Archive pour la catégorie 'Nouvelles'

Le bal de l’archiduc

12 juillet, 2020

« Les dessous de l’archiduchesse sont-ils secs ? »

« Pas encore tout à fait, la lavandière a juste terminé de les nettoyer puisque la machine à laver de monsieur l’Archiduc est en panne. »

« Comment voulez-vous que l’archiduchesse paraisse au bal de ce soir sans ses dessous ? »

« En effet, nous voilà, devant un problème, monsieur l’archiduc ! Monsieur l’archiduc notera cependant que le sort de l’archiduchesse est plus enviable que celui de madame la marquise dont la maison vient de flamber en dépit de l’intervention de messieurs les pompiers. »

« Et la comtesse, elle est en état pour venir ? Son absence m’offenserait gravement puisque samedi dernier elle était de l’anniversaire du le comte Dupont de Nantes où un bal était donné ! »

« En effet, cela a été une belle fête ! Les beaux messieurs faisaient comme ci et les belles dames comme ça, ce qui dénotait de belles manières. »

« J’aurais peut-être dû organiser un bal masqué, ohé ! ohé ! Qu’en pensez-vous ? »

« Non, monsieur l’archiduc et madame l’archiduchesse sont tellement beaux ! Pourquoi les masquer ohé ! ohé ! Ils dansent si bien la valse à mille temps ! Et mademoiselle votre fille sera ravie. Sans aucun doute, aujourd’hui, ce sera le bal des gens bien ! »

« J’espère qu’il n’y aura pas de royalistes pour danser la carmagnole, comme la dernière fois !  Ou alors des gens du peuple pour faire la danse des canards. »

« Que monsieur l’archiduc se rassure, nos videurs ont la main leste ! Peut-être que monsieur l’archiduc pourrait innover en lançant lui-même une petite lambada avec madame l’archiduchesse ? »

« Sans ses dessous ? »

« Ou bien alors une petite macarena, il parait que sa Majesté l’a pratiquée elle-même lors de son dernier bal. Elle s’amusa follement. »

« Vous croyez ? Alors, trouvez-moi un spécialiste ? »

« Mon beau-frère anime des bals dans le Vaucluse. Dernièrement, il a travaillé sur le pont d’Avignon, on y a beaucoup dansé ! »

« Va pour votre beau-frère ! Le menuet, il connait ? Et la gaillarde ? Et le … »

« Jean-Claude et son orchestre serait plutôt spécialisé dans la valse. »

« La viennoise ? »

« Non plutôt la musette. Madame la Vicomtesse de la Nouille la danse à merveille. Monsieur l’archiduc pourrait en profiter pour approcher madame la Vicomtesse de la Nouille. »

« C’est une idée intéressante. Et tout de suite derrière, nous pourrions enchaîner par un slow collant. Sur « White shade of pale » par exemple. »

« Monsieur l’archiduc est un petit polisson !»

« Tout compte fait, dites à la lavandière de ne pas se presser. Si les dessous de l’archiduchesse ne sont pas secs, elle ne voudra sûrement ne pas paraître au bal. »

« Et dans ce cas, monsieur l’archiduc sera obligé de payer de sa personne pour l’animer ! »

Un videur

9 juillet, 2020

« Je reconduis. »

« Qu’est-ce que ça veut dire ? »

« Je reconduis les gens indésirables. C’est le mot pacifique pour dire que je suis videur. »

« C’est un métier ? »

« Bien sûr, ça exige du savoir-faire. On ne vide pas une petite minette comme un monstre de 120 kilos ou de deux mètres. En outre, en fonction des options prises par le client, je peux opérer de manière plus ou moins discrète. »

« Comment ça se passe un vidage ? »

« Généralement, c’est dans une boite de nuit. Un individu de corpulence normale sème la pagaille. Je le prends par le collet et hop ! Je jette dans la rue en lui et, en fonction du contrat, je peux lui jeter une phrase humiliante du type : et qu’on ne te revoit plus ici, mon lascar ! »

« C’est violent ! Il faut une bonne forme physique ! »

« Oui, mais selon les options, je peux commencer par négocier calmement en disant à la personne : ne voyez donc pas, cher ami, que vous troublez la fête de vos camarades ? Il serait temps pour votre bien-être de rentrer vous coucher bien sagement. »

« Il faut donc une capacité à la négociation. Est-ce que ça marche ? »

