Archive pour la catégorie 'Nouvelles'

Les esclaves

17 septembre, 2019

« Esclave, apportez-moi mon thé ! »

« Non ! Nous sommes en grève ! »

« Comment ça ? Des esclaves en grève ? Pour quels motifs, je vous prie esclave ? »

« Nous voulons une revalorisation salariale. »

« Une revalorisation salariale ? Comment voulez-vous que je fasse ? Puisque vous n’avez pas de salaire, je ne peux pas le revaloriser ! »

« Ah oui, c’est vrai ! Alors, je proteste contre mes conditions de travail ! »

« Vous trouvez que c’est un travail de m’apporter mon thé ? Allons, allons ! N’oubliez pas d’aller à la rivière laver mon linge ! »

« Non ! Ça, c’est le travail de l’esclave-lingère, mais elle est en grève ! Vous avez menacé de la remplacer par une machine à laver ! »

« Et alors ? »

« Et alors, elle ne veut pas être esclave au chômage ! »

« Bon ! Et l’adjoint-esclave, il ne pourrait pas m’apporter mon thé ? »

« Non plus, il est solidaire, sinon il sera jeté aux lions ! »

« Quelle époque ! Même les apprentis ne veulent plus bosser ! Alors je fais comment moi ? J’appelle un esclave intérimaire ? »

« C’est interdit par la loi qui est contre l’exploitation excessive de la main-d’œuvre ! »

« Ils font des lois pour n’importe quoi, maintenant. »

« Mais vous avez encore l’esclave-laveur de vaisselle. Si vous le nommer domestique-adjoint, il vous apportera peut-être votre thé. »

« Appelez-moi l’esclave laveur de vaisselle ! »

« Je ne peux pas. Il n’est pas là. »

« Et pourquoi, je vous prie ? »

« Il s’exerce à prendre ses RTT. Un domestique-adjoint a droit à 0.25 jour de RTT tous les cinq ans ! »

« Ah bon. Donc, si je comprends bien, il ne reste que vous l’esclave-thé. Et vous voulez une augmentation de salaire impossible. »

« Et pourquoi impossible ? »

« Parce que si je vous augmente de 5 %… 5 % de zéro, ça fait toujours zéro ! »

Encore un problème de communication !

15 septembre, 2019

Je vais au bistrot ? Oui, parfaitement, Josiane, je passe du temps au bistrot. Tu tiens à savoir pourquoi ? Parce que le reste, tout le reste, m’ennuie profondément !

De toutes façons à quarante-six ans, c’est le bistrot ou la maîtresse où parfois les deux. Tu vois, je suis raisonnable, je me contente du bistrot.

Pourquoi pas une maîtresse ? Pff… Parce qu’après les premiers temps, ça va me compliquer la vie. Elle va vouloir qu’on « parte », que je lui fasse des cadeaux, que je divorce… Je ne sais pas si tu vois le cirque… Et pire que tout, elle va vouloir que je lui parle. Enfin je veux dire que je lui fasse la conversation. Tu es bien placée pour savoir comme ça m’est pénible.

Ce n’est pas Charlot, le tenancier du « bar de la place », qui m’embête avec sa conversation. Il connait ma commande, il me réserve une place au comptoir, on se dit bonjour et que le temps est moche aujourd’hui et tout le monde est content comme ça.

En plus, au bistrot, il y a un peu d’animation. Il y a des jeunes qui rigolent bêtement, des amoureux qui ne le sont pas encore et qui hésitent à se toucher du bout des doigts, des écrivains dans le fond de la salle qui n’écrivent jamais et des gros par-dessus au comptoir qui attendent l’heure de rentrer chez eux en traînant des pieds. C’est comme un résumé de la société.

Tu t’en fous, Josiane ? Il faudrait que je me secoue ? Tu as raison, je vais aller au stade pour hurler comme un imbécile afin de soutenir l’équipe, ça me fera un sujet de conversation avec Charlot. Peut-être même que derrière sa moustache blanche, une lueur d’admiration s’allumera lorsqu’il comprendra que j’ai quelque chose de neuf à raconter.

Parler avec toi ? D’accord. Tes cours de Pilates, ça se passe bien ? Tu y vas toujours avec la mère Morin ? De quoi vous parler ?

Elle se plaint que son mari passe son temps au bistrot ? C’est un peu exagéré, il part une demi-heure avant moi. Une maîtresse, Lucien Morin ? Tu plaisantes ! Tu l’as regardé ! Il n’est pas mieux que moi.

