Une vocation

De drôles de pensées s’entremêlent dans l’esprit de Mathilde. Comment en est-elle arrivée là : fille-boucher chez Monsieur Borgnol ? Et puis d’ailleurs pourquoi peut-on parler de garçons-bouchers et non pas de filles-bouchers ? Discrimination, discrimination ! Il va falloir que ça change !

En rangeant les outils de la boutique, elle se revoit toute petite, accompagnant sa mère dans le magasin de Monsieur Moussicot, le prédécesseur de Monsieur Borgnol. Cette odeur particulière de chair fraîche qui saisissait les narines dès l’entrée. Le tablier blanc maculé de sang qui ceignait l’immense panse du patron. Son béret noir qu’il portait penché sur l’oreille, celle-là même derrière laquelle il posait le crayon à papier dont il s’emparait pour rédiger les notes des clientes. Et puis cette façon bourrue et joviale d’appeler toutes ses habituées « ma petite dame ! ».

Mathilde avait ressenti très tôt une attirance pour les gestes de Monsieur Moussicot. Particulièrement lorsque son grand couteau s’enfonçait doucement dans un large quartier de bœuf pour découper une tranche de viande rougeaude, belle, juteuse, large comme la main et appétissante comme un fruit mûr. La petite fille en frissonnait d’aise.

Elle aimait aussi voir ses avant-bras puissants lever la hache qui découpait les côtelettes d’agneau ou de porc que sa mère commandait le samedi ou les jours de fêtes. Lorsque l’outil retombait d’un coup sec sur l’établi, on pouvait être sûr que la découpe était toujours parfaite. Monsieur Moussicot ne manquait jamais son but.

Chaque fois que le béret du boucher se relevait et se tournait vers ses clientes, Mathilde avait l’impression que l’artisan était fier de son œuvre et qu’il quémandait l’appréciation de l’assistance. Un jour, elle ne put résister et l’applaudit à tout rompre. Monsieur Moussicot avait salué, souri et donné un bonbon en échange de son appui. Il avait dit qu’elle ferait une bonne bouchère.

Beaucoup plus tard, il avait vendu sa boutique à Monsieur Borgnol qui vint s’installer avec son épouse, Madame Borgnol dont la vaste poitrine trônait au-dessus de la caisse. L’allure de Monsieur Borgnol était plus élancée que celle de son prédécesseur. Il arborait une longue moustache brune qui encadrait, à la commissure des lèvres, une bouche lippue qu’il déformait en cul de poule lorsqu’il s’acharnait sur un quartier de viande particulièrement difficile à dépecer. Son élégance et sa courtoisie plaisaient beaucoup aux dames. Parfois, lorsque Madame Borgnol avait le dos tourné, il risquait un petit compliment à l’une de ses clientes. On se disait dans le quartier que Monsieur Borgnol était un homme délicat en dépit de la rudesse de son métier.

Après la minutieuse préparation de ses outils, Mathilde attaqua le nettoyage du présentoir puis y disposa des rôtis, plats de côtelettes et filets mignons qu’elle avait apprêtés dans la chambre froide.

Elle se souvint que ce fut la première tâche que Monsieur Borgnol lui assigna lorsqu’elle intégra dans la boutique. Il lui avait fallu beaucoup de patience pour convaincre ses parents de la laisser passer son CAP de boucherie et plus encore pour qu’ils acceptent qu’elle entre au service de Monsieur Borgnol.

Son père surtout, qui la voyait plutôt secrétaire dans une grande entreprise où elle aurait eu un métier tranquille et une carrière toute tracée, secouait la tête avec une espèce de désespoir :

« Ma fille … est garçon-boucher ! »

Monsieur Borgnol n’avait pas été facile à persuader non plus. Il pensait que la boucherie était un métier physiquement dur, donc un métier d’homme. Il avait été néanmoins ébranlé par la fermeté du regard d’azur de la frêle Mathilde, sa connaissance de l’anatomie bovine, son coup d’œil lorsqu’il l’avait emmenée au marché aux bestiaux et sa bonne tenue avec la clientèle qu’elle charmait de son sourire juvénile encadré de ses joues rouges.

Les premiers temps furent difficiles, comme prévu. Le patron testait son apprentie. Pendant plusieurs mois, Mathilde dut se contenter de répartir de la sciure de bois sur le sol de la boutique pour que les dames ne glissent pas ou de tenir la porte aux clientes ou de nettoyer les instruments en fin de journée. Mais elle n’avait jamais abdiqué. Son attention quotidienne se portait sur les gestes de Monsieur Borgnol. Elle observait son habileté à ficeler un joli rôti de bœuf qu’il l’autorisait parfois à livrer chez une voisine ou bien encore la précision de sa découpe lorsqu’il attaquait à la scie un immense quartier de bœuf. La jeune fille mordillait ses nattes blondes d’impatience, elle était sûre qu’elle en ferait autant, un jour ou l’autre. Elle n’avait peut-être pas la force d’un garçon-boucher mais elle était adroite et patiente.

Bientôt, Monsieur Borgnol lui permit de préparer les steaks hachés. Mathilde aima enfourner de beaux morceaux saignants dans la machine qui les broyait. Le moment où elle recueillait sur une espèce de palette la chair qui sortait lentement du hachoir, lui procurait une sensation incisive et agréable. Le steak prenait une forme oblongue et régulière que Mathilde retournait d’un geste leste de la main dans le papier d’emballage au nom de la boucherie Borgnol. Parfois, elle ajoutait d’un ton chantant :

« Et avec ça, qu’est-ce qu’il vous faudrait ? »

En préparant ces steaks hachés, Mathilde ne pouvait s’empêcher de comparer mentalement la silhouette puissante de la bête à corne et ce petit morceau de viande qu’elle venait de laminer en un tour de machine. Elle était obligée de reconnaitre qu’une satisfaction voire même une jouissance malsaine la saisissait à la pensée qu’elle détenait le pouvoir de réduire la vie à si peu de choses.

Quoiqu’il en soit, la qualité de ses prestations semblait satisfaire Monsieur Borