Archive pour la catégorie 'Nouvelles'

Revenir

22 juin, 2017

« Moi, je reviens de Los Angeles. »

« Et moi, je reviens de Montélimar. »

« C’est nettement moins bien, il faut revenir des States pour avoir l’air de quelque chose. Montélimar, pff… ET pourquoi pas de Brive-la-Gaillarde ? »

« Justement, j’y ai fait un petit détour en revenant. »

« Aucun intérêt. Il faut revenir d’un séjour à L.A. pour avoir de la classe, à l’extrême rigueur un retour de New-York est admis. »

« Et qu’est-ce que vous avez fait à Los Angeles ? »

« Rien. J’y suis allé pour en revenir. »

« Voilà qui fait cher le snobisme. »

« Remarquez, j’ai rencontré des gens extraordinaires : le douanier à l’aéroport, le chauffeur de taxi très pittoresque, le mendiant qui m’a agressé dans la rue … »

« Bon, alors vous allez y retourner ? »

« Pour le moment j’ai d’autres projets encore plus snobs. »

« Le Lavandou en plein mois d’août ? Vous pourriez y rencontrer beaucoup de personnages très typiques. Il faut aimer le style franchouillard évidemment. »

« Vous galégez ! Je pense à un séjour traditionnel en yourte avec les cavaliers mongols. Quelle civilisation ! Ce qui m’embête un peu, c’est qu’ils n’ont pas le réseau là-bas. »

« C’est ennuyeux ! »

« J’avais songé aussi à la Colombie, mais avec les trafiquants, je ne suis pas sûr de revenir et surtout de pouvoir dire que j’en reviens. »

« Il y a aussi le Pôle Nord. Aller au Pôle Nord et en revenir avec un visage complètement cramé, ça vous classe, non ? »

« Non, j’ai la peau délicate. »

« Bon, il vous reste le Portugal ou l’Afrique du nord. »

« Euh… sûrement pas, ça c’est pour les touristes bourgeois qui veulent se donner l’air de voyager, mais s’en aller trop loin quand même. Moi, je suis un aventurier. D’ailleurs, vous n’avez pas eu l’air d’admirer le fait que je reviens de Los Angeles. »

« Si, si, j’admire… Evidemment vous parlez anglais ? »

« Quel rapport ? Non, les français sont tellement aimés à l’étranger qu’on passe sur leurs nullités en langues étrangères. »

« Bon, mais quand même… Vous avez vu qu’en France, il y a des douaniers, des chauffeurs de taxis et des SDF comme à Los Angeles ? »

Le temps qui passe

20 juin, 2017

« C’était mieux avant. »

« J’en étais sûr ! Encore un déclinologue ! »

« Pas du tout. Quand vous cassez une vitre chez vous, qu’est-ce que vous faites ?

« J’appelle un artisan. »

« Pour une vitre, il vous envoie balader, ce n’est pas rentable. Dans le temps, le vitrier passait dans la rue en criant, il suffisait de le héler. »

« C’est vrai qu’actuellement, je ne hèle plus personne dans la rue. »

« En plus, dans le temps, il y avait des bistrots où on pouvait parler et dire n’importe quoi avant d’aller bosser. Maintenant, ils disparaissent un par un. Où peut-on dire n’importe quoi, maintenant ? »

« Euh… c’est vrai aussi, il faut avoir l’air intelligent 24 heures sur 24. »

« Et puis en ville, il y avait de la place pour se garer. »

« Vous exagérez, hier j’ai tourné seulement une demi-heure pour aller chez mon beau-frère. Finalement j’ai trouvé une place à 800 mètres. »

« Avant le pompiste vous servait d’essence au garage. On pouvait échanger sur la pluie et le beau temps. Maintenant vous faites le boulot à sa place. Si vous vous trompez, vous vous mettez de l’essence plein le pantalon et en plus il faut payer plus cher. »

« J’en ai marre de mettre mes pantalons au rebut. »

« A la poste, on pouvait faire la queue. On avait le temps de bavarder, de dire du mal des uns et des autres, ça créait du lien social. Maintenant, il y a des gens qui viennent à votre rencontre pour vous aider, il n’y a plus moyen de perdre son temps. »

« Remarquez que je n’aime pas trop attendre. »

« Autrefois, l’épicier vous servait. Il vous demandait : alors, pour cette petite dame, qu’est-ce que ce sera ? L’ambiance était bon enfant. Dans l’hyper marché, il n’y a plus personne pour vous interpeller avec bonhommie. »