« Non, pas souvent. Mais nous montrons que nous ne sommes pas des bêtes. »

« Et quand l’intéressé est trop fort pour vous ? »

« Là, c’est compliqué. Je passe la vitesse supérieure. J’appelle le GIGN, ils sont très bien aussi. »

« Il parait que vous voyager gratuitement. »

« Oui, je vide un peu partout. Je peux reconduire à la frontière des récalcitrants. Je prends l’avion avec l’individu et je la ramène dans son pays. En général, il n’est pas très content. » 

« Vous reconduisez à domicile ? »

« Parfaitement, voici mes tarifs. Imaginons qu’un importun vienne vous déranger, vous m’appelez. J’arrive. Vous me dites : veuillez reconduire monsieur Machin, et hop je reconduis. »

« Tout cela ne suscite-t-il pas chez vous un problème d’ordre moral ? Parce que vous vous opposez à la liberté d’aller et venir, non ? »

« Je m’oppose à la liberté d’embêter les autres, monsieur ! »

« Et alors quels sont vos tarifs ? J’imagine qu’un vidage violent est plus cher ? »

« Non au contraire. Nous faisons le point après l’affaire. Pour un vidage gentil, je prends 500 euros par vidé. En général, ça exige du doigté, tandis que pour un vidage brutal c’est 250 parce que c’est plus simple. J’ai une option : vidage spectaculaire. C’est 100 de plus. »

« C’est quoi cette option ? »

« Pour 100 de plus, j’insulte et je m’arrange pour que tout le monde assiste à la déconvenue de l’intéressé. Il en ressort particulièrement marri. »

« Et pour les filles ? »

« Comme c’est plus facile, il y a un rabais de 10%. Je soulève la belle dans des bras musclés et hop dehors ! »

Un baroudeur

7 juillet, 2020

« Je suis un vrai baroudeur. J’explore toutes sortes de contrées inconnues et dangereuses. »

« Vous partez sac au dos en couchant chez l’habitant ? »

« Non, chez les baroudeurs, chacun a sa spécialité. Moi, j’expérimente les hôtels cinq étoiles. »

« Si je comprends bien pour être un baroudeur efficace, il vous faut votre petit confort. »

« Si vous croyez que c’est facile. Dans certains hôtels, on ne sert plus le petit déjeuner après 10 heures du matin. Comment voulez-vous barouder dans ses conditions ? »

« Je comprends, mais je suppose que vous faites des expéditions dangereuses. Par exemple dans le désert, muni de votre seule caméra et de votre seul courage. »

« Pour me faire enlever par des tribus incontrôlées… sûrement pas ? Non, les expéditions se font sous la protection de gardes lourdement armés. »

« Vous savez quand même que les bons baroudeurs savent prendre des risques. Pour commencer, il faut voyager dans de vieux coucous. »

« Ah bon, moi je préfère les lignes régulières. En classe affaires évidemment, c’est beaucoup plus efficace pour arriver en forme. »

« Et donc, loin des voyages standards organisés par les tours opérateurs, vous vous intéressez à la vie des habitants pour vous enrichir de leurs traditions. »

« Il faudrait qu’ils commencent par parler français. Après, je peux penser à m’enrichir de nos différences culturelles. Nous pourrions commencer par comparer nos programmes de télé, par exemple. »

« Et le soir vous participez aux réjouissances locales autour d’un feu de camp. Vous vous laissez entraîner par les danses folkloriques … »

« Pas du tout. En général, je préfère participer aux animations organisées autour de la piscine de l’hôtel. C’est plus sécurisant. »

« Et pour la nourriture, vous vous débrouillez comment ? »

« J’évite les mets locaux. Comment voulez-vous barouder si vous avez mal au ventre. J’exige de comprendre ce qui se passe dans mon assiette. »

« Après votre dernier voyage, vous êtes en train d’écrire un livre, je crois, qui s’intitule : comprendre les civilisations du bout du monde. »

« Oui, c’est important que nos compatriotes s’imprègnent du fait qu’ils ne sont pas seuls sur cette planète. Je trouve qu’ils ont un peu trop tendance à se replier sur leur quotidien. De l’air ! De l’air ! Sachons regarder notre prochain. »

« Et vous avez bientôt fini votre livre, nous avons hâte de le découvrir ? »