Il n’est pas très intéressant d’ailleurs Morin. Il n’a pas beaucoup de conversation. Il ne s’intéresse pas au foot. Il boit du thé. Tu te rends compte, du thé ? Charlot est obligé d’en acheter rien que pour lui. 

A propos… On est invité chez les Morin samedi soir. Tu vois que je sais prendre des initiatives pour rompre la routine du couple !

Vive le roi !

10 septembre, 2019

« Espèce de petit impertinent ! »

« Moi, impertinent ? Quel emportement ! »

« Oui, monsieur ! J’ai appelé mon bourreau pour moins que ça ! »

« Sire, j’ai juste dit que votre Majesté ne tirerait que des avantages à se montrer plus souvent au peuple. »

« Le peuple ? Vous voulez parler de l’assemblée des manants ? »

« Tout à fait, sire ! Ils existent quand même ! »

« Vous voulez qu’ils me couvrent de quolibets ? Vous vous voulez qu’ils me trainent dans la boue sur les réseaux sociaux ? »

« Loin de moi cette pensée, Sire. Votre Majesté pourrait au moins prononcer un discours à la télévision. »

« Vous plaisantez ! Ils vont tous regarder le foot au lieu de m’écouter ! »

« Sire ! Si je peux me permettre, votre Majesté souffre d’un déficit de notoriété auquel il conviendrait de remédier. Par voie de conséquence, votre Majesté n’est guère aimée dans le peuple. Les sondages de sa Majesté sont en baisse ! »

« Même ceux que j’ai financés ? »

« Oui, les votes favorables à sa Majesté ont été multipliés par 3, mais ça ne suffit pas. »

« Il n’y a qu’à changer la constitution. Article 1 : Tout manant aime le Roi. Et hop, c’est terminé ! »

« De plus, votre Majesté devrait prendre femme. »

« Pour que tout le monde se moque d’elle ? Je me méfie : il y a beaucoup de gens qui n’ont rien à foutre. A propos où en est le chômage ? »

« Votre Majesté a su résoudre le problème avec son élégance coutumière en réduisant tous les chômeurs à l’esclavage. »

« Bon, heureusement que je suis là. Et le Trésor Royal, où en est-il ? N’oubliez pas que je dois financer mes prochaines vacances et mon nouveau golf. »

« Euh… nous souffrons d’un petit décalage dans la trésorerie de sa Majesté. »

« Il n’y a qu’à mettre une taxe sur la détention de Smartphones. »

« Sire, ce sera la Révolution ! »

« Pas du tout. La mesure évitera aux manants de passer leur temps sur des jeux idiots au lieu de travailler sur mon domaine. »

Un apprenti héros

5 septembre, 2019

« Non mais, pour qui vous prenez-vous ? »

« Moi ? J’aimerais bien être Ivanhoé, un preux chevalier qui se porte volontiers au secours de la veuve, de l’orphelin et des pauvres. »

« Qu’est-ce qui vous plait tant dans ce genre de situation ? »

« Une fois que j’aurais cassé la figure aux méchants, la veuve, l’orphelin et les pauvres me regarderaient avec des yeux éperdus de reconnaissance et moi je dirais : allons, allons ! Ce n’est rien ! »

« Le problème pour vous, c’est que maintenant tous ces gens-là se tirent des accidents de la vie avec toutes sortes d’allocations. Ils n’ont plus vraiment besoin d’Ivanhoé ! »

« Ah zut ! Comment vais-je assouvir mon besoin de reconnaissance ? »

« Pourquoi voulez-vous être absolument reconnu ? »

« Ça vous plait vous d’être un petit bonhomme anonyme parmi des millions d’autres qui vous ressemblent. »

« Euh… je suis moi, c’est déjà bien. Mais vous, vous pourriez être une vedette de la télé. Vous pourriez vous promener dans la rue pour faire semblant de ne pas vouloir être reconnu, tout en espérant bien que les gens vous reconnaissent quand même. »

« Non, ce n’est pas suffisant pour moi. Il faudrait que je fasse quelque chose d’exceptionnel qui donne le frisson. Je ferai un livre sur mon exploit que je dédicacerai à des jeunes filles très excitées en disant d’un air modeste : allons, allons ! Ce n’est rien. »

« Le problème, c’est qu’à part gagner le tour de France ou sauver les ours blancs du Pôle nord, je ne vois pas bien ce que vous pourriez faire ? »