« Euh… c’était sympa. Mais j’aime bien aussi choisir mes salades sans avoir personne sur le dos. »

« Et la télé ? Hein, si on parlait de la télé ? Il y avait une chaîne, on n’avait pas le choix, ça évitait les bagarres. Maintenant, j’en ai 150, avec plein de séries américaines qui se ressemblent toutes. Résultat, je ne regarde plus rien. »

« Certes, mais enfin on a fait des progrès partout, même en matière de vêtements. »

« Peut-être, mais je m’en fous. Moi, je mets toujours mon vieux pyjama à rayures verticales qui pendouille lamentablement sur les genoux, ça au moins ça me rappelle le temps jadis. Maintenant, vos objets se renouvellent sans cesse, vous n’avez plus rien sous la main pour vous souvenir du passé et comprendre que le temps passe. »

Un pleurnichard

18 juin, 2017

« Tu m’as traité de pleurnichard !»

« Oui, tu te plains de tout »

« C’est vrai, je n’arrête pas. Mais aussi rien ne va comme je veux : le boulot, le temps, les impôts, mes gamins… »

« Eh bien, au lieu de pleurnicher, il faut te retrousser les manches et attaquer les problèmes les uns après les autres. »

« Si les autres arrêtaient de me poser des problèmes, ce serait tout de même bien plus facile pour moi. »

« Tu te rends compte que les autres ont peut-être plus de raisons que toi de se plaindre. Et pourtant, ils se taisent et affrontent leurs difficultés. »

« Ils devraient pleurnicher aussi, ça fait du bien. »

« Ton attitude est d’autant plus idiote que tu pleurniches pour des problèmes qui sont incontournables. Par exemple le temps. »

« Si on ne peut plus pleurer sur le mauvais temps ou alors sur la canicule, la moitié de la relation sociale disparait. Et je suis sûr qu’il y a quelque part quelqu’un qui rigole de moi quand j’ai trop chaud ou trop froid. »

« Bon, prenons ta feuille d’impôts. Certes, il y a des fonctionnaires qui font tout pour la compliquer. Mais de toute façon, tu es obligé de la remplir, alors c’est inutile de t’énerver. »

« S’énerver contre le temps ou les fonctionnaires est une obligation citoyenne. »

« Bon, alors prenons tes gamins qui font des bêtises à l’école. Ce n’est pas forcément de la faute des profs qui sont incompétents, c’est peut-être de la tienne. »

« J’en étais sûr. C’est moi qui suis complètement nul en maths ? Ou alors qui vend de l’herbe en cours de récréation. »

« Non, mais tu pourrais inculquer des valeurs positives aux enfants au lieu de t’en ficher complètement. »

« Mais je leur fais la leçon, figure-toi. Selon moi, on n’accepte pas un zéro en maths sans avoir protesté. On n’hésite pas à dénoncer les copains sous n‘importe quel prétexte. Si on a été pris en possession de drogue … on insiste sur les vertus thérapeutiques du cannabis. Bref, on ne se laisse pas marcher sur les pieds. »

« Si je comprends bien, quand ça ne va pas, c’est de la faute des autres. »

« Bien entendu ! Tu ne crois tout de même pas que je vais reconnaître mes torts. Les autres s’en réjouiraient sûrement et chercheraient à en profiter. »

« Et si les autres se déchargent sur toi de tous leurs soucis ? »

« Alors là, ce serait beaucoup de mauvaise foi. Je me plaindrai amèrement de leur partialité. Voilà qui démontrerait une fois de plus que le monde entier s’acharne sur moi ! »

La liste de mes mensonges

15 juin, 2017

« J’essaie de faire la liste de mes mensonges. »

« Mais il n’y a rien sur votre liste ! Vous ne mentez pas ? »

« Si, sûrement ! Mais qu’est-ce qu’un mensonge ? Ce n’est pas simple à définir. »

« C’est quelque chose qui est contraire à la vérité. »

« Alors si je dis que la Terre est carrée, c’est un mensonge ? »

« Non, c’est une connerie. En fait, comme chacun a sa Vérité, on pourrait dire que chacun peut avoir ses mensonges. Je crois que le plus important dans cette définition, c’est la volonté de tromper son interlocuteur. »

« Donc si je dis à mon voisin de bureau Dugenou qu’il fait grand soleil dehors, alors qu’il pleut des hallebardes, est-ce un mensonge ? »

