Archive pour la catégorie 'Nouvelles'

Les créateurs

19 avril, 2018

« Quand on voit tout ce que l’intelligence humaine a créé, il a de quoi être optimiste pour l’avenir : l’imprimerie, la Joconde, les Trois mousquetaires, le palais de Versailles, l’ordinateur, la télé, le téléphone portable… »

« Le problème, c’est qu’il n’y a qu’une élite de créateurs qui créent, les autres regardent. Ils, prennent le métro chaque matin et vont s’ennuyer ferme dans les entreprises. »

« Pour bien faire, il faudrait que chaque travailleur puisse exprimer ses potentialités créatrices quel que soit le domaine. Il se sentirait sûrement mieux. »

« Tout ça, c’est bien beau, mais quand Dumoulin me donne un dossier à traiter dans les trois jours, je ne crée pas grand-chose. En mettant les choses au mieux, j’applique des règles.»

« Autrement dit, il a des millions de salariés qui abandonnent leurs facultés de création contre un bon salaire. »

« Vous exagérez ! Quand ils ont fini de travailler, les gens peuvent faire des choses intéressantes. »

« Comme regarder des émissions débiles à la télé ou alors aller hurler comme des crétins au stade municipal. C’est très valorisant. On se demande ce que fait le ministère de la Culture. »

« Je n’en sais rien, tout ce que je sais, c’est qu’il faut que je passe le prochain dimanche, chez ma belle-mère, ça va être gai ! »

« Vous devriez faire comme Dugenou qui voyage dès qu’il peut ! C’est instructif, ça. »

« Oui, enfin sauf qu’il a dormi trois jours par terre dans un aéroport asiatique à cause le grève des pilotes. »

« Bon, alors créez votre entreprise, ça se fait. »

« Pour payer des taxes au gouvernement, merci bien ! »

« Vous pourriez vendre des idées intelligentes pour les salariés qui en manquent après leur travail. Ce serait de l’after-work ! »

« Si je comprends bien, quand les gens sortent de l’aliénation de votre travail, vous voudriez qu’ils soient soumis à une autre injonction : celle de faire quelque chose d’intelligent. Et ceux qui ne veulent rien faire ? Je ne vois pas pourquoi il serait interdit de vouloir rien faire. Que faites-vous de la liberté individuelle ?»

« Bon d’accord, vous pourriez dans votre entreprise expliquer comment on glande. Un stage de glandouille serait surement très couru. »

« Vu comme ça, pourquoi pas. Je commencerai par un chapitre « Comment glander sans culpabiliser. »

« C’est vrai. L’auto-culpabilisation est le mal du siècle. On la subit dans tous les cas de figure. Quand on bosse, on sent coupable de ne pas s’occuper de sa famille. Quand on ne fait rien, on se culpabilise aussi en pensant qu’on pourrait faire quelque chose. »

La faute d’Albert

17 avril, 2018

« Finalement, cher voisin, pourquoi entourons-nous de clôtures nos jardins respectifs ? »

« Une clôture, c’est fait pour empêcher ceux qui sont dehors de rentrer dans le domaine de celui qui est dedans. Je n’ai aucune envie que vous vous serviez de la balançoire de mes gamins ou que vous me voliez mes carottes. »

« Donc, cette clôture témoigne d’une grande méfiance entre nous. »

« Oui, tout à fait. Je me méfie de vous et des Autres. La clôture est un concept général. Elle empêche les brigands emprisonnés de sortir de leur cellule pour attaquer les honnêtes citoyens. Ou alors lorsqu’il y a un cordon sanitaire, elle empêche la maladie de s’étendre aux alentours de la zone infectée. »

« Si je comprends bien, le fait de poser des murs, c’est non seulement un indicateur de méfiance, mais aussi le témoin de l’existence d’une violence potentielle. »

« Tout à fait. Suivez-moi bien : la population est divisée en deux. Il y a les « dedans » et les « dehors ». Les « dedans » et les « dehors » sont comme deux tribus qui ne s’aiment pas beaucoup. Si je vous aimais bien, j’enlèverais la clôture entre mon jardin et le vôtre. »