« Dès que j’aurais reçu les nouvelles revues touristiques des opérateurs, je pourrai terminer. »

« Vous allez retourner au Sahara, bien entendu. »

« Il fait trop chaud. La dernière fois, je transpirais un peu, je sentais des pieds. »

« Alors, vous allez au Pôle Nord pour les vacances ? »

« Pour que j’attrape la grippe, pas question. Je pense plutôt à une région au climat tempéré qui me permettent de barouder en toute sécurité sanitaire, sans Covid bien entendu. »

Le club des loosers

5 juillet, 2020

« Tu as un ballon ? On joue au foot ? »

« Dans les couloirs ? Le patron va ne pas apprécier ! »

« Ne t’inquiète pas. Il adore ça. Il suffit de ne pas le dribbler. L’autre jour, Dugenou lui a passé un petit pont, il lui a baissé sa prime de fin d’année. »

« C’est vrai qu’il a organisé un match opposant le marketing à la direction. Tu ne crois pas que c’est truqué ? »

« Il vaut mieux faire semblant de croire que le résultat est incertain. Les mecs du marketing se sont soigneusement abstenus de s’entraîner. »

« Il parait que la rencontre était arbitrée par la secrétaire de direction. »

« Oui, enfin… par Josiane, l’ancienne secrétaire. Elle a essayé de siffler un pénalty contre les directeurs. Elle a été remplacée par Sylvie qui ne connait rien au foot. »

« Les chefs ne sont pas vraiment loyaux. »

« Evidemment, nigaud, sinon ils ne seraient pas chefs. Le patron tient à développer l’esprit de compétition dans l’entreprise. Il parait qu’on doit être des winners ! »

« Comme les femmes ! »

« Celles qui jouent au foot ? »

« Non, celles pour lesquelles il faut toujours se battre et gagner. Elles ont horreur des loosers. Rester tranquillement allonger avec un bouquin, c’est un péché. »

« Je vois ce que c’est. Elles aiment les aventuriers, ceux qui partent au bout du monde pour un oui ou un non. Moi, avec mes vacances au Lavandou, je ne suis pas très bien vu. »

« Quand j’ai proposé à Louisette de partir en Patagonie un vendredi soir, sur un coup de tête, je suis tombé sur une grève des pilotes. Elle en a conclu que je n’étais pas un winner. »

« Pour être bien vu, il faut être un vrai mercenaire !  Par exemple, Berthe voulait absolument que je crée ma start-up pour montrer que j’ai peur de rien. Résultat : je suis endetté jusqu’au cou. »

« Moi, j’ai voulu montrer à Josiane que j’étais un combattant en faisant de l’accrobranche. Résultat : il a fallu aller chercher les pompiers pour me décrocher d’un arbre. »

« Le mieux, c’est de faire de la politique pour leur montrer qu’on ne se laisse pas faire par n’importe qui et qu’on est des gagnants. »

« Dugenou a essayé. Son adversaire s’est débrouillé pour lui coller trois procès sur le dos et pour lui casser la figure par l’intermédiaire de ses colleurs d’affiche. Au total, il a fait 1 % des voix et sa compagne ne lui parle plus. »

« Ecoute, dans ces conditions, il vaut mieux former un club de loosers assumés. Comme ça on est tranquilles. »

« Oui, nous n’avons aucun succès commercial ou féminin, mais au moins on est en bonne santé et on évite d’être interdits bancaires. »

« Bon, ce n’est pas tout ça. Cet été, on pourrait tirer notre flemme au Lavandou. Le soir, nous prendrions un verre à la terrasse. On relirait tout Balzac avant la sieste. Sans elles, évidemment ! »

Repousser

2 juillet, 2020

« Quelle est votre verbe préféré ? »

« Je dirais : repousser. Il décrit assez bien les différentes facettes de ma vie et de ma personnalité.  Par exemple, je suis assez souvent repoussé. Ma candidature est toujours repoussée pour des postes importants. »

« Ce n’est pas très positif. »

« C’est peu de choses. Il arrive aussi souvent que les invitations que l’ont me fait pour déjeuner soient repoussées sous de prétextes futiles. »

« Ce n’est pas très sympa. »

« Mais ce n’est pas important, une mentalité de repoussé, ça se forge au contact des dures réalités de la vie. Quand vous aurez été repoussé autant de fois que moi par les femmes, vous comprendrez. Je vous conseille de tenter de vous faire repousser par quelqu’un pour vous permettre d’approfondir le sentiment d’humiliation et de frustration. »

« Ce n’est pas très facile. Je suis honoré et plébiscité de partout. »

« Alors, vous ne pouvez pas comprendre ceux dont personne ne veut. Mais ce n’est pas grave, c’est comme une grippe, les défenses immunitaires finissent par reprendre le dessus. En prime, on s’en sort avec un très beau point de vue sur la solidarité et compassion humaine. »

« C’est à ce point ?»

