Archive pour la catégorie 'Nouvelles'

Boîte à outils

20 juin, 2021

« Mademoiselle, j’en pince pour vous ! »

« Voilà qui me scie, monsieur ! Etes-vous sûr ? »

« Tout à fait, mon affection pour vous me tenaille méchamment ! »

« Diable ! Vous m’en voyez marrie, monsieur ! »

« Je sens que mon cœur est pris dans une sorte d’étau. »

« Vous êtes très entreprenant, monsieur. Devrais-je vous administrer un soufflet ? »

« Mon amour pour vous est une chose bien établie. »

« N’auriez-vous pas les chevilles qui enflent ? »

« Pas du tout ! Je ne suis pas un bêcheur ! »

« Ne partez pas en vrille, monsieur. Qu’est-ce qui vous plait tant chez moi ? »

« Votre petite mèche coquine sur votre front, par exemple ! »

« Vous n’avez pas le compas dans l’œil, j’ai bien d’autres atouts ! »

« N’y aurait-il pas une pointe d’ironie dans vos paroles ? »

« Vous vous croyez sérieusement à mon niveau ? »

« Non, je sais bien que je ne vaux pas un clou ! »

« Allons, allons ! Nous pourrions aller en forêt pour examiner la situation. »

« Vous voulez bien ? Je deviens marteau ! »

« N’en profitez pas pour envisager de me rouler une pelle ! »

« Evidemment ! Je connais la règle ! »

« Oui, vous prendriez une bonne paire de taloches ! »

« Découvrir la clé de votre cœur me suffirait, mademoiselle ! »

« Voilà un joli vice, monsieur. »

« Je suis un homme droit, comme une équerre. »

« Vous pourriez peut-être m’offrir un diamant pour commencer ? »

« Vous n’allez pas me mettre un râteau ? »

« Vous me faites une cour à coups de hache, monsieur. »

« C’est faux ! J’essaie de débroussailler le terrain. »

« Ramenez-moi donc à la maison dans votre chignole. »

« Entendu, nous irons à la chasse un autre jour. »

« Pas d’illusion, j’ai percé vos intentions, monsieur. »

« Vous êtes une fine lame, mademoiselle. »

Un commercial affuté

17 juin, 2021

« Qu’est-ce que c’est que ce truc ? »

« C’est un présentoir. »

« Si je comprends bien, sur votre présentoir, vous présenter un présentoir. »

« Evidemment, monsieur, comment voulez-vous que je fasse pour présenter mon présentoir, j’ai besoin de le vendre ! »

« Et là ? Pourquoi il n’y a rien ? »

« Si monsieur, il y a quelque chose : il y a un espace ! Un espace numérique. C’est très intéressant. Il faut être un peu spécialisé pour le voir ! »

« Et là, c’est quoi ? »

« C’est le poteau gauche d’un but de football ! »

« Pourquoi gauche ? »

« Parce que j’ai déjà vendu le droit. Il fallait vous presser un peu, au lieu de poser des questions bêtes. »

« Vous ne croyez tout de même pas que je vais installer des buts de foot dans mon salon. Et qu’est ce que je vois là ? »

« Un monte-escalier de l’époque Louis XV. Je vous dis tout de suite avant que vous me le demandiez qu’il a l’air de ne pas marcher parce que je ne vends pas d’escalier. Surtout de l’époque Louis XV. »

« Ah ! Enfin quelque chose d’intéressant : un trampoline, je peux l’essayer ? »

« Ben non… C’est un trampoline sur lequel on ne peut pas rebondir. En fait, ce n’est pas un trampoline, c’est un truc sur lequel on peut monter. »

« J’avoue que je ne savais qu’il existait des vendeurs de trucs sur lesquels on peut monter. Bon… poursuivons. Je vois des drapeaux ici… ils sont tout blancs. »

« C’est très intéressant. Normalement, vous pouvez les utiliser quand vous vous rendez à l’ennemi. Mais il y a aussi une autre utilisation : vous pouvez les customiser à vos couleurs quand vous partez à l’assaut ! Par exemple d’une femme que vous convoitez ! »

« C’est-à-dire que je drague rarement avec un drapeau à la main. Vous ne vendriez pas quelque chose d’intéressant, par hasard ? »