« Remarquez que je suis votre « dehors », mais je suis aussi votre « dedans » par rapport à vous qui êtes mon « dehors ». On est tous le « dehors » de quelqu’un.  Voilà qui explique pourquoi je ne vous aime pas beaucoup non plus. »

« Notez que le problème va bien au-delà de nos modestes personnes. S’il y a des frontières à notre pays, c’est que nous nous méfions un peu des « dehors », en clair des étrangers. »

« On a bien raison. Regardez un peu l’Histoire… »

« Si je poursuis la métaphore, je pourrais aussi vous dire que votre enveloppe corporelle définit un « dedans » et un « dehors ». Chaque fois que vous me parlez vous mettez un pied en dehors de votre « dedans », en prenant quelques risques. »

« Mais croyez-vous, Maître, que l’on puisse bâtir une civilisation sur une méfiance permanente entre les « dedans » et les « dehors » »

« Sûrement pas, mon ami. C’est pour ça qu’on a besoin d’un espace public non clos qui n’appartient à personne et à tout le monde. Quand je mets un pied dans la rue, je vais « dehors », mais il n’y a pas de « dedans », donc ça me rassure… »

« Mais les « dedans » pourraient aussi accueillir gentiment les « dehors » surtout si ceux-ci n’ont plus de « dedans ». Imaginons par exemple que je vous invite à dîner. C’est une hypothèse. Eh bien, vous seriez aussi rassuré. »

« Certes, mais je me demanderais ce que vous voulez en échange… »

« Donc, résumons-nous. Pour se protéger des Autres, il existe des murs de briques et les murs de la méfiance. »

« C’est de la faute d’Albert. »

« Qui c’est Albert ? »

« On en parle jamais, c’est le second homme sur Terre, arrivé après Adam. Ce dernier a très mal accepté l’arrivée d’Albert et a inventé les murs physiques et virtuels. »

Bon ! Qu’est-ce qu’on fait ?

15 avril, 2018

« Quand on voit tout ce que l’intelligence humaine a créé, il a de quoi être optimiste pour l’avenir : l’imprimerie, la Joconde, les Trois mousquetaires, le palais de Versailles, l’ordinateur, la télé, le téléphone portable… »

« Le problème, c’est qu’il n’y a qu’une élite de créateurs qui créent, les autres regardent. Ils, prennent le métro chaque matin et vont s’ennuyer ferme dans les entreprises. »

« Pour bien faire, il faudrait que chaque travailleur puisse exprimer ses potentialités créatrices quel que soit le domaine. Il se sentirait sûrement mieux. »

« Tout ça, c’est bien beau, mais quand Dumoulin me donne un dossier çà traiter dans les trois jours, je ne crée pas grand-chose. En mettant les choses au mieux, j’applique des règles.»

« Autrement dit, il a des millions de salariés qui abandonnent leurs facultés de création contre un bon salaire. »

« Vous exagérez ! Quand ils ont fini de travailler, les gens peuvent faire des choses intéressantes. »

« Comme regarder des émissions débiles à la télé ou alors aller hurler comme des crétins au stade municipal. C’est très valorisant. On se demande ce que fait le ministère de la Culture. »

« Je n’en sais rien, tout ce que je sais, c’est qu’il faut que je passe le prochain dimanche, chez ma belle-mère, ça va être gai ! »

« Vous devriez faire comme Dugenou qui voyage dès qu’il peut ! C’est instructif, ça. »

« Oui, enfin sauf qu’il a dormi trois jours par terre dans un aéroport asiatique à cause le grève des pilotes. »

« Bon, alors créez votre entreprise, ça se fait. »

« Pour payer des taxes au gouvernement, merci bien ! »

« Vous pourriez vendre des idées intelligentes pour les salariés qui en manquent après leur travail. Ce serait de l’after-work ! »

« Si je comprends bien, quand les gens sortent de l’aliénation de votre travail, vous voudriez qu’ils soient soumis à une autre injonction : celle de faire quelque chose d’intelligent. Et ceux qui ne veulent rien faire ? Je ne vois pas pourquoi il serait interdit de vouloir rien faire. Que faites-vous de la liberté individuelle ?»