« Oui, si j’étais une femme, j’écrirais un traité sur la manière de repousser un soupirant encombrant. Je prends des notes chaque fois que ça m’arrive. Sociologiquement, c’est très intéressant. »

« Mais si vous l’aimez, c’est qu’il y a aussi des aspects positifs dans le verbe repousser. »

« Oui. Par exemple, le jour où on trouvera le produit qui fait vraiment repousser les cheveux, je serai le plus heureux des hommes. Pendant ce temps-là, l’espoir me fait vivre. Je suis également à la recherche du produit qui fait vraiment repousser le gazon sur les zones râpées de ma pelouse. Vous n’auriez pas une idée ? »

« Je vais voir ça. Mais c’est assez secondaire. Quelle est la principale vertu que vous trouvez au terme repousser ? »

« C’est que je peux procrastiner. C’est-à-dire repousser dans le temps tout ce que je n’ai pas envie de faire. C’est un avantage très intéressant. C’est un peu comme si j’agrandissais le temps dont je dispose. D’ailleurs, les médecins aussi cherchent à repousser les limites du temps en augmentant la durée de vie ! Repousser, c’est presqu’une entrée dans la quatrième dimension. »

« J’avoue que je n’avais jamais vu ça comme ça. Mais vous ne pouvez tout de même pas repousser les échéances de vos factures ? »

« Tout dépend ! Lorsqu’autrui vous oppose un mur, vous pouvez toujours le repousser. Il faut savoir pleurnicher. Vous développez ainsi votre sens de la négociation en situation défavorable. »

« Vous avez développé une théorie très particulière ! »

« Repousser, c’est maîtriser son environnement. Au sport, par exemple, je suis capable de repousser la limite de mes efforts. Avez-vous admiré la forme que je tiens ? »

« En effet, c’est impressionnant. »

« Pour moi, repousser ça évoque l’idée d’accroissement. Ne dit-on pas ‘repousser les murs’ ? Même quand je me fais repousser par une femme, j’accrois mes connaissances sur la nature humaine. »

Une belle soirée

30 juin, 2020

« Pourquoi me parlez-vous d’un air pincé ? »

« C’est normal, nous sommes dans une partie de pince-fesses, nous devons nous parler d’un air distingué, cher ami ! »

« Pourquoi m’appelez-vous ‘cher ami ‘ ? Nous ne sommes pas amis. »

« Si ! Dans une réception de qualité, nous sommes tous des chers amis. Et quand je vous parle, vous devez avoir l’air souriant. »

« Pourquoi vous esclaffez-vous ? Je n’ai rien dit de drôle. »

« C’est obligatoire. Dans une telle soirée, il faut s’esclaffer bien fort pour avoir l’air d’un joyeux compagnon qui passe une bonne soirée. »

« Pourquoi dites-vous que vous revenez de los Angeles ? »

« Il faut toujours avoir l’air de revenir d’une destination lointaine. On donne l’impression de mener des affaires de niveau international. Je ne vais tout de même pas vous dire que je reviens de Montélimar. Ce serait mesquin. »

« Pourquoi dites-vous que vous avez vu le Président, la semaine dernière ? »

« Non pas moi ! J’ai un ami qui est passé en coup de vent à l’Elysée. Il avait été appelé en consultation par le Président. »

« Ah bon, c’est vrai ? »

« Non, mais il est indispensable de toujours avoir un ami qui a fait quelque chose de grand. Comprenez-vous ? Il s’agit d’asseoir sa crédibilité. »

« Moi, j’ai bien mon ami Marc qui est monté à la Tour Effel, la semaine dernière. Ça compte ? »

« Non, pas du tout. Cherchez mieux ! Vous avez sûrement croisé quelqu’un d’important ! »

« Non, pas vraiment. J’ai bien mon copain Maurice qui joue de l’harmonica dans les bals du samedi soir, mais je sens que ça ne va pas le faire. Pourquoi toutes les femmes portent-elles des diamants autour de nous sur leurs poitrines opulentes ? »

« Ce sont des faux. Je parle des diamants. Personne n’ira vérifier. En général, elles les achètent sur Amazon ou la Redoute. »

« Pourquoi ce sont les plus jolies femmes qui sont les plus entourées ? »

« Vous n’avez pas bientôt fini avec vos questions idiotes ? Ceux qui entourent les plus belles fantasment sur leurs décolletés. Les moches doivent avoir de l’esprit pour être cernée. Si vous voyez une moche qui attire beaucoup d’hommes, précipitez-vous, vous allez vous marrer. »

« Nous pourrions peut-être nous parler en riant fort et en nous tapant sur le ventre, ça m’arrangerait ! »

« Non, je n’y tiens pas. J’ai une réputation. Dans ce genre de soirée, chacun tient le compte de qui tape sur le ventre de qui. Et comme vous n’êtes pas connu… »

« Justement, grâce à vous, je pourrais être célèbre sans me fatiguer. »

« A propos, vous avez un carton d’invitation ? »

Economie circulaire

28 juin, 2020

« Tout déchet humain ou matériel inspire du dégout. »

« Le petit problème, c’est que rien ne fonctionne sans rejeter des ressources excédentaires, inutiles ou non assimilables. Par exemple votre voiture rejette plein de machins polluants. »

« La grande distribution rejette aussi des produits qui ont dépassé la date de consommation. Heureusement, on en sauve aujourd’hui une partie pour les déshérités. »

« C’est vrai aussi des systèmes humains. Au début des temps, il y avait des guerres pour un oui ou un non qui éliminaient les plus faibles. »

« Aujourd’hui, nos économies repousse des gens qui ne sont pas assez qualifiés pour travailler. On les appelle les chômeurs ou les exclus. »

« En fait, tout ce qui ne correspond pas à la logique du système est mis au rebut. A l’école, ceux qui n’apprennent pas leurs leçons sont mal considérés. »

« Même le temps qui passe génère des gens plus faibles en produisant des personnes âgées. »

« En fait tout ce qui est rejeté inspire une sensation de répulsion. Le progrès consiste à penser qu’on peut en faire encore quelque chose. Les gens qu’aucun déchet ne rebutent ont notre avenir entre leurs mains. »

« Est-ce une fatalité, maître ? »

« Non, l’homme cherche à lutter contre ce phénomène par l’économie circulaire en recyclant les objets rejetés. Mais c’est encore marginal. »

« En fait, il faudrait trouver le système idéal qui fonctionne sans rien rejeter. »

« Je ne vois guère que le grand cycle de la nature. Les arbres, les fleurs naissent, vivent et meurt sans rien polluer par leur rejet. Au contraire, leur décomposition fournit un terreau qui favorise leur renaissance. Par l’économie circulaire, les hommes tentent d’imiter ce processus. »

« Et la télé ? »

« La télé, c’est pareil. On a l’impression qu’elle ne peut pas fonctionner sans produire des émissions bas de gamme. »

« En fait la qualité d’un système, c’est la qualité des déchets qu’il produit. On peut recycler une bouteille en plastique, mais recycler une émission de télé débile, c’est plus compliqué. »

« Pourrait-on élargir votre théorie des déchets au monde artistique, maître ? »

« Non, malheureusement, l’argent intervient.  Parmi les œuvres d’art exclues de toute exposition ou publication, il y a peut-être des œuvres somptueuses qui n’ont pas trouvé leur financement. On arrive à un paradoxe qui est que des éléments rejetés par le système peuvent être de meilleure qualité que des éléments intégrés. »

« J’en conclus donc que s’il y a des déchets, c’est qu’il y a des systèmes et pour qu’un système existe, il faut qu’il réponde à une demande, elle-même générée par l’argent, le profit ou la mode (c’est-à-dire finalement n’importe quoi). »

« En gros, nos déchets sont la conséquence de nos vanités et le progrès humain consiste à escamoter nos gamineries en récupérant nos déchets pour en faire quelque chose de bien. C’est comme si je casse un vase pour le plaisir et que je m’en foutais parce que j’ai inventé la colle miracle pour le réparer.  Malheureusement, on n’a pas encore la bonne colle pour tout. »

Transparence

25 juin, 2020

« Soyons clair ! Comme le ciel bleu d’un petit matin d’été. »

« Vous avez raison ! Je dirais même : soyons transparents ! N’ayons pas de secret les uns pour les autres ! »

« Le petit problème, c’est qu’on a tous un coin sombre. Je n’ai pas tellement envie que vous sachiez que je truande sur ma déclaration de revenus. »

« Je ne peux pas non plus vous dire que je mate votre femme dans son jardin. »

« Bon ! Alors… Disons qu’il faut être clair sauf sur tout ce qui est dans notre coin sombre. Par exemple, je vais vous dire que je prendrai des carottes râpées à la cantine. Hop ! Sans hésiter ! »

« Très bien ! Moi, j’annonce que je vais chez ma belle-mère dimanche prochain. »

« D’accord, mais ça ne m’intéresse pas tellement. Finalement, je trouverai beaucoup plus excitant ce que vous avez dans votre jardin secret et sombre. »

« C’est étonnant ! On arrive à parler de tout, sauf de ce qui est gênant. »

« Le mieux, c’est de parler des autres, comme ça nous ne sommes pas obligés d’ouvrir notre boite à secrets. »

« Oui, par exemple, on pourrait parler des petits secrets de Dugenou. Puisqu’il n’est pas là, ça ne peut pas lui porter tort et nous, ça nous fait du bien. »

« Par exemple, on sait qu’il sort avec Gisèle du service informatique. Ils se cachent, mais tout le monde le sait. Ils feraient mieux de s’afficher franchement. »

« Ce ne serait quand même pas très compliqué de nous dire qu’il trompe sa femme avec Gisèle. On ne lui demande rien d’extraordinaire ! »

« Vous avez raison ! Qu’est-ce que c’est que ces cachotteries ? J’ai horreur de ces gens qui ne sont jamais transparents ! »

« Ça ne doit pas aller très fort avec Thérèse Dugenou ! Il faudrait qu’il en parle au lieu de tout garder pour lui. En plus, il a eu le culot de m’interroger sur l’ambiance dans mon ménage ! »

« C’est un pervers qui avance masqué ! On aimerait un peu de clarté !

« Si on continue comme ça, on n’aura plus un ragot à se raconter à la cantine ! »

« Et vous ? Avec Josiane, ça va ? S’il y a un problème, n’hésitez pas à nous le dire ! Vous savez que nous sommes disponibles pour tout commentaire utile. »

« Euh… non je n’ai pas tellement envie d’en parler. »

« Ah ! Ah ! J’en étais sûr la transparence, ça vous gêne, hein ! »

« Non, mais tout le monde le sait que la transparence, c’est surtout pour les autres ! Moi, je n’aime pas trop qu’on se mêle de mes affaires. »

« Moi, non plus. Le mieux serait d’admettre que nous sommes programmés pour parler de ce qui ne nous regarde pas chez les autres. Alors, il faudrait qu’ils s’y fassent et qu’ils nous facilitent les choses en faisant preuve de transparence. »

« Vous avez raison ! Qu’on tienne compte de notre indiscrétion naturelle ! Qu’on tienne compte de notre besoin de faire courir des ragots sur le dos des autres ! »

L’habit fait le moine

23 juin, 2020

« Vous avez vu comment vous êtes attifé ? »

« Qu’est-ce qui ne va pas ? »

« Votre béret dans une réunion géostratégique avec les japonais, devant la ministre ! »

« C’est-à-dire qu’il y a des courants d’air dans le couloir qui me font froid à la tête. Je suis assez sensible de ce côté-là. »

« Et vos bermudas, c’est pour aérer les mollets ? La ministre est intéressée ? »

« Parfaitement, il faut savoir casser les codes. Elle l’a dit elle-même. »

« Il n’empêche, vous êtes le seul conseiller à ne pas être habillé comme un pingouin. Vous comptez faire carrière dans la haute fonction publique ? »

« Pourquoi pas ? L’habit ne fait pas le moine. »

« Mais il y contribue fortement. En fait, pour être crédible sur les questions économiques, il faut avoir la tête de l’emploi et des vêtements sobres, c’est-à-dire moches. La question du confort de vos vêtements n’a pas à être posée ! »

« On en est encore là ? »

« Oui. Vous êtes jugé sur votre apparence physique. Vous ne pouvez pas parler de la croissance et du chômage en débraillé, ça ne se fait pas. »

« C’est dommage, ça mettrait les gens plus à l’aise si j’étais habillé comme eux. »

« Non, il faut avoir l’air d’un expert qui a fait de très longues études. Et un expert ça porte un complet sombre, une chemise blanche et une cravate à la couleur innommable. »

« Et je peux sortir mon jean ? »

« Non plus, vous allez avoir l’air d’un vieux beau qui veut faire jeune. C’est encore pire ! »

« C’est fou ! On croit ou on ne croit pas les gens en fonction de la manière dont ils sont habillés ! »

« Evidemment, nigaud ! Si les présentatrices de la météo ne sont pas habillées de manière ultrasexy comment voulez-vous avoir confiance dans leurs prévisions ? »

« Effectivement, je suis tout de suite plus intéressé par le dérèglement climatique depuis qu’elles nous en parlent. »

« Et le président ? Croyez-vous qu’il puisse parler à la télé en étant attifé de manière ridicule ? Pourquoi pas un chapeau pointu et un tee-shirt rouge à pois verts ? »

« Non, bien sûr. Pour les tee-shirts, il faut avoir des pectoraux ! »

« Qu’aurait-on dit si Louis XIV s’était habillé comme un manant ? Comment voulez-vous construire le palais de Versailles en se baladant en haillons ? »

« Oui, peut-être, mais il aurait gagné la sympathie de ses sujets. »

« Je vous rappelle aussi que votre allure vestimentaire doit refléter l’esprit de sérieux avec lequel vous abordez les problèmes ; alors si vous pouviez laisser votre veste fluo à la maison… »

« C’est donc ainsi que ça se passe : c’est l’habit qui fait le moine ! Ou plutôt le moine est prié de revêtir l’habit de moine ! »

Petit génie

22 juin, 2020

« Il faut toujours que je la ramène. »

« Oui, c’est agaçant. »

« Ce n’est pas de ma faute si j’ai un avis pertinent et péremptoire sur tout. »

« Vous n’êtes pas très modeste. »

« Vous voudriez peut-être que je laisse les autres dans l’ignorance de mon savoir, alors que je peux leur rendre tant de services ? »

« Oui, je serais curieux de savoir si le monde s’arrête de tourner quand vous gardez vos conseils pour vous ! »

« Moi qui n’ai pour but que de rendre service, je suis bien déçu. »

« Vous souffrez ? Votre maman ne vous donnait pas assez à manger ? »

« Pourquoi dites-vous ça ? »

« Parce que souvent, les gens qui se croient indispensables et supérieurs aux autres souffrent d’un manque affectif qui remonte loin dans le temps. »

« Ne vous inquiétez pas, maman me nourrissait, sauf entre les repas, il m’était interdit d’ouvrir le frigo sous peine de privation de dessert. »

« Je m’en doutais. Et à l’école ? »

« J’étais tellement intelligent que je répondais toujours juste aux questions de la maîtresse. Les autres ne m’aimaient pas tellement et me cassaient la figure à la récré. »

« Mon pauvre ami, vous êtes un mal aimé. »

« Ne m’en parlez pas : quand j’ai voulu courtiser Fernande à 18 ans, elle m’a regardé d’un œil où flottait une onde de mépris. Elle préférait sortir avec Roger. »

« Vous êtes un vrai looser. »

« Oui, c’est comme ça que j’ai eu le temps de potasser le dictionnaire, ce qui m’a permis d’avoir un avis sur tout ! »

« Au bureau, vous avez pu vous distinguer ! »

« Absolument, la direction compte beaucoup sur moi. Les autres beaucoup moins. Je ne suis pas le bienvenu dans les conversations de machine à café. »

« Même avec Dugenou ! »

« Non, Dugenou m’aime bien. Je peux parler avec lui et faire étalage de mes connaissances. Comme il ne sait rien, c’est assez facile. »

« Et Mollard ? »

« Mollard ne me supporte pas, c’est clair. Chaque fois que nous avons une controverse, c’est moi qui ai raison, ça le rend malade. »

« Vous pourriez faire exprès d’avoir tort pour lui permettre de redresser votre opinion. En général, quand on peut corriger quelqu’un qui croit tout savoir, on le trouve plutôt sympathique. C’est comme s’il devenait humain. »

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