« J’ai bien une manche de pull à votre disposition, mais vous allez me demander où est la seconde. »

« Je vais surtout vous demander où est le pull qui va avec. »

« Ne partez pas ! J’ai aussi un magnifique rivage de sable fin avec un palmier. Installé dans votre salle à manger, vous pouvez vous croire au bout du monde. »

« Si je ramène du sable dans la maison, Thérèse va m’en faire une jaunisse. Et puis, il faudrait me vendre la mer qui va avec. Votre concurrent m’a proposé l’Atlantique, mais je n’ai pas pu le mettre dans mon coffre. Une petite mer suffirait. »

« Oui, mais moi, je vous vends un bonus : une jolie fille en bikini ! »

« Alors là, je ne suis pas certain que Thérèse soit emballée ! »

Il faut revoir la formation des jeunes

15 juin, 2021

« C’est bientôt la session du bac. A quoi ça sert, le bac? »

« A vérifier que vous avez appris quelque chose, jeune écervelé ! »

« Tout le monde sait que je vais l’oublier rapidement. »

« Vous avez raison, il faudrait repasser le bac tous les 4 ou 5 ans, mais il est à craindre que le taux de réussite chute rapidement. »

« Ben… oui. On ne sait vraiment à quoi sert le bac, à part retrouver des copains 30 ans plus tard et se dire : ‘tu te souviens du père Machin en maths’ ou ‘tu te souviens de la mère Truc en français, qu’est-ce qu’on a pu se marrer’ »

« En général, les protagonistes enjolivent un peu parce que, sous le coup, ils n’ont pas rigolé du tout avec la mère Machin ou le père Truc. »

« J’ai quand même retenu des choses de mes études au lycée. 1515 Marignan, deux ou trois vers de Lafontaine, et même la dérivée d’une fonction du second degré. »

« Ce n’est pas terrible. En fait, les études au lycée ont servi à former votre capacité de raisonnement. »

« Oui, ou alors ma capacité à ne pas raisonner quand je faisais mes devoirs avant l’heure de l’entrée en pompant les résultats sur Dugenou qui – lui – passait son dimanche à former son raisonnement. »

« C’est certain que les études apprennent aussi aux jeunes à se socialiser. Y compris à devenir un peu filous sur les bords. »

« Ce qui est très utile dans la vie active. Quand on ne sait rien, il faut avoir des stratégies pour avoir l’air de savoir quelque chose. »

« Il devrait y avoir un bac pour vérifier la capacité de chacun à tromper les autres, à se faire valoir auprès d’un patron par exemple. »

« Euh… c‘est un peu cynique, mais il y a du vrai. Ne pourrait-on pas plutôt envisager une épreuve d’honnêteté au bac où l’on jugerait les jeunes sur leur capacité à dire la vérité ? »

« Il n’y aurait pas beaucoup de lauréats, moi j’aurais été obligé d’avouer toutes les impasses que j’ai faites pour préparer l’examen et aussi toutes les compositions pendant lesquelles j’ai pompé sur mon voisin Dugenou. »

« Et vous auriez dû dire aussi toutes les fausses dispenses de gymnastiques que vous aviez faites écrire à votre mère. J’espère pour vous que l’épreuve d’honnêteté n’aurait pas un coefficient trop élevé.»

« Et pendant qu’on y est, on pourrait imaginer un système qui permettrait de diriger la carrière de chaque salarié en fonction de son honnêteté. »

« Par exemple, les curriculum vitae des jeunes deviendraient parfaitement transparents ! Chacun serait obligé d’afficher ses lacunes et ses défauts ! »

« Au moment des promotions professionnels, chacun devrait avouer les basses manœuvres qu’il a dû employer pour accéder à un échelon supérieur. »

« Arrêtons ! Arrêtons ! On va mettre le bazar dans les entreprises et les institutions. »

« C’est dommage, ce serait drôle. Vous avez raison : finalement, les relations sociales se régulent mieux dans un climat d’hypocrisies et de mensonges. »

Les doutes

10 juin, 2021

« J’ai des doutes. »

« C’est normal et sain de douter, ce sont les certitudes qui sont dangereuses. »