« Bon d’accord, vous pourriez dans votre entreprise expliquer comment on glande. Un stage de glandouille serait surement très couru. »

« Vu comme ça, pourquoi pas. Je commencerai par un chapitre « Comment glander sans culpabiliser. »

« C’est vrai. L’auto-culpabilisation est le mal du siècle. Quand on bosse, on sent coupable de ne pas s’occuper de sa famille. Quand on ne fait rien, on se culpabilise aussi en pensant qu’on pourrait faire quelque chose. »

L’avenir du ciseau à ongle.

12 avril, 2018

« Il y a des objets qui ont une supériorité sur nous, c’est qu’ils sont éternels. Ils seront encore là quand nous n’y serons plus. »

« Par exemple ? »

« Par exemple, le cintre. C’est une structure très simple, le cintre. On ne voit pas bien comment en 2500, on pourra se passer de cintres pour accrocher ses vêtements. Certes, me direz-vous, un cintre peut se détériorer, mais le concept sera toujours d’actualité ! »

« C’est vrai, il faudra que je laisse un message à mes cintres au bénéfice des générations futures. »

« Dans le même style, vous avez la boule de pétanque. Comment nos arrières-arrières-petits-enfants pourront-ils jouer à la pétanque sans boules ? »

« En effet, je me pose la question. Je vois mal nos gouvernants du futur interdire par lois ou ordonnances de jouer à la pétanque et donc décréter la fin de la boule. Encore qu’avec les politiciens, on peut s’attendre à tout ! »

« Le progrès ne pourra donc pas tout remplacer par des bidules informatiques ! »

« Il y a quand même des incertitudes ! Quel est l’avenir du gobelet à café, par exemple ? »

« En effet, il peut y avoir un débat. Si l’on imagine la fin du gobelet à café dans les entreprises, c’est la mort de la machine à café, seul endroit où l’on peut encore dire n’importe quoi et glander un peu avant de reprendre le boulot. Je ne sais pas si vous imaginez bien le stress que ça engendrera dans les bureaux. »

« Oui, nous serons peut-être obligés de prendre le café en pastilles sans se déplacer. C’est nettement moins motivant ! Et le téléphone portable, il sera éternel aussi ? »

« Non, pas du tout. Comme tout sera connecté, vous pourrez très bien vous adresser à votre femme en parlant à votre pull qui sera infestée de micro-technologies ! »

« Je n’ai pas ce genre de contact avec mes vêtements, mais il faudra s’y faire ! »

« Par contre, je vois un très bel avenir au ciseau, et notamment au ciseau à ongles. Quelque soit l’avenir de l’homme, j’ai du mal à penser que ses ongles arrêteront de pousser. Donc, sauf à avoir l’air d’un monstre aux mains crochues, il lui faudra toujours un ciseau. »

« C’est vrai. C’est un geste éternel. La prochaine fois que je le ferai, je penserai que Jules César et Saint Louis se coupaient les ongles aussi. »

« Par contre, on peut s’interroger sur l’avenir de la brosse à dents ! »

« Nous n’aurons plus de dents ? »

« Si, mais on pourra peut-être se laver les dents en suçant une pastille. Le problème, c’est qu’il faudra trouver le moyen de dissoudre les saletés qui s’incrustent entre les dents. Je pense que ce n’est pas évident de dissoudre une feuille de salade sans emporter une bonne partie de la bouche. »

« Faisons confiance à nos scientifiques, Maître ! »

Mon éloge

10 avril, 2018

-          Je voudrais que quelqu’un fasse mon éloge.

-          Vous tombez bien, c’est justement la spécialité de notre maison. Nous fabriquons des éloges depuis 150 ans, de père en fils.

-          D’accord, mais il me faudrait de la qualité.

-          Pas de problème : commençons par le début. Vous avez quel âge ?

-          52 ans.

-          Vous faites un peu plus vieux, mais ce n’est pas grave. Nous pourrions dire que vous portez avec noblesse les stigmates de la vieillesse.

-          On pourrait peut-être parler aussi de mon tempérament juvénile.

-          Ok, je mets un petit coup de « sauvegarde d’âme d’enfant ». C’est un produit courant. Bon ! Maintenant qu’est-ce que vous faites dans la vie ?

