver Ité, mais il conseilla à Galant d’interroger le ver Dure qui passe son temps à musarder dans la verdure.

Le ver Dure réfléchit longuement, ce qui était difficile pour un ver, reconnaissons-le. Puis il dit que le ver Ité était peut-être partie vers le palais de Versailles, qui semblait l’attirer de ses milles feux.

Mais le ver Galant savait que le vers Ité était un ver vertueux. Il se tourna plutôt vers un mage, le ver Tical qui le reçut debout. Le ver regarda dans sa boule de verre. Il vit Ité en compagnie du ver Glas.

Le sang du ver Galant ne fit qu’un tour ce qui fut assez long, compte tenu de sa longueur. Le gars Glas ne raisonnait pas de travers. Néanmoins, le ver Glas le reçut assez froidement. Il certifia ne pas avoir vu Ité et dit qu’il allait sonner les cloches à ceux qui diraient le contraire.

Le ver Galant versa une larme. Chemin faisant, il croisa l’idiot du village, le ver Sot. Sot ne l’était pas. C’un magnifique ver roux. Il dirigea le ver Galant vers le vers Veine qui était connu pour avoir beaucoup de chance.

Le ver Veine sourit. On ne savait pas comment il s’y prenait, mais c’était un ver qui souriait. Il avait justement vu, dans la rue, son compère le ver Rue, qui avait aperçu le ver Ité le matin même.

Muni de ce précieux renseignement, le ver Galant remonta la rue, pour vérifier la version du ver Rue. Vers midi, il stoppa au bistrot pour boire un verre. Il y rencontra le ver Onique qui, parle plus grand des hasards, s’appelait Veronique. Il lui conseilla d’aller dans le parc. Le ver rouilla alors un moment dans le jardin municipal. En vain.

Le ver Galant croisa de nouveau le ver Dure qui jouait souvent au dur. Ce dernier compatit et conseilla à Galant d’interroger un curé, le Père Ver. En général, ce ver sait.

Le Père Ver dit qu’il connaissait la musique. La vers Ité était surement aller acheter de la laine. Car c’est un poète. Pour ce vers, laine est un mot qui rime facilement.

Galant se rendit donc chez sa sœur. Le ver Sœur lui indiqua le chemin du ver On, qui avait justement – par on ne sait quel miracle – des yeux vairons et qui vendait de la laine.

On bavait. Il salissait, c’était un ver salivaire. Ité avait acheté de la laine chez lui. Il avait dit qu’elle commençait un pull-over vert.

Galant en avait assez de ce calvaire. Il commençait à trouver cette recherche sévère, ce ver. Il rentra vers minuit, plein de dépit, vert de rage.

Le lendemain, le vers s’éveilla vers midi. Le vers prit encore un verre et mit ses verres qui ne lui servaient à rien. La vérité du ver Ité était difficile à établir. Vers midi, on toqua à sa porte, personne ne sait comment. Il l’ouvrit et trouva un pull-over vert sur le seuil, car c’était l’hiver.

Un fantôme

1 février, 2018

« Bonjour, je suis votre fantôme. »

« C’est une plaisanterie ? C’est toi, Georges ? Arrête tes conneries ! »

« Non, ce n’est pas Georges. Je suis le vrai fantôme de la maison. On ne se connait pas bien parce que je ne reviens que tous les 100 ans. »

« C’est un scandale ! Quand j’ai acheté la maison, personne ne m’a signalé ce ‘léger’ inconvénient ! »

« Parce que vous trouvez que j’ai une tête d’inconvénient ? Si vous croyez que ça m’amuse de vous hanter dans ces conditions ! »

« Mais pourquoi ? Pourquoi les situations merdiques tombent toujours sur moi ! J’ai déjà la seule bagnole du quartier sur laquelle a chu un arbre lors du dernier orage ! »

« Ce n’est vraiment pas de pot ! Moi, c’est la faute du chevalier Mortifer. J’étais parti en 1100 et quelques en croisade avec le roi Louis, bien tranquille. Je ne pensais pas que Josiane allait se barrer avec ce faquin. »

« C’est vrai que ce n’est pas très sympa de la part de Josiane, mais est-ce bien une raison pour hanter les gens pendant 10 siècles ? »

« C’est plus compliqué. A l’époque, on n’était pas très cool dans ces cas-là. J’ai un peu assassiné le chevalier Mortifer pour lui reprendre Josiane, laquelle, très admirative est revenu à la maison sans moufter. »

« Vous vous en êtes bien sorti. »

« Pas tant que ça, parce que j’ai dû faire la seconde croisade, pendant laquelle, elle s’est enfuie avec la troubadour Balourd ! »