« Vous vous rendez compte ? Mon patron m’a adressé un léger sourire. D’habitude il passe devant moi avec une attitude hautaine. Là, j’ai vu une légère détente au niveau de la commissure des lèvres. Il me veut quelque chose, c’est sûr. »

« En effet, il arrive souvent que les gens deviennent aimables avec vous à partir du moment où ils ont besoin de vous. »

« Il y a deux solutions : ou bien il a quelque chose d’embarrassant à me demander ou bien il veut m’atomiser et dans ce cas il me sourit pour m’attaquer par surprise. »

« Le mieux, ce serait de lui demander pourquoi il vous a souri. »

« Non, ça va l’énerver. Il n‘aime pas qu’on mette en doute la fermeté de son caractère. Il faut qu’on sache que c’est un homme important et un homme à poigne. »

« Bon ! Mais vous allez rester avec vos doutes ! »

« C’est d’autant plus gênant que j’en ai d’autres. Ce matin, Thérèse m’a fait un bisou en partant au boulot. C’est la première fois depuis 10 ans ! Elle a quelque chose à me demander ou lors elle me fait remarquer mon manque d’empressement auprès d’elle. Dans tous les cas, ça va encore chauffer pour mon matricule ! »

« C’est anormal, en effet. Surtout si elle ne vous a pas engueulé la veille. »

« Oui, j’avais encore oublié de descendre la poubelle et d’aller chercher sa jupe au pressing. »

« Ouh ! La l La ! Il n’y a plus de doute à avoir. Vous devriez préparer vos défenses. Vos batteries anti aériennes sont-elles bien en place ? Avez-vous bien effacé les messages de Josiane dans votre téléphone. C’est classique : elle va le consulter quand vous êtes sous la douche ! »

« Vous renforcez mes doutes. Pourquoi ne peut-on jamais vivre tranquille ? »

« Le doute permet à l’humanité de progresser. Les certitudes sont inhumaines. Heureusement que Pasteur ou Galilée ont douté ! »

« Ce n’est pas tout ! J’ai aussi des doutes sur l’existence de Dieu. »

« Ouh ! Alors là, dites-vous bien que vous ne saurez rien avant votre fin. Les êtres vivants n’ont pas de certitude, ils se contentent de croire. »

« C’est extravagant. Il n’y a jamais personne pour lever mes doutes. Il devrait exister une fonction sociale de leveur de doutes. Comment trouver le bonheur sans ça ? »

« C’est un fait exprès ! Vous ne devez pas accéder à un état de béatitude parfaite dans lequel vous n’auriez aucun doute. Une sorte de situation où tout serait clair pour vous. Vous vous rendez compte ? Plus aucun sujet de préoccupation ! En croyant accéder au bonheur, vous seriez très malheureux ! »

« Vous avez raison. Au lieu de chercher à lever mes doutes, je vais douter davantage. Sauf que mon patron et Thérèse vont encore me dire que je ne suis pas assez sûr de moi, ce qui est très mal connoté par les temps qui courent… »

« Faites comme tout le monde : prenez l’air assuré de ce que vous dites ! »

Les moments répétitifs

8 juin, 2021

« Je vis comme un automate, Georges ! »

« Oh, mon pauvre, comment ça se fait ? »

« Le matin, je me lève, je mets les pieds dans mes pantoufles qui sont toujours à la même place, après j’ouvre le paquet de café qui est toujours à la même place, ensuite je cherche le tube de dentifrice qui est toujours à la même place et ainsi de suite… »

« Effectivement, c’est stressant. Il faudrait demander à tes gamins de cacher tes pantoufles, le paquet de café ou le tube de dentifrice… »

« Non, ça va m’énerver et je serais obligé de les taper. Mais il y a pire : je fais toujours les mêmes gestes et je dis toujours la même chose. Par exemple, je m’assieds toujours au même endroit sur le fauteuil du salon ou alors au parking du super marché, je me gare toujours au même endroit. »

« En effet, ce n’est guère normal ! »

« Je viens d’essayer de faire un effort : j’ai changé la couleur de mes chaussettes ; cela a été très dur, mais j’ai réussi, mon pauvre. »

« C’est bien. Si tu pouvais aussi essayer de m’appeler ‘mon pauvre’ à tout bout de champ… »