« Tout dépend. Si vous l’avez fait exprès pour qu’il se fasse arrosé et qu’il revienne trempé comme une soupe, cela s’apparente à un mensonge. Si vous l’avez dit sans intention précise, c’est une erreur de votre part. Ceci dit, Dugenou pourrait se renseigner par lui-même. Donner une fausse information que votre interlocuteur peut vérifier, ce n’est qu’une tentative de mensonge. »

« Est-on obligé de mentir ? »

« Parfois, c’est un acte professionnel, comme passer son badge sur la pointeuse en arrivant. Pour s’en convaincre, il suffit de penser au nombre de gens à qui vous dîtes : ‘ravi de vous voir’ dans la journée, alors que, pour quelques-uns, vous vous dispenseriez volontiers de les voir. »

« Euh… c’est de l’hypocrisie, ça. »

« Oui, c’est comme quand vous dites à la maîtresse de maison qui vous accueille que son diner était délicieux, alors qu’il était exécrable. C’est de l’hypocrisie sociale. »

« Est-il possible de mentir sans parler ? »

« Bien sûr, par exemple, si vous posez un livre sur votre meuble pour faire croire que vous lisez alors que vous êtes complètement inculte. Ceci étant, ce n’est pas la même chose que faire sortir Dugenou sous la pluie, car la plupart des gens se fichent complètement que vous soyez cultivé ou non. C’est ce que j’appellerai un retro-mensonge : vous vous trompez vous-même. »

« Et si je dis à ma femme que je suis fidèle, alors que je mignote assidûment ma secrétaire. »

« Alors là, nous sommes dans le mensonge de compétition : votre information est fausse, elle trompe, et elle n’est pas vérifiable si vous vous y prenez bien. »

« Oui, mais il y a un risque. Si elle découvre le pot-aux-roses, ça va dégénérer. »

« C’est vrai : les gens n’aiment pas tellement les mensonges des autres, ils préfèrent les leurs. Mentir, c’est comme respirer. On le fait tous, toute la journée. Le problème, c’est de se débrouiller pour que ni les autres, ni vous-mêmes, ne s’en aperçoivent. »

« Bon, dans ces conditions, je ne vais pas faire la liste de mes mensonges.»

Pourquoi est-on là ?

13 juin, 2017

« Où on va comme ça ? »

« Je ne sais pas. Sûrement dans le mur. Quand on ne sait pas où on va, on dit toujours qu’on va dans le mur. »

« Il faudrait commencer par se demander où on est ? »

« Je ne sais pas non plus. Quelque part dans l’univers sans doute. »

« C’est vague. Vous ne pouvez pas être plus précis ? »

« Non. Le mieux serait de se demander pourquoi on est là ? »

« Dieu seul le sait ! »

« Vous croyez que c’est à cause de Lui ? »

« Non, c’était une expression. A mon avis, il n’est au courant de rien. »

« Si encore on pouvait ne pas poser de questions, mais le pire que c’est qu’on a conscience de notre présence. C’est comme un supplice. »

« On pourrait essayer de ne pas se poser de questions. Faisons semblant de savoir parfaitement pourquoi on est là. »

« Si on a l’air de s’en foutre, ça ne va pas arranger nos affaires. Moi, je n’ai pas envie d’aller dans le mur en m’en fichant. »

« Moi, j’ai une recette : je m’abrutis de travail. Comme ça, je n’ai pas le temps de me demander qui je suis, où on est etc… »

« Moi, je ne peux pas m’abrutir de travail, je n’en est pas. Ce qui n’empêche pas d’être pris pour un abruti à Pôle Emploi. »

« Bon, j’ai une idée. Je pourrais me décharger sur vous du fait de se poser des questions métaphysiques. Lorsque vous aurez trouvé des réponses, passez-moi un mail. »

« Je vous signale que ça fait quand même 2000 ans que les philosophes se disputent à propos des raisons de notre présence sur Terre. Je préfèrerais être chargé d’autre chose. »

« Avec tout ça, je ne sais toujours pas pourquoi on est là. J’ai beau faire semblant de savoir, la question devient lancinante. Je suis miné de doutes et ce n’est pas Dugenou, mon chef de service qui va me répondre. »

« Il ne s’interroge donc pas sur le sens de son existence. »

« Non. Les chefs de services, c’est une catégorie d’êtres humains à part. Quand on en est, on ne s’interroge plus, on agit. C’est la culture du résultat, c’est un truc nouveau, ça remplace la spiritualité. »

« Les pauvres ! Tel le zèbre, ils n’ont pas conscience de leur être. »