-          Rien, je suis chômeur.

-          Très bien, ça ! C’est fréquent aussi ! Nous allons déclarer que vous assumez avec dignité les conséquences désastreuses d’un ultra-libéralisme cruel et aveugle qui n’épargne pas l’honnête salarié potentiel que vous êtes.

-          Est-ce qu’on pourrait dire que j’ai beaucoup d’humour ?

-          Ah ! Ah ! Je vois ce que c’est : monsieur est gourmand. Bon, disons, que monsieur est doté d’un humour fin et discret, d’autant plus hilarant qu’il est réservé à un cercle limité d’initiés qui n’en peuvent plus de s’écrouler de rire à son contact. Nous n’avons pas parlé de votre culture…

-          Ah oui … Ma culture…

-          Ne vous inquiétez pas, nous avons l’habitude. Monsieur est homme qui aime la vie et les livres. Les invités de sa petite maison ont toujours été impressionnés par l’étendue de la bibliothèque qui trône dans son salon. Il aime à citer ses poètes favoris : Baudelaire, Lamartine, Ronsard, Du Bellay, Petrus Borel…

-          Qui ?

-          Bon, j’enlève Petrus Borel. C’est dommage, personne ne le connait.

-          Je fais du sport aussi.

-          Très bien, monsieur est un homme complet. Là, je peux placer « mens sana in corpore sano ». Nous avons un tarif très correct pour les citations latines, ça donne du cachet à votre éloge. Quel sport ?

-          Pétanque, ping-pong, marche…

-          Parfait. J’écris : quand monsieur revient, épuisé, de ses exercices corporels qui sculptent son corps d’esthète, il aime à se replonger dans les œuvres complètes de Paul Valéry ou Arthur Rimbaud pour humer l’air des hauteurs célestes vers lesquelles nous élèvent nos grands poètes. Passons à vos amis.

-          Euh… je n’ai pas beaucoup d’amis. Dugenou, peut-être, mon voisin de terminale au Lycée…

-          Bon ! Chacun connait la fidélité de Monsieur en amitié. Il a su conserver certains de ses amis depuis plus de 40 ans, des hommes qui sauront reconnaitre dans cet éloge, celui qui a toujours su leur dire : ami ! Je suis là pour toi !

-          Et pour ma modestie ?

-          Alors là, on passe à la formule prémium ! C’est plus cher, mais on peut envisager un paiement en plusieurs fois. Nous disons donc : la modestie de Monsieur souffre. Entendez bien, sa modestie souffre ! Jamais, oh grand jamais, il n’aurait imaginé que quelqu’un puisse prononcer l’éloge de sa vie dont l’exemplarité honore tous ceux qui l’ont connu !

Une belle peau

5 avril, 2018

« J’ai une belle peau. Vous avez remarqué ? »

« Oui. Il est vrai que pour vous, les femmes, c’est important, tandis que nous les hommes, on s’en fiche un peu. Au contraire, des cernes ou des rides bien placées peuvent nous donner la tête d’un vieux baroudeur, bien viril. »

« Encore un préjugé sexiste, vous n’arrêtez pas ! »

« Vous devez y passer une sacrée quantité de pognon dans tous vos produits : hydratant, raffermissant, gommant, et j’en passe. Le budget crème faciale est l’un des premiers du ménage. Tout ça pour quoi ? »

« Mais pour se sentir bien dans sa peau. C’est le cas de le dire. Vous savez quand même que votre peau se renouvelle tous les vingt-huit jours, j’espère. »

« Ah bon ? »

« Oui, vous auriez tout intérêt à vous demander ce que deviennent les cellules mortes qui vous donnent ce teint terreux. Un bon gommage vous ferait du bien. »

« Moi, j’ai un teint terreux ? »

« Oui et vos cernes sous les yeux. Je vous signale que ça ne fait pas viril du tout. On a l’impression que votre seule obsession, c’est de retourner vous coucher. »

« Et mes rides ? »

« Ben non… ça ne le fait pas. Il vous faut une bonne crème qui atténue les rides et qui vous rend le visage visiblement plus lisse. La peau est un organe en perpétuel mouvement et ne pas en prendre soin n’est pas un indice de décontraction. »

« Vous me voyez avec un masque beauté au concombre ? Si ça se sait au bureau, je suis viré immédiatement aux archives. »

« Il faudrait commencer par détoxifier votre corps. Visiblement, y’a du boulot. Une cure au jus de citron, ça vous irait ? Des chercheurs ont trouvé qu’il fallait aussi boire de l’eau chaude. »

« C’est gai votre truc. Et pour la bière, je fais comment ? »

« Vous évitez. Vous tenez à votre teint rougeaud et à votre panse proéminente ? Je vais vous donner les bonnes crèmes bon marché. Estimez-vous heureux parce qu’il y a des crèmes au caviar et à la poudre de diamant qui viennent d’apparaitre dans les magasins. »

« Dites tout de suite que je suis près de mes sous. On ne peut pas se contenter de se mettre des rondelles de concombre sur la figure comme ma mère ? »

« Les fruits, ce n’est pas mal, mais n’oubliez pas de bien nettoyer la peau avant toute manœuvre. Vu votre tête, vous n’êtes pas encore au niveau de la peau de pêche, mais enfin on peut progresser. »

« Quand je pense que mon père se passait un coup d’eau sur la figure… »

« Et vos points noirs, vous avez vu vos points noirs… Un vrai désastre… Il vous faut absolument utiliser un nettoyant à base de zinc… »

« Du zinc maintenant, avant ou après le concombre, avant ou après l’eau chaude… »

Fais-moi rêver !

3 avril, 2018

« Je vous trouve ordinaire. Finalement, vous êtes comme tout le monde. Ce n’est guère intéressant ! »

« Si je comprends bien, pour vous intéresser, il faut être dans l’excès. Je m’excuse de ne pas picoler tous les samedis soir. »

« Il ne s’agit pas d’être ivrogne, il s’agit de présenter une originalité. Je ne sais pas, moi… Aller au boulot à dos de chameau… Faire du ski en Ouzbékistan… »

« Vous vous trouvez originale vous… Comme toutes les filles, il faut faire n’importe quoi pour vous séduire. Moi, j’ai envie de rencontrer quelqu’un qui aime la normalité. »

« C’est très ennuyeux, la normalité. Vous allez au boulot, vous rentrez crevé, vous dites que vous êtes crevé, repas, un bout de télé, dodo… « 

« Peut-être, mais les gens normaux sont les plus nombreux. Donc si j’ai tort, nous sommes plus de 60 millions de français à avoir tort ! »

« Les 6 millions restant s’ennuient. »

« Et si je mets un chapeau comme Harrison Ford dans « A la recherche de l’arche perdue », ça pourrait être original, non ? »

« C’est un début, mais ce n’est pas assez. »

« Je pourrais apprendre par cœur le récital de Francis Cabrel et le chanter à tue-tête en entrant chez le boucher. »

« C’est-à-dire que j’ai bonne réputation chez les commerçants de mon quartier. J’aurais du mal à changer de boucher. »

« Bon, alors je vais écrire un livre d’un érotisme torride sur notre relation. »

« Papa et Maman ne le supporteront pas. Restons corrects. »

« Alors, il faut être original sans déranger personne pour vous intéresser ? »

« Voilà, je voudrais que vous soyez audacieux dans les limites de la normalité. »

« Votre truc commence à être compliqué. Donnez-moi un exemple. »

« Par exemple, allons aux Etats- Unis. »

« Tout le monde va aux Etats-Unis. »

« Oui, mais dans l’imaginaire européen, c’est encore une aventure. Un pays de tous les possibles. Les cow-boys, les buildings de New-York, les fortunes en dollars, les grands espaces, Mark Zuckerberg… Vous voyez le truc, quoi… »

« Evidemment, je m’excuse de ne pas avoir inventé Facebook et de trouver que les paysages de l’Aveyron sont très exaltants. »

« Pffff… J’espère qu’il n’y aura pas trop de circulation sur l’autoroute. »

Problème d’ego

1 avril, 2018

« Je suis bureaucrate. »

« Vous êtes content de votre situation ?»

« Oui, plutôt. C’est intéressant. Je ne bouge pas de mon bureau depuis lequel j’exerce une autorité sans partage, ça ne me coûte pas grand-chose et ça flatte mon ego. »

« Il doit être bien bas votre ego. »

« Oui, c’est pour ça que je dois en prendre soin. Dès son enfance, il a été blessé. Personne ne le prenait au sérieux. Maintenant, il se sent mieux. Il se gonfle d’orgueil parfois, je suis obligé de modéré son ardeur. »

« Vous avez raison, parce qu’un jour, vous n’aurez plus de bureau pour dominer le monde et vous vous trouverez en tête-à-tête avec votre ego. »

« C’est un souci, en effet. J’ai peur qu’il ne s’apprécie plus et qu’il tombe en dépression. On devrait pouvoir changer d’ego quand ça ne va plus. Une sorte de divorce, comme dans un ménage où on ne s’entend plus. »

« Non, ça n’existe pas. Une fois que vous l’avez-vous le garder. Faites attention qu’il ne tombe pas de trop haut. »

« Parfois, il me semble qu’il essaie de prendre ma place. L’air de rien, il me conseille de ne pas me prendre pour ce que je ne suis pas. »

« Ça arrive souvent, c’est un cas d’ego usurpateur d’identité. Il faut faire attention, certains egos sont si démesurés qu’ils se prennent facilement pour quelqu’un. »

« Et alors ? Dans ce cas, c’est donc le propriétaire qui se retrouve à la place de l’ego ? »

« Oui, ça peut être douloureux pour lui et son entourage, puisqu’il ne fait que ce que commande son ego. Il pourrait très bien par exemple vous empêcher de regarder le foot à la télé en vous démontrant qu’il ne s’agit là que de 11 guignols qui courent après un ballon. »

« Vous avez raison. C’est une grave maladie. Dorénavant je vais faire preuve d’humilité et de modestie. »

« Ce serait bien. Tout ego normalement constitué a horreur de ça. C’est comme si vous l’obligiez à rentrer dans sa tanière. Mais méfiez-vous ! Il reste tapi dans l’ombre prête à resurgir à la moindre occasion. »

« Le mieux serait que vous m’infligiez une blessure d’amour-propre pour l’obliger à se taire définitivement. Ce serait sympa de votre part. »

« Vous n’y pensez pas ! Un ego blessé peut devenir furieux, vous renverser et vous commander des choses que vous pourriez regretter. »

« Alors je fais quoi, moi, avec mon ego ? »

« Il faut le manager en finesse. Faites comme avec votre patron, débrouillez-vous pour lui donner l’impression qu’il est important pour vous, alors que vous n’en avez rien à cirer, et il vous fichera la paix. »

La parole à l’opposition.

30 mars, 2018

« Je m’oppose. »

« Vous vous opposez à quoi, à qui ? »

« Je m’oppose à tout et à tout le monde. Au gouvernement, à mon patron, à ma femme, à mon voisin, au facteur… A tout le monde, je vous dis ! »

« Qu’est-ce qui vous prend ? Vous ne pourriez pas être plus constructif ?»

« Non. C’est dangereux. Dès qu’on avance une idée, on a forcément une bonne chance d’avoir tort. »

« Imaginez que j’ai une idée et qu’elle s’avère bonne. Si vous vous opposez à moi, vous pouvez avoir tort aussi. »

« Non, je peux toujours dire que vous n’êtes allé assez loin, ou alors que la réussite de votre idée a été favorisée par la conjoncture internationale, ou encore que votre succès est éphémère parce que vous n’avez pas dialogué avec vos partenaires. »

« Si je comprends bien, vous avez raison dans tous les cas de figure. »

« C’est tout l’intérêt de s’opposer. L’opposant ne prend jamais le risque de faire quelque chose. Il se contente d’apporter une critique destructrice, comme ça, il est tranquille. Il peut dormir tranquille sans maux d’estomac. C’est aussi un acte de prévention de santé. »

« Mais enfin… Admettons que je prenne des décisions politiques, il faut beaucoup d’arguments pour s’opposer. »

« J’en ai des tonnes : c’est trop tôt ou c’est trop tard, ça coute trop cher, ce n’est pas financé, ce sont les plus pauvres qui vont payer, l’Union européenne est contre, vous n’avez pas concerté les partenaires sociaux, etc… »

« Et si votre épouse décide d’aller passer les vacances à Palavas… »

« J’ai des raisons aussi pour m’opposer : il y fait trop chaud, il y a trop de monde, ta mère y est allée l’an dernier et elle n’a pas aimé, il n’y a aucun évènement culturel alors qu’on devrait profiter des vacances pour s’instruire, le toubib m’a plutôt conseillé des vacances à la campagne, etc… etc… »

« Impressionnant. Et quand votre patron vous confie un dossier dont vous ne voulez pas ? »

« C’est pareil. J’ai ce qu’il faut en réserve. Il y a le célèbre : je suis surbooké. Ou alors, le non moins légendaire : je n’ai pas les moyens. Je peux aussi glisser le fantastique : ce n’est pas dans ma fiche de poste, voyez donc plutôt celle de Dugenou… Quand j’ai le dos au mur, je dis : on va le droit dans le mur ! Comme la dernière fois ! »

« Superbe ! Vous devriez ouvrir un cabinet de consultant pour opposant ! »

« Oui, d’autant plus, que s’opposer ça nécessite des postures physiques finement étudiées. Il faut avoir l’air résolu, tout en ayant l’air désolé de perdre du temps à s’opposer à la médiocrité des propositions qu’on vous fait, alors qu’il y a tant de solutions de rechanges. »

Entretien d’embauche

29 mars, 2018

« Il faut persévérer. »

« Qu’est-ce à dire ? »

« Une fois que vous avez commencé quelque chose, il faut aller jusqu’au bout, quelle que soit les difficultés ou votre douleur. »

« Ce n’est guère motivant. Moi, j’arrête dès que ça devient trop dur. »

« Ce n’est pas courageux ! »

« Moi, de toute façon, je n’ai pas envie d’être courageux. Quand je n’ai pas envie de faire quelque chose, je ne le fais pas et en plus je persévère dans l’idée de ne pas le faire. »

« Je parie que vous le faites faire. Eventuellement, vous payez quelqu‘un pour le faire. »

« Evidemment, nous ne sommes plus au temps de l’esclavage. Je ne vais tout de même pas laver mes vitres moi-même ! Vous devriez faire comme moi : penser à dynamiser le secteur de l’artisanat ! »

« Et vous trouvez votre attitude noble ? »

« Qu’est-ce à dire ? »

« Noble, c’est quand vous faites quelque chose de difficile de manière désintéressée, juste pour la beauté du geste. Par exemple quand vous auriez dû pardonner sa traitrise à votre collègue Dugenou qui vous a piqué le poste que vous convoitiez, alors qu’il a été tellement plus facile de lui casser la figure ! »

« Dugenou m’agaçait. Il fallait que ça se paie. Si je pardonnais à tous ceux qui m’ont volé, je serais sous les ponts. Je ne suis pas du genre à me laisser marcher dessus par des plus minables que moi et vous noterez que je persévère dans cette voie. »

« Est-ce que vous êtes généreux ? » 

« Donner sans contrepartie ? Houlà, vous n’y penser pas ! Tout ce que j’ai est à moi. Le prendre c’est me voler. Quand Dugenou a voulu me prendre l’armoire dont je n’avais nul besoin, j’ai encore été obligé de lui mettre mon poing dans la figure. Finalement, je lui ai rendu service, il faut qu’il apprenne à se contenter de ce qu’il a. Je trouve qu’il y a vraiment des gens qui manquent d’humilité. »

« Résumons-nous : vous n’êtes ni persévérant, ni courageux, ni noble, ni généreux. Vous n’avez rien d’humain. Vous n’avez pas peur de vous-même ? Vous aimez-vous ? Avez-vous envie de vous frapper ? »

« Vous n’êtes pas très juste. Je persévère dans ma médiocrité et mon arrogance. J’ai la noblesse et le courage de le reconnaître. En plus, j’ai la générosité de donner aux autres des arguments pour me détester sans aucune contrepartie ! »

« Bien votre dossier me parait parfait. Vous êtes parfaitement imbuvable. Je vous embauche donc dans un poste de direction. Vous commencez lundi. »

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