« C’était un sacré numéro votre Josiane. Intenable ! « 

« J’ai eu le regret de faire un sort à Balourd. C’était dommage parce qu’il jouait bien de la cithare et avait un joli filet de voix. Mais j’ai ramené Josiane à la maison. »

« J’espère que vous vous êtes arrêté de partir en croisade ! »

« Pensez-vous le chef de la troisième croisade, c’était Philippe Auguste ! Il n’était pas particulièrement sympa. Il m’a dit qu’il n’en avait rien à faire de mes problèmes de ménage et m’a prié de me ramener au galop ! »

« Oui, c’est comme mon patron d’aujourd’hui. Il ne comprend rien, c’est boulot-boulot ! »

« Donc, le mieux que j’avais à faire, c’était d’emmener Josiane avec moi. Ça a été un vrai calvaire. Elle était impossible en voyage. Bref, j’ai fait exprès de la perdre chez un petit sultan inconnu d’Orient. »

« Bien joué ! »

« Non, le baron Bouboule me l’a ramené en croyant l’avoir sauvé des griffes d’un terrible guerrier. J’ai dû le remercier, mais Josiane n’était pas contente. Elle s’est plainte de moi à sa mère, la vieille Bicoque qui était une vile sorcière, ce qui m’avait échappé puisque je refusais d’aller déjeuner chez ma belle-mère. »

« Et alors ? »

« Et alors, la vieille Bicoque, très remontée par sa fille ma transformé en fantôme éternel. Désolé ! »

Il faut réserver !

30 janvier, 2018

« Je me demande si j’ai bien ma place sur la planète. »

« Allons bon, voilà autre chose. Qu’est-ce qui vous fait dire ça ? »

« Il faut toujours quémander ma place. Au restaurant, il faut réserver. A l’avance. Et ce n’est pas sûr qu’on vous prenne. Lorsque j’ai voulu aller dans la fac de mon choix, il a fallu aussi que je l’affiche sans être sûr d’être entendu. »

« C’est normal, il y a du monde qui veut la même chose que vous. »

« Oui, mais moi, ça me donne toujours l’impression d’être rejeté par la société. Ainsi quand j’arrive sur un parking public, en général c’est complet et personne ne me donne sa place pour garer ma voiture. »

« C’est normal, il faut prendre la queue. »

« Et voilà, c’est le problème ! La prolifération des files d’attente dès que je sors de chez moi : au supermarché, au péage de l’autoroute, chez le médecin, au cinéma… Nous sommes dans la civilisation de la file d’attente. »

« Certes, mais quand tout le monde veut la même chose, il faut bien s’organiser. On ne va tout de même pas retourner au temps ancien où c’est le plus fort qui avait systématiquement la priorité. Chacun, son tour ! »

« Peut-être, mais moi ça me donne l’impression de ne plus pouvoir exprimer ma personnalité. Au supermarché, je n’ai même plus le temps de draguer la caissière. Chez le médecin, j’ai la sensation qu’il ne s’occupe pas de mon cas avec plus d’application que celui qui me précède ou celui qui me suit. »

« Si je comprends bien, vous voudriez qu’on vous accueille partout comme un être humain et non pas comme un numéro. »

« Oui, au restaurant par exemple, j’aime bien qu’on m’appelle par mon nom et qu’on tienne compte de mes habitudes. Genre : par ici M.X… , on vous a gardé votre table habituelle. »

« Au péage de l’autoroute, c’est un peu compliqué. Le personnel est remplacé par des machines automatiques qui se fichent un peu de votre nom, pourvu que vous payiez. »

« C’est bien le problème ! Mais le médecin par exemple pourrait réserver une demi-journée pour moi. J’aurai le temps d’exposer en détail mon cas. Eventuellement, nous pourrions en discuter autour d’un verre. Il comprendrait beaucoup mieux ce qui m’arrive. »

« Euh… la Sécu ne va peut-être pas être d’accord… »

« Et voilà ! Tout est fait pour brider ma liberté ! Réserver sa place, ça ne me permet pas d’exprimer mes impulsions créatives. Ainsi, je devrais pouvoir me lever le matin et aller prendre l’avion pour n’importe où sans l’avoir prévu six mois à l’avance. Ou alors aller au resto sans me faire mettre à la porte au prétexte que je n’ai pas réservé. »

« Vous vous rendez compte du bazar que ce serait si tout le monde faisait comme ça ? »

« Peut-être, mais alors il ne faut pas se plaindre si les citoyens ont l’impression d’être des numéros, parce que c’est bien ce qu’ils sont ! »

La déclaration

28 janvier, 2018

« Constance, je me consume pour vous. »

« Non, vous ne pouvez pas dire les choses comme ça. C’est beaucoup trop littéraire. On n’est pas dans une pièce de Molière. »

« Alors, je brûle d’amour pour vous ? »

« Pas mieux. »