« C’est logique, sinon ils ne seraient pas chefs. »

Consultation médicale

11 juin, 2017

« Vous allez très bien, mon vieux ! »

« Vous êtes sûr, docteur ? Ce n’est pas normal. Avec tout le boulot que je me tape au bureau et à la maison, je devrais être très fatigué ! »

« Le corps va très bien, maintenant… la santé mentale, je n’en dirais pas autant. »

« Vous avez raison… Je me sens oppressé parfois par la foule. Vous avez remarqué ? Partout, il faut faire la queue : au supermarché, au péage de l’autoroute, dans votre salle d’attente… ça me donne une sensation d’anonymat qui m’angoisse. »

« S’il n’y avait personne dans ma salle d’attente, vous seriez encore plus angoissé en pensant que je suis un mauvais médecin. »

« Vous avez raison, mais quand même… Comment être sûr que quelqu’un s’intéresse à moi, parmi cette foule d’anonyme ? »

« Que voulez-vous qu’on fasse ? On ne va pas appeler la fanfare municipale chaque fois que vous passez devant la caissière du supermarché ou l’employée de l’autoroute. »

« Oui, certes…. Mais enfin, la caissière ou l’employée pourrait s’inquiéter de mes nouvelles. J’existe. Nous pourrions avoir un échange ! »

« Vous imaginez le temps d’attente si tout le monde fait comme vous. »

« Et voilà ! Même pour avoir un contact humain authentique, il faut attendre que les autres aient fini ! »

« Si je comprends bien, vous voudriez un contact humain, mais sans la foule. C’est une contradiction fondamentale de l’homme : il est à la fois grégaire et solitaire. »

« J’en étais sûr : vous allez me dire que je suis comme tout le monde, alors que j’aimerais bien être un petit peu original. Avouez que vous n’en voyez pas beaucoup des patients comme moi ! »

« Si ça peut vous faire plaisir… »

« Ce n’est pas que ça me fasse plaisir, mais ça me rassure de ne pas être comme les autres. Si vous voyiez la tête de toutes les ménagères qui attendent leur tour à la caisse du supermarché ! »

« Elles ont sûrement la tête de gens qui attendent… »

« Mais comme on passe notre vie à attendre, il y a un faciès immobile qui se forme tel un masque antique sur chaque visage et au final, moi ça me fait peur de discuter avec mes contemporains. »

« Mais vous venez de me dire que vous voudriez plus de contacts humains… »

« Encore un paradoxe qui constitue mon originalité, vous ne trouvez pas ? »

« Euh… je ne sais plus… ça fait 40 euros pour la consultation. »

Peut-on manifester son contentement ?

8 juin, 2017

« Je suis très content. Les clients viennent, achètent. Mon chiffre d’affaires augmente régulièrement. Je fais des bénéfices. Je vis bien. »

« Vous êtes sûr que vous êtes commerçant ? »

« Oui, pourquoi ? »

« D’habitude, les commerçants rouspètent contre la concurrence d’Internet, les gens qui n’ont plus un rond pour acheter, les saisons qui ne sont plus comme elles devraient être… »

« Et moi ? Tout va bien. L’hiver a été normal, le printemps a été clément, les moissons s’annoncent bien. Le cours du lait remonte. »

« Quoi, les agriculteurs aussi sont contents. Et les grands distributeurs, ils ne vous exploitent plus odieusement ? »

« Non, ils ont compris qu’il ne fallait pas scier la branche sur laquelle ils étaient assis. Ils sont devenus raisonnables. »

« Et vous, les fonctionnaires, vous ne pourriez pas manifester. Enfin ! Tout le monde vous traites de fainéants et de planqués, c’est très insultant. »

«Pas du tout. Les gens ont bien compris que sans fonctionnaires, pas de services publics. En plus, ils sont ravis quand leurs gamins deviennent fonctionnaires. »

« Alors là, s’il n’y a plus personne pour râler, on n’est mal. Et vous les profs, vous ne pourriez pas bouger un peu ? »

« Désolé, ce n’est plus possible. Il n’y a plus un Ministre pour oser une réforme de l’Education Nationale. C’est assez déstabilisant pour nous.  Voyez plutôt du côté des infirmières. »

« Non ! Les politiciens vieillissent et craignent d’avoir besoin de nous. Ils nous ont augmenté de 20 %. Donc, on ne peut plus rien dire. »

« Et les retraités, ça va ? »

« Avec les progrès de la médecine, on vit à 80 ans comme à 60. On va être payés de plus en plus longtemps à ne rien faire d’autre que de ses promener, on ne va tout de même pas manifester note contentement ! »

« Et les gamins ? Vous avez sûrement peur pour votre avenir. »

« Pas tellement, à vrai dire. Tant qu’on a des smartphones, et des écouteurs, tout va bien. De toute façon, ils ont construit des abris-bus incassables maintenant. Vous n’avez qu’à manifester, vous qui êtes si malin. »

« Non, je ne peux pas, je suis écrivain. »

« Et alors ? »

« Alors rien, un écrivain est heureux d’écrire. Il ne peut pas manifester contre le fait d’être heureux. »

Un dragueur expérimenté

6 juin, 2017

« Ne niez pas : nos yeux se sont croisés. »

« Peut-être, je cherchais une coupe de champagne. »

« A propos de champagne, j’ai bien constaté que votre prunelle droite pétillait de malice quand vous m’avez observé. »

« Je pétille souvent de la prunelle, ça ne veut pas dire grand-chose. »

« Et quand j’ai sorti des blagues à la cantonade, j’ai dû constater que vous étiez pliée de rire. C’est indiscutable. »

« Il faut dire que la tête des gens qui se marrent, ça me fait souvent rire par effet d’entrainement. » 

« Bon ! Et quand j’ai commencé à vous réciter mon curriculum vitae, vous étiez complètement subjuguée. »

« Quand vous avez raconté que vous étiez employé à la Sécu ? »

« Non, lorsque j’ai expliqué que j’étais sous-chef du service juridique à la Sécurité Sociale et qu’une promotion prochaine n’était pas à exclure. »

« C’est quand même un peu moins excitant que Georges Dumoulin qui est animateur sur Radio Z et sauveteur en hélicoptère de montagne. »

« Il n’empêche que lorsque j’ai cité des pans entiers de Ronsard, votre œil droit brillait d’admiration devant tant de culture. »

« C’est vrai qu’en fin de soirée, j’ai toujours un peu de conjonctivite à l’œil droit. D’ailleurs, si vous connaissiez un bon ophtalmo, ça m’intéresserait… »

« Je vous ferais remarquer que vous avez littéralement fondu quand nous avons dansé le slow sur Love me tender ! »

« Ah bon ? Vous dansiez à ce moment-là ? Je croyais que vous vous dandiniez à cause de vos chaussures neuves au sujet desquelles vous m’avez assommé pendant une demi-heure. »

« Quand Gérard vous a monopolisé pour vous raconter des histoires de sa chasse au lion en Afrique, je suis intervenu pour vous délivrer de ce raseur. J’ai tout de suite perçu votre sentiment de reconnaissance à mon égard. »

« C’est-à-dire que je m’amusais trop bien, il me fallait quelqu’un qui me ramène sur Terre, car Gérard est un homme très séduisant. »

« Soyons clairs : moi aussi, je suis tombé sur votre charme. J’ai bien senti que vous étiez troublée quand je vous ai proposé de vous raccompagner. »

« C’était sympa, mais j’avais ma bagnole et que je n’avais aucune envie de me taper 40 kilomètres pour revenir la chercher. »

« N’attendons plus ! Jetez-vous dans mes bras, petite coquine ! »

Les mous

4 juin, 2017

« Je suis partisan du moindre effort. La plus belle conquête de l’homme durant ces 100 dernières années, c’est le canapé et le téléviseur. »

« Vous ne vous ennuyez pas ? »

« Si, un peu. Vous n’auriez pas un truc pour s’amuser ? Parce que j’en ai un peu marre de revoir un même film 15 fois en 6 mois à la télé. Comment faisaient-ils les seigneurs du Moyen-Age pour se distraire sans canapé ni téléviseur ?»

« Par exemple, ils convoquaient leurs vassaux et organisaient des festins qui duraient des heures, jusqu’au matin. »

« Moi, je n’ai pas beaucoup de chance, mes voisins n’ont pas tellement envie d’être mes vassaux et puis, je dois surveiller mon régime. Ce n’est pas avec mes attitudes sur le canapé que je risque de maigrir. Ils n’avaient pas d’autres idées, les châtelains ? »

« Si, ils faisaient venir des troubadours à la mode pour leur dire des vers racontant de merveilleuses histoires d’amour entre un vaillant guerrier et sa belle dame. »

« C’est-à-dire que ma femme risque de me demander à quelle date j’ai l’intention de me transformer en vaillant guerrier… »