« Il faudrait que je fasse ma révolution intellectuelle. Je vais changer ma marque de spaghettis. Et puis… non, je vais tout changer : la voiture, la maison, la femme, le chat, les gamins… »

« Ne tombons pas dans les extrêmes, Georges. Déjà, les spaghettis, c’est bien. »

« Je ne m’explique pas pourquoi je suis comme ça. »

« En fait, je crois que tu cherches à te rassurer. Il est vrai que changer suscite de l’inquiétude. Personne n’a envie de vivre dans l’anxiété. »

« J’ai une idée : je pourrais me payer un humanoïde et le programmer pour faire exactement ce que je fais. Vis-à-vis de ma famille et de la société, ça ferait le même effet. Je l’appellerai Georges Deux. »

« Ce ne serait pas tout à fait toi, il lui manquerait un supplément d’âme. »

« Georges Deux ferait tout ce qui m’énerve et dont je n’ai pas envie. Et moi, je bullerai dans mon coin, en donnant quelques directives. »

« En gros, ça s’appelle un esclave ! »

« Oui, mais je n’aurais pas l’impression de faire toujours la même chose puisque Georges Deux se chargerait des tâches répétitives. »

« Et vous, vous feriez quoi ? »

« Je me consacrerais enfin à la création. Je deviendrais une entreprise avec un département Production, dirigé par Georges Deux et un département ‘Recherches et Innovations’ que je dirigerais personnellement. »

« Et vous voulez innover dans quel domaine ? »

« Euh… je n’en sais rien. Pour bien faire, il me faudrait un Georges Trois, directeur de marketing qui chercherais les créneaux dans lesquels je pourrais m’investir. Vous comprenez : aujourd’hui pour être un homme considéré, il faut tout savoir faire : du marketing à la production. Moi, je suis un homme de réflexion. Ce n’est pas un profil très recherché par les recruteurs. »

Tour de Fance

6 juin, 2021

« La vie, c’est un peu comme le tour de France, il y a différentes étapes. On peut en gagner certaines, mais l’important c’est de gagner le maillot jaune. »

« L’image est très juste. Actuellement, c’est Dugenou qui a le maillot, mais je vais lui reprendre. J’ai des atouts pour surgir dans la dernière ligne droite. »

« Il a une solide équipe autour de lui. Mollard, Martin, Duplantier roulent pour lui. Ils font la course en tête pour que vous ne la preniez pas. »

« Je ne suis pas du genre à rester cacher au milieu du peloton. Au prochain séminaire d’entreprise, je vais me détacher irrésistiblement. »

« Dugenou est très bon dans les longues étapes. Sur le dossier Cornichon, ce sera difficile de suivre son rythme. »

« Oui, mais pour prendre en main le dossier Patate, je tiens la corde auprès de la direction. J’ai lâché Dugenou dans le col du Fayotage. »

« Faites attention de ne pas crever dans la descente. Duplantier qui faisait le malin pour essayer de vous rattraper à déraper dans un virage. »

« Dans la course à la prime de fin d’année, je suis également bien placé. Je vais surprendre Dugenou sur le faux plat terminal. »

« Il est malin. Son maillot jaune, c’est la poste de directeur général adjoint. Il se réserve pour l’étape cruciale de la nomination. Pour le moment, il soigne son profil. »

« Vous êtes sur qu’il n’est pas dopé ? »

« Je ne sais pas. Mais on le voit souvent prendre un café chaque fois que le patron s’approche de la machine à café !! Au dernier pot de départ pour la retraite de Froussin, on a vu Dugenou partager le pot de sangria avec le patron. »

« Je m’en fous : à la cantine, je l’ai débordé au niveau des desserts, puis j’ai bondi dans la salle pour m’installer aux côtés du directeur. J’ai un très bon coup de jarret. »

« On l’a vu dans le sprint intermédiaire que vous avez disputé avec Mollard quand il s’est agi de se lever pour aller remplir le pot à eau du chef. »

« C’est vrai je me suis infiltré habilement entre les cuisines et les caisses pour me rabattre au dernier moment en évitant les tiroirs à couverts. »

« On a vu aussi Dugenou vous distancer plusieurs fois dans les virages pour aller aux toilettes. Il a pris la roue de Duplantier qui est chargé de surveiller toutes les échappées du patron en direction du WC. »

« Ah le traitre ! Mais moi, j’ai mis à l’avant du peloton la mère Bichon qui est chargée de surveiller Duplantier, Mollard et compagnie. Elle a un très bon coup de pédale aussi. »

« Vous devriez aussi surveiller Martin qui fait semblant de se laisser aller en queue de peloton. Il veut pouvoir le remonter pour obtenir la prime de combativité. »

« Pas de problème. J’ai mis Valentin Poulard dans sa roue. »

« C’est dans la dernière étape, une course contre la montre individuelle que tout va se jouer. Ne partez pas trop vite, Dugenou a un très bon finish. »

Les fiancés

31 mai, 2021

« Monsieur, vous êtes très plaisant. »

« Mademoiselle, vous êtes également très plaisante. »

« Nous nous plaisons physiquement, mais il resterait à savoir si nos tempéraments s’accordent. »

« En effet, je ne veux pas avoir affaire à un caractère acariâtre qui viendrait à me chercher querelle à tout propos. »

« Je ne suis pas de cette eau-là, monsieur. Je ne querelle que pour des affaires sérieuses. De mon côté, je ne veux pas d’un tempérament sans manières qui ne respecterait pas ma condition qui, pour être féminine, n’en est pas pleine de désirs et de fermeté. »

« J’entends, mademoiselle. Sachez qu’il n’est pas de mon habitude d’imposer à une femme honnête des volontés qui viendraient à la fâcher vigoureusement. »

« Bien entendu, notre ménage disposera de domestiques : dix me semble être le moins que nous puissions avoir. Je veux choisir moi-même ma chambrière et sa remplaçante en cas d’indisposition. »

« En effet, une bonne domesticité s’impose. Je pense moi-même avoir deux palefreniers, un garçon d’écurie, et un cocher. Sachons rester modestes vis-à-vis de nos fermiers dont la plupart vivent encore chichement. »

« Justement, je tiens à ce qu’il fasse bon vivre sur notre domaine. Je devrais donc visiter le peuple de temps à autre, encadrée par deux hommes à forte carrure. »

« Cela n’est pas très prudent. Vous risquez de rencontrer des jeunes gens un peu désemparés par la hausse des fermages, rendue nécessaires par nos frais de représentation. »

« En effet, monsieur, notre rang doit être tenu. Nous donnerons de nombreux bals, dont un masqué, ce qui est follement amusant. »

« Sachons toutefois cultiver une certaine frugalité. Le père Goulard, le confesseur traditionnel de notre famille y tient rigoureusement. »

« Je veux un confesseur personnel. L’austérité légendaire de l’abbé Goulard ne me convient pas tellement, monsieur. Le père Louis me satisfait, il comprend mieux mon nécessaire besoin de mener une vie gaie et joyeuse. »

« Tous les dimanches après la messe, nous rendrons visite à ma mère. Elle tient à l’entretien des liens filiaux. »

« Monsieur, votre mère est un tempérament qui me glace, votre père me lance des regards peu convenables et votre sœur, qui est proche de prendre le voile, est profondément ennuyeuse. »

« Mademoiselle, je sens des réticences de votre part à la construction d’une vie familiale harmonieuse. J’en suis profondément affecté. »

« Monsieur, l’harmonie réside dans l’équilibre des droits et devoirs des membres du couple. Je ne vous ai pas encore dit que j’envisage de prendre des amants que vous provoquerez bien entendu en duel. Ce sera follement romantique. »

« Madame, je crains que nos vues ne concordent pas. J’en suis mortifié. Ma cousine Gisèle de la Bellejambière me semble envisager une union plus conforme à la tradition de ma famille. »

« Oui, mais enfin, elle est moche. »

Incident de frontière

27 mai, 2021

« Je vous reconduis à ma frontière. »

« Quoi ? Vous me reconduisez à VOTRE frontière ! »

« Oui, vous n’êtes pas très intéressant et les gens qui ne m’intéressent pas, je les reconduis hors de mon domaine pour ne plus les voir. Nous divorçons de nos liens d’amitié, si vous préférez ! »

« Et pourquoi suis-je devenu inintéressant ? »

« En fait, vous l’avez toujours été. Vous êtes du genre à vouloir avoir raison dans toutes les situations, même quand vous avez tort. »

« Et alors, je suis un type sûr de moi, pas un mou du genou comme certains. »

« Votre arrogance est une preuve de faiblesse. Reconnaître avoir tort, c’est une force. »

« Vous voudriez peut-être que je fasse preuve de modestie, et pourquoi pas d’humilité pendant que vous y êtes ?»