« Alors qu’est-ce que je dis ? »

« Il faut faire simple : Constance, je vous aime. »

« C’est dur ! Et si elle est déjà engagée par ailleurs, je vais me ramasser. Et je vais passer pour un idiot. Vous vous rendez compte de la blessure ? »

« Oui, mais c’est comme ça que ça marche. Il est probable que vous allez souffrir. Et plus vous allez insister, plus vous allez souffrir. Normalement, vous allez avoir droit au célèbre « restons bons amis ». Ceux qui sont passées par là, ne s’en sont pas relevés. »

« Et si je faisais celui qui n’est pas du tout intéressé. Ou alors en essayant d’être désagréable avec elle. »

« Vos yeux vont vous trahir. Elle va s’en amuser jusqu’à ce qu’elle vous dise que vous lui cassez les pieds, auquel cas vous allez doublement souffrir : d’abord parce qu’elle ne vous aime pas, ensuite parce que vous l’avez importunée ! »

« C’est compliqué ce truc. Le mieux, ce serait qu’elle devienne amoureuse. Si j’accomplissais un exploit surhumain devant elle ? »

« Moi, je veux bien, mais vous ne pouvez pas trouver une occasion de sauver le monde tous les matins. En plus, il faudrait qu’elle soit présente pour assister à votre œuvre. »

« Et si je faisais le modeste, celui qui ne fait rien d’intéressant. »

« Elle va vous prendre pour quelqu’un d’inintéressant. »

« Bon, alors il faudrait que je fasse quelque chose de viril ! Si je pars sur les chemins, sac au dos, dans les steppes de l’Asie Centrale, vous croyez que ça peut le faire ? »

« Vous pouvez toujours essayer, mais ce n’est pas garanti. »

« Vous avez raison. Et puis avec la chance que j’ai, je risque de tomber sur une grève des pilotes et de dormir trois jours parterre dans un aéroport. Bon… j’ai une autre idée : je prends l’air mystérieux. »

« Il y a longtemps que votre air mystérieux n’intrigue plus personne. Vous risquez de passer pour un malade mental, ce qui n’est guère attirant. »

« Finalement, le mieux, c’est de ne rien faire. »

« Ce n’est pas mal, sauf qu’il y a un risque. Si vous ne faites rien, il ne se passera rien. Le mieux, quand même, c’est que vous l’intéressiez. »

 

Les choses qui comptent

25 janvier, 2018

« Quelles sont les deux choses les plus incontestables sur Terre ? »

« Qu’est-ce que vous entendez par là ? »

« Les deux choses qui s’imposent d’elles-mêmes, comme des vérités immanentes que personne ne songe à remettre en cause. »

« Le foot à la télé et le gratin dauphinois. »

« Pas du tout. »

« Alors quoi ? »

« Le soleil et la pluie.  Essayez – par exemple – de contester le soleil, vous m’en direz des nouvelles ! »

« Si on va par là, il y a aussi la vie et la mort. »

« Non ! La vie, les médecins la contestent en essayant de l’allonger. Par le fait même, ils contestent la mort. Certains en seraient même revenus ! »

« Bon d’accord, le soleil et la pluie. Et après ? »

« Et après, je trouve que c’est fantastique de penser que dans trois cent ans, les soucis majeurs des hommes seront le soleil et la pluie. Les présentatrices de bulletin météo ont une longue carrière devant elles. »

« C’est vrai, les parapluies et les ombrelles seront des objets qui traverseront les siècles, voire plus. »

« Oui, mais ils évolueront. Je pense que nous aurons bientôt des drones-ombrelles et des drones-parapluies qui suivront leurs propriétaires pas à pas, pour les protéger des ardeurs du soleil ou des pluies diluviennes. »

« Ce serait pas mal, en effet. J’ai toujours tendance à oublier mon pépin, quand je me rends quelque part. Le drone-parapluie me rendrait un fier service en me suivant sans que j’y pense ! »

« Pendant que j’y pense, on pourrait aussi imaginer un drone-service. Ce serait un drone qui nous suivrait en se chargeant de tout ce qu’il ne faut pas oublier quand on part de chez soi le matin : portefeuille, carte bancaire, carte de parking, téléphone portable… »

« Oui et par moment, il ne nous suivrait pas, mais il nous montrerait la direction, ça m’éviterait d’oublier de passer à la boulangerie pour acheter une baguette en rentrant chez moi, ou d’aller au pressing pour récupérer la jupe de Josiane. »

« En plus, vous pourriez coupler votre drone et votre hologramme. »

« Ah bon, comment ça ? »

« Imaginez que vous n’avez aucune envie d’aller chez votre belle-mère. Vous envoyez votre hologramme qui sera guidé par votre drone et hop ! Le tour est joué ! »

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