« Pour le tour de France, je n’ai pas encore fini ma préparation physique. Pour les ours du Pôle Nord, aucun d’entre eux n’a voulu faire un selfie avec moi. »

« Et un selfie avec le président ? »

« Vous plaisantez ! Je n’ai pas envie d’être trop marqué sur le plan politique. Un héros comme moi doit être au-dessus des turpitudes politiques. »

« Il ne vous reste qu’à ramasser toutes les cochonneries que vous laissez dans la nature. Vos enfants seront fiers de vous. Alors, vos yeux remplis de larmes par votre dévouement pour leur génération, vous pourrez leur dire : allons, allons ! ce n’est rien. »

Le beau

3 septembre, 2019

« Celui qui trouvera le shampooing qui fait repousser les cheveux accédera à la fortune. »

« Remarquez, celui qui trouvera le moyen de rajeunir l’organisme ne sera pas non plus à plaindre sur le plan matériel. »

« On se demande pourquoi tout le monde veut être jeune et beau, moi je préfère être vieux, ridé et intelligent. »

« Vieux et ridé, c’est facile. Intelligent, c’est autre chose. »

« Le mieux serait d’être jeune et expérimenté, mais c’est rare. »

« C’est plus facile d’être jeune qu’être beau, car personne n’a défini la beauté absolue. C’est-à-dire la physionomie qui surpasserait toutes les autres en beauté. »

« Heureusement que les super-beaux n’existent pas, ça permet à chacun de croire qu’il en est. »

« Vous avez remarqué ? Il est plus facile pour être femme d’être belle que pour un homme d’être beau. »

« Faites attention ! Vous allez encore me faire une remarque sexiste. »

« Pas du tout ! Je dis ça parce que la courbe est plus sensuelle que la ligne droite et que l’homme a moins de courbes que la femme. »

« Bon ! Ne nous aventurons pas sur ce terrain ! Moi, je préfère dire que la beauté d’une personne repose sur l’harmonie des formes et des couleurs. »

« Et la beauté intérieure, on en parle ?  De ce point de vue, je ne suis pas mal. »

« Non, on n’en parle pas. C’est encore plus difficile que définir la beauté externe. »

« Si je prends le dictionnaire, le beau c’est tout ce qui suscite un sentiment d’admiration ou d’émerveillement. Par exemple, quand je vous regarde, je ne suis pas tellement émerveillé, en revanche les chutes du Niagara suscitent mon sentiment d’admiration. »

« Du coup, moi je veux bien être jeune, mais je ne tiens pas spécialement à être beau. Je n’ai rien à voir avec les chutes du Niagara. »

« Rassurez-vous avec l’allongement de la durée de la vie, nous sommes jeunes de plus en plus tard. ! »

Placages

1 septembre, 2019

« Je te plaque. »

« Non, c’est moi qui te plaque. »

« Je préfère être la plaqueuse, c’est plus digne que d’être la plaquée. »

« Oui, mais moi aussi, j’ai ma dignité. Alors, on fait comment ? »

« On pourrait ne pas se plaquer, mais ça ne m’arrange pas tellement. Gérard n’apprécierait pas beaucoup. »

« Et Lucienne n’aimerait pas non plus. »

« On va inventer le placage par consentement mutuel, c’est ce qui se fait de mieux en ce moment. »

« Oui, mais non. Parce que moi je te plaque plus que tu me plaques. »

« Parce qu’il y des degrés dans le placage ? »

« Oui, moi je suis dans le placage très dur sans remords. Toi, tu es dans le placage low-cost. »

« Ah bon ? On peut savoir la différence ? »

« Oui, moi je suis un mec. Dès que je sens qu’on en vient à un engagement sérieux, je me barre. Les sentiments, c’est pour les filles. »

« Oui, mais tu souffres ! »

« Oui, je souffre, mais comme je suis un dur à cuir, ça ne se voit pas. Tandis que toi, tu souffres et tu es effondrée de douleur. »

« Non, pas tellement. »

« Si, si, je le vois bien. Ne t’en fais pas tu retrouveras vite quelqu’un. Sûrement pas de ma qualité, mais il faut savoir se contenter. »

« Je te remercie, mais je suis déjà avec Gérard qui, lui m’apporte les déjeuners au lit et me faire marrer. Je ne sais pas si c’est la même qualité que toi, mais c’est déjà pas mal. »

« Pour les six premiers mois, peut-être. Mais les mecs, c’est comme les smartphones, ça se démode vite tandis que moi avec Lucienne, c’est du sérieux. Elle apporte le petit déjeuner au lit. »

« Fais attention, elle vient de plaquer Roger après six mois. Donc elle plaque aussi. »

Des classements

29 août, 2019

« J’ai établi un classement de mes lieux préférés chez moi. »

« Qu’est-ce à dire ? »

« Ce sont les lieux dont j’ai le plus de mal à sortir. En tête, il y a mon lit, ensuite ma baignoire quand elle est pleine d’eau moussue, et mon fauteuil pour regarder la télé. »

« On voit tout de suite que vous êtes un homme très dynamique. Moi, ce que je préfère c’est mon atelier de bricolage et mon garage. »

« J’ai fait aussi mon classement des moments préférés. En numéro 1, c’est le petit déjeuner qui vient en tête très nettement. En 2, je mettrais volontiers le moment où je me couche. »

« Moi, j’aime mieux le petit matin frais de printemps quand j’ouvre les volets et que j’entends les petits oiseaux pépier. »

« S’ils pouvaient attendre onze heures du matin pour chanter, ça m’arrangerait. »

« Vous n’avez pas d’autres classements qu’on rigole un peu ? »

« J’ai le classement des endroits où j’aime bien aller. En tête, j’ai les magasins d’électro-ménager. Quand je rentre, devant une rangée de frigos, j’ai l’impression d’être le roi : j’ai un choix énorme et les vendeurs se précipitent sur moi en me trouvant très intéressant. »

« Le moment déplaisant, c’est quand ils cherchent à vous faire signer une extension de garantie qui ne sert à rien. »

« J’aime bien aussi aller dans une cour d’école parce que je peux en sortir quand je veux. C’est une revanche par rapport au temps où il fallait un tas d’autorisations parentales pour se barrer. Pendant que j’y pense… j’aime bien aller chez le médecin. »

« Chez le médecin ? C’est curieux comme choix ! »

« J’aime bien qu’il me trouve quelque chose … qui ne soit pas grave évidemment, mais qui nécessite qu’on s’occupe de moi activement ! »

« Et les endroits où vous n’aimez pas aller ? »

« Les hôpitaux ou les maisons de retraite sont largement en tête de ce classement, suivis des magasins d’informatique parce qu’ils ne parlent pas français. »

Liberté de parole

27 août, 2019

« Gardes ! Veuillez bâillonner le prisonnier. » 

« Mais pourquoi donc me priver de parole, sire ? »

« Je n’aime pas qu’on me parle, surtout pour m’insulter. Même mes conseillers ne doivent pas l’ouvrir sans autorisation. Alors vous… »

« Mais je peux aussi vous parler par mes regards venimeux ou même agressifs. C’est encore pire que deux ou trois insultes bien senties. »

« Prenez garde, prisonnier, je peux vous faire bâillonner les yeux, s’ils m’envoient des éclairs hostiles. »

« Bon, alors je fais quoi, moi ? »

« Rien, un prisonnier ne doit rien faire, à part être prisonnier. »

« Mais ma silhouette légèrement voûtée ne pourrait-elle exprimer mon exaspération vis-à-vis de ma situation. »

« Vous avez raison, je pourrais en prendre ombrage. Gardes ! Veuillez redresser la silhouette de monsieur. Il n’a pas à être exaspéré. »

« Puisque vous réduisez au silence, je vais produire un silence glacial pour vous faire part de ma réprobation. »

« Gardes ! Veuillez attiser le feu dans l’âtre ! »

« A moins que vous préfériez un silence consterné ? »

« Je vous consterne, moi ? Gardes ! Qu’est-ce qu’on a contre le silence consterné ? »

« Vos gardes ne peuvent pas bâillonner mon silence, majesté. Vous feriez mieux de me relâcher ?»

« Ça ne va pas ? Vous avez déjà vu un prisonnier libre ? Et puis, si je vous rends la liberté, vous en profiterez pour dire du mal de moi. »

« C’est interdit, aussi ? »

« Oui, ça me fait beaucoup de peine. Vous ne voudriez tout de même pas être la cause de mon chagrin ? »

« Et si je promets de dire du bien de vous ? »

« Moi, je répandrai la nouvelle selon laquelle vous n’êtes qu’un vilain hypocrite. »

Une vieille connaissance

25 août, 2019

« Je crois qu’on s’est déjà vu. »

« Non, pas du tout. C’est un peu lourd comme moyen de drague. Dites-moi que j’ai des beaux yeux pendant que vous y êtes. »

« Si, si ! On s’est déjà vu. A l’anniversaire de Momo. Vous étiez complètement ivre ! Vous vous souvenez ! »

« Pas du tout. C’est sans doute vous qui étiez bourré. Moi, je ne bois que du jus de fruit. Pas de chance. »

« Bon, alors c’était au vernissage de l’exposition de peinture Dugenou. Vous regardiez un tableau et je me suis approché. Maladroitement, j’ai renversé ma coupe de champagne dans votre chemisier. »

« Toujours pas. Si un malotru avait l’idée de me ruiner une de mes chemisiers, je m’en souviendrais ! »

« Pourtant, je n’ai pas oublié votre sourire lumineux. J’y suis, c’était à Palavas, cet été. Nous étions voisins de plage. Vous m’avez envoyé votre ballon en pleine figure. Nous nous sommes souri quand vous êtes venu le récupérer. »

« Ça m’étonnerait. Je ne vais sûrement pas en vacances à Palavas et je ne joue jamais au ballon. »

« J’y suis. Vous vendez des poireaux au marché du samedi matin. Je me demande pourquoi je ne mange pas davantage de poireaux. »

« Moi, vendeuse de poireaux ? Je vous signale tout de même que je suis directrice du personnel dans une grande holding internationale que je ne nommerai pas. »

« Cette fois, c’est sûr ! C’est vous qui m’avez viré parce que j’avais mangé un pain au chocolat sur mon lieu de travail. »

« Evidemment, manger une viennoiserie dans son bureau, ça fait des miettes de partout. Vous n’avez pas remarqué ? »

« C’est depuis ce jour-là que je rêve de vos beaux yeux. Lorsqu’ils sont furibonds, il ressemble à l’océan déchainé. »

« Désolée ! Moi, je ne rêvais pas d’une rencontre, ni avec vos yeux, ni avec vos lunettes rafistolées avec du sparadrap. »

« Bon, tant pis ! On le fait ce constat ? »

Quelques mots

22 août, 2019

« Vous avez remarqué ? »

« Quoi encore ? »

« Dans la langue, il y a des mots qui servent à des tas de choses différentes. Par exemple : machin, chose, truc… mais je voudrais vous parler du mot ‘produit’ qui m’inquiète un peu. »

« Allons bon, approfondissons ! »

« Le produit de 2 par 2, c’est 4. »

« Passionnant. »

« Mais nous parlons aussi du produit de beauté, du produit désodorisant, du produit anti-moustiques, du produit de nettoyage, etc… »

« Autrement dit, on dit ‘produit’ pour désigner un truc dont on ne connait pas la composition. »

« Tout à fait. Mais le produit, cela peut-être aussi ce que donne la culture d’une terre. On parle souvent du produit de la terre. »

« Ce qui n’a rien à voir avec un produit de beauté, ni avec la table de multiplication. On en apprend de bonnes avec vous.  Il y en a d’autres des mots qui disent des choses différentes, maître ? »

« Bien sûr ! Par exemple, le mot éclat. On peut parler d’éclat d’obus, mais aussi d’éclat de beauté de mes yeux. C’est amusant : le même mot a des allures guerrières, mais aussi une connotation futile. »

« On ne dirait pas comme ça, mais la langue est pleine de bizarreries. »

« Le mot cloche est tout à fait passionnant. Je vous passe son utilisation comme interjection pour désigner un individu pas très malin. La cloche, c’est l’ustensile qui fait du bruit par l’intermédiaire d’un battant. Mais on peut utiliser le mot cloche en fromagerie : la cloche à fromage. »

« Si je comprends bien, le mot désigne plus la forme de l’objet que l’objet lui-même. »

« Tout à fait. D’ailleurs, à propos de la cloche de l’église, on parle de sa robe pour désigner son profil qui ressemble au vêtement féminin. »

« D’autres exemples, Maître ? »

« Avez-vous réfléchi au mot milieu ? Ce dernier peut désigner aussi bien un point, par exemple le centre d’un cercle, mais il peut aussi nommer un vaste environnement. En effet, vous dites souvent : ‘dans mon milieu professionnel’. N’est-ce pas ? »

« Absolument, Maître ! »

« Et ‘demeure’, vous ne trouvez pas ce mot étrange. C’est votre maison. Mais si je vous mets en demeure, ça veut dire que je vous commande. Je ne vous parle pas du participe ‘demeuré’ qui s’emploie dans l’agréable expression ‘espèce de demeuré’. »

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