« Ce serait bien, mais vous ne savez pas faire. Je vous reconduis donc aux frontières de mon champ d’action intellectuel. Allez donc faire le malin chez ceux qui vous ressemblent. »

« Vous me maltraitez, monsieur ! »

« C’est normal, vous n’avez fait aucun effort pour vous intégrer dans mon cercle d’amis. Je n’admets que les gens ouverts d’esprit. Je le répète : le mieux c’est que nous nous séparions. »

« Bon ! Voilà qui tombe bien, parce que je vous exclue aussi de mon cercle privé. Considérez que c’est une sanction. »

« Si vous voulez revenir en grâce, il vous faudra faire une nouvelle demande de visa. Je serais intransigeant sur les critères d’admission. »

« Bon très bien, puisque nous en sommes là, rompons aussi nos relations diplomatiques. Je vais rappeler mon ambassadeur Dugenou avec lequel on vous a vu boire des coups comme deux vieux copains. Il trahit ma confiance. »

« Mais je l’aime beaucoup Dugenou. Je ne crois pas qu’il rejoindra votre cercle. »

« J’en étais sûr, vous croyez m’atteindre en attirant mes amis. Puisque c’est ça, je passe de la rupture des relations diplomatiques à la guerre. »

« Si vous envisagez de me casser la figure, faites attention : je suis beaucoup plus fort que vous et j’aurai le soutien de Dugenou. »

« Bon d’accord ! Alors ouvrons les négociations en vue d’un traité de paix. »

« Article premier : vous m’invitez à diner chez vous, trois fois par mois. C’est important pour reconstituer notre amitié. »

« Deux fois, ça suffira. Vous mangez beaucoup. »

« Article 2 : quand nous serons de nouveau amis, vous direz du bien de moi partout. Une page Facebook à ma gloire serait la bienvenue. »

« Ben non ! Finalement, je vais plutôt me rabibocher avec Duplantier. Il n’est pas toujours en train de me critiquer, lui. Ne pleurez pas : je vous fais cadeau de ce traitre de Dugenou. »

Des hommes ou des bêtes ?

25 mai, 2021

« Rigoler est l’apanage des hommes. On n’a jamais vu un animal ou un objet se marrer. »

« Il faut en profiter, parce que ça fait du bien. »

« En plus, le rire est communicatif comme le fait de bailler. Si je rigole ouvertement, il y a bien des chances que vous fassiez de même. C’est un facteur de cohésion sociale. »

« Ne vous privez pas, j’aime bien rire. »

« Remarquez que le langage est aussi le propre de l’homme, même si les autres peuvent communiquer par les gestes, le toucher, des sons… »

« Oui, c’est vrai. Les éléphants tambourinent avec leurs grosses pattes pour signaler leur présence. Moi quand je tape dans les mains pour dire que je suis rentré à la maison, Thérèse n’est pas très contente. »

« Le mensonge est-il l’apanage de l’homme, maître ? »

« Non, les savants ont observé que des singes peuvent se tromper entre eux, par exemple. Donc, on peut dire que mentir est un comportement animal. »

« Les animaux peuvent-ils être hypocrites, maître ? »

« Ce n’est pas exclu. Je soupçonne Minet de se faire très câlin dès qu’il veut manger. Ou alors d’attendre que j’aie tourné le dos pour chiper de la nourriture sur la table. »

« Quand même, il reste des activités strictement humaines. Par exemple, aller au stade pour supporter son équipe de foot. »

« En effet, on n’a jamais vu des chats applaudir en groupe des camarades félins qui jouent à la balle. Et encore moins hurler comme des imbéciles quand leur vedette marque des buts. »

« C’est exact, maître. On peut dire que de ce point de vue, n’importe quel matou est un peu plus intelligent que l’humain. »

