Archive pour le 19 janvier, 2012

Une vocation

19 janvier, 2012

De drôles de pensées s’entremêlent dans l’esprit de Mathilde. Comment en est-elle arrivée là : fille-boucher chez Monsieur Borgnol ? Et puis d’ailleurs pourquoi peut-on parler de garçons-bouchers et non pas de filles-bouchers ? Discrimination, discrimination ! Il va falloir que ça change !

En rangeant les outils de la boutique, elle se revoit toute petite, accompagnant sa mère dans le magasin de Monsieur Moussicot, le prédécesseur de Monsieur Borgnol. Cette odeur particulière de chair fraîche qui saisissait les narines dès l’entrée. Le tablier blanc maculé de sang qui ceignait l’immense panse du patron. Son béret noir qu’il portait penché sur l’oreille, celle-là même derrière laquelle il posait le crayon à papier dont il s’emparait pour rédiger les notes des clientes. Et puis cette façon bourrue et joviale d’appeler toutes ses habituées « ma petite dame ! ».

Mathilde avait ressenti très tôt une attirance pour les gestes de Monsieur Moussicot. Particulièrement lorsque son grand couteau s’enfonçait doucement dans un large quartier de bœuf pour découper une tranche de viande rougeaude, belle, juteuse, large comme la main et appétissante comme un fruit mûr. La petite fille en frissonnait d’aise.

Elle aimait aussi voir ses avant-bras puissants lever la hache qui découpait les côtelettes d’agneau ou de porc que sa mère commandait le samedi ou les jours de fêtes. Lorsque l’outil retombait d’un coup sec sur l’établi, on pouvait être sûr que la découpe était toujours parfaite. Monsieur Moussicot ne manquait jamais son but.

Chaque fois que le béret du boucher se relevait et se tournait vers ses clientes, Mathilde avait l’impression que l’artisan était fier de son œuvre et qu’il quémandait l’appréciation de l’assistance. Un jour, elle ne put résister et l’applaudit à tout rompre. Monsieur Moussicot avait salué, souri et donné un bonbon en échange de son appui. Il avait dit qu’elle ferait une bonne bouchère.

Beaucoup plus tard, il avait vendu sa boutique à Monsieur Borgnol qui vint s’installer avec son épouse, Madame Borgnol dont la vaste poitrine trônait au-dessus de la caisse. L’allure de Monsieur Borgnol était plus élancée que celle de son prédécesseur. Il arborait une longue moustache brune qui encadrait, à la commissure des lèvres, une bouche lippue qu’il déformait en cul de poule lorsqu’il s’acharnait sur un quartier de viande particulièrement difficile à dépecer. Son élégance et sa courtoisie plaisaient beaucoup aux dames. Parfois, lorsque Madame Borgnol avait le dos tourné, il risquait un petit compliment à l’une de ses clientes. On se disait dans le quartier que Monsieur Borgnol était un homme délicat en dépit de la rudesse de son métier.

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