« Bon, alors vous pourriez organiser, au coin du feu, une conversation spirituelle de haute tenue avec le curé de votre village après l’avoir invité à diner. »

« Non plus. L’abbé Canne est un ascète qui ne fréquente pas tellement les diners et, en plus, il ne connait rien à la ligue des Champions. »

« J’ai une autre idée : vous pourriez aller vous coucher. »

« Euh… se coucher à 18 heures en hiver, c’est un peu gênant. Je ne me vois pas quitter le boulot à 17 heures sous prétexte que je dois commencer ma nuit. Je vais encore avoir des histoires avec le patron qui me reproche déjà mon manque de dynamisme. »

« Vous devriez consulter le corps médical ! »

« Non, ce n’est pas médical, c’est religieux. Je fais partie du peuple maudit des « mous ». C’est une punition divine que nous devons tous endurer : s’emmerder à partir de 20 heures 30, après le journal télévisé, en attendant l’heure d’avoir sommeil. »

« C’est assez terrible comme supplice, on se demande ce qu’ont fait les « mous » pour mériter ça. »

« Rien, nous n’avons rien fait. C’est pour ça que nous sommes les « mous », nous ne faisons rien de constructif, à part râler contre tout, peut-être. Ou alors demander à la ronde ce qu’on bouffe ce soir ou ce qu’il y a à la télé ce soir. »

« C’est intéressant. On peut essayer ? Vous organisez des stages de mollesse ? J’aimerais bien me rendre compte par moi-même. J’en ai un peu assez de passer mes soirées au bistrot avec les copains ou à jouer au scrabble avec ma femme. Je voudrais essayer de m’ennuyer sur mon canapé qui ne sert à rien. »

Un gamin exemplaire

30 mai, 2017

« J’ai un gamin parfait. »

« Oh ! Mon pauvre, ce n’est pas trop dur ? »

« Si, un peu ! On a l’impression qu’il est né sans écouteur sur la tête comme les autres. A 15 ans, tiens-toi bien, il connait le chemin de la salle de bains ! »

« Ne me dis pas qu’il change de sous-vêtements tous les jours ? »

« Si, et en plus, il sait très bien se servir de la machine à laver ! »

« Heureusement, il regarde des conneries à la télé ! »

« Même pas ! Le soir des matchs de Ligue des Champions, il se retranche dans sa chambre pour lire Balzac ou Zola. »

« C’est grave. Qu’est-ce qu’en pense le toubib ? »

« Rien, il est dépassé. Il n’a jamais vu ça. De toute façon, il n’a pas le temps de s’en occuper, il est obligé d’aller chercher le sien tous les trois jours, chez les flics. »

« Bon ! Pas de panique, on pourrait choisir de bonnes fréquentations pour ton gosse. Le mien par exemple, il n’y a pas de danger qu’il lise Zola ou Balzac. Ni rien d’autre d’ailleurs. »

« J’ai déjà essayé avec le fils du voisin, mais il a déclaré forfait quand mon gamin a voulu l’emmener voir une expo sur les impressionnistes. »

« Une expo de peinture !!! C’est dur. Et ta femme qu’est-ce qu’elle en pense ? »

« Elle est ravie, tu parles. Son fils l’aide à faire le ménage ! En plus, il range sa chambre, rien ne dépasse ! Un vrai désastre ! »

« Il range !!! Sans qu’on lui demande !!! Alors là, les bras m’en tombent. Le mien bouge après quinze rappels et trois menaces d’interdiction de sortie ou de manif. »

« A propos de manif, j’ai honte : j’ai un fils qui n’est jamais descendu dans la rue. Je ne lui demande même pas de se faire tabasser par les CRS, mais juste un petit bout de chemin pavé en levant le poing. Même ça, il n’y a pas moyen ! »

« Et les filles ? »

« Il y a bien Marie. Il l’a invitée plusieurs fois. »

« Ah ! Tout de même ! »

« Il lui paie une glace à la fraise et ils vont la déguster sur les bords du lac en regardant les canards. »

« C’est tout ? … C’est terrifiant ! Et toi, qu’est-ce qu’il te dit ? Vous avez des conversations ? »

« Oui, il me dit que je suis un excellent père et qu’il a bien de la chance d’être tombé sur moi. »

« Pff… C’est complet, je compatis. Moi, je n’aurais pas supporté. Si je ne pouvais pas flanquer une bonne torgnole à mon gamin, j’aurais l’impression de ne pas remplir mon rôle de père. »

12345...120