« C’est vrai dans beaucoup de domaines, élève. On n’a jamais vu un chien employé un autre chien pour faire le travail à sa place. »

« Pour autant certains animaux ont des comportements humains ou vice-versa. Les loups, par exemple, défendent leur territoire avec autant de hargne que Dugenou lorsqu’il défend ses dossiers. »

« Par moment, nous ne sommes pas aussi évolués que nous l’aimerions. Lorsqu’il s’agit de pouvoir ou d’argent, la férocité des hommes devient sans limite. »

« C’est sans doute pour cela qu’on parle de ‘requins de la finance’ ! »

« Oui, mais il y a une différence : à ma connaissance, les requins ne dévorent pas les requins, tandis que les hommes peuvent être impitoyables entre eux. »

« Soyons positifs, maître : la générosité est l’apanage de l’homme ! »

« Pas du tout. Des chercheurs ont montré que des chimpanzés ou même des rats peuvent s’entraider. C’est possible ! »

« Pfff ! Finalement, il n’y a pas grand-chose qui nous distingue d’une horde sauvage ! Quand je vois le comportement de Dugenou, ça ne m’étonne pas ! »

Ragots

23 mai, 2021

« 100 euros et je propage un ragot sur le dos de Dugenou qui est votre concurrent au poste de chef de service. »

« Vous êtes cher. La mère Mollard dit n’importe quoi sur les autres pour dix euros seulement. »

« C’est scandaleux. Elle casse le prix des ragots dans l’entreprise. Bon ! Je fais un effort, 80 euros et je dis que Dugenou boit plus que de raison. »

« Sauf que c’est faux. Tout le monde sait que c’est faux. »

« Non, pas du tout. Je sais propager des fake news, c’est ma spécialité. Si je prends un air mystérieux pour affirmer que la directrice générale sort avec l’archevêque, il y a forcément un idiot qui me croira et qui répercutera la nouvelle. »

« Et ça marche, votre commerce ? »

« Très bien. Il suffit de dire quelque chose de louche sur le ton de la confidence pour que les gens s’empressent de le répéter. »

« Ce serait quand même mieux que vous colportiez des vraies infos dans lesquelles chacun auraient confiance. Là, je pourrais vous donner 100 euros. »

« Non, les vraies infos ne sont pas assez croustillantes. Personne ne me paiera pour propager la nouvelle que votre cousine s’est mariée. Les gens ne s’intéressent qu’aux infos qui sentent le scandale, surtout s’ils ont l’impression qu’on veut leur cacher. »

« Et si ma cousine s’est mariée avec un repris de justice ? »

« Là, ça commence à valoir un peu d’argent. Si elle pouvait avoir eu un ministre ou un député comme témoin, ce serait encore mieux. »

« Vous avez raison, je vais dire qu’elle s’est mariée avec un type qui sort de tôle et que le ministre des transports a béni leur union. »

« Non ! Vous n’avez rien compris, vous n’avez pas le droit de faire courir des ragots sur votre propre compte ! Ce n’est pas du jeu ! Je n’ai jamais vu ça !  Filez-moi 50 euros et c’est moi qui m’en charge. Mon travail est garanti. Je suis un pro ! »

« Si je comprends, je vous paie pour faire circuler l’info et vous vous ferez payer par ceux à qui vous la diffuserez. »

« Exactement, vous comprenez pourquoi je ne peux pas vous laisser faire mon job pour zéro euro. »

« Bon ! Et pour monter un véritable complot contre Dugenou, c’est combien ?»

« 200 euros et je laisse courir le bruit qu’il est coupable d’harcèlement moral sur ses collaborateurs. Avec ça, il ne sera jamais nommé au poste que vous convoitez ! »

« Vous êtes sûr ? Les gens qui travaillent avec Dugenou ont l’air très contents. »

« C’est encore mieux, je ferai couvrir le bruit qu’il oblige ses subalternes à paraître heureux de travailler avec lui. Si après ça, il s’en sort…. »

« D’accord pour 200 euros, mais vous ajoutez qu’il paie le patron pour avoir le poste. »

« C’est très sordide, mais enfin, exceptionnellement… Evidemment je suppose que vous n’en avez aucune preuve. »

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