Archive pour le 5 avril, 2015

Les ratés

5 avril, 2015

« Je rate tout ce que j’entreprends. »

« Comment faites-vous ? »

« Je ne sais pas, c’est inné. Je viens de poser une magnifique étagère qui s’est effondrée lamentablement dès que j’ai posé deux livres dessus. »

« Ce n’est pas grave, moi non plus, je ne sais pas planter un clou. Le bricolage est une vraie spécialité. Moi, j’ai pris latin-grec en option au lycée… alors le travail manuel… »

« Bon, alors j’ai pire. Je viens d’acheter un frigo qui m’a lâché en trois jours. Le service après-vente me demandait un délai de quinze jours pour intervenir. Essayez donc de vivre quinze jours sans frigo… Notre vie quotidienne est suspendue à quelques machines… »

« C’est vrai que c’est ennuyeux. Il faut bien réfléchir avant chaque achat. Remarquez, je dis ça… mais je n’y connais rien en frigos… alors j’ai beau réfléchir… »

« Je suis responsable d’un très beau ratage pour fêter la Saint-Sylvestre. J’étais au fond de mon lit, atteint pas la grippe. Mais je m’en fiche, j’ai horreur des fêtes de fin d’année. Etre un raté, ça a du bon, parfois. »

« C’est vrai. Moi, quand je ne veux pas prendre un bus ou un métro où on est tous serrés comme des sardines, je m’arrange pour le rater. »

« C’est peu de choses. Moi, j’ai raté ma vie. Je voulais être ministre ou poète ou aventurier… enfin quelque chose dont on parlerait. Et voyez donc ce que je suis devenu… je règle des contentieux dans une compagnie d’assurance. »

« C’est vrai que ce n’est pas terrible. Mais enfin, on a tous eu des rêves d’adolescent qui se sont évanouis au dur contact de la vie. Personnellement, je voulais être pilote de longs courriers, mais je n’avais pas remarqué que j’ai peur en avion. »

« Qu’est-ce que c’est cette vie qui s’arrange pour nous décevoir au bout du compte ? Vous croyez que le président de la République voulait être Président à dix ans. »

« Ce serait étonnant, il a sans doute raté lui aussi sa vocation. Finalement on est tous des ratés. La distinction se fait par le niveau de ratage. On peut avoir tout rater, la moitié, le quart… Moi, j’ai calculé : j’ai raté 65 % de ce que j’espérais. »

« C’est pas mal, mais c’est encore loin de mes 95 %. »

« Le mieux, c’est d’oublier ce à quoi vous rêviez à quinze ans. Ou alors de vous convaincre que vous vouliez faire carrière dans les assurances. L’étude des risques que courent nos contemporains dans cette société instable est un grand enjeu. »

« Vous croyez ? »

« Non, mais il faut se remuer un peu les méninges pour trouver de l’intérêt à ce qu’on fait, sinon on est mal. Moi, je suis maitre de conférences agrégé. J’ai à faire à une bande d’étudiants ignares et indolents. Je pourrais me désoler sur mon sort. Eh bien non ! Je me dis que je suis devant une cause désespérée dont je dois sortir vainqueur, c’est très motivant. »

« C’est pas mal ce que vous faites. J’aurais bien aimé en faire autant. Enfant, je rêvais de sauver le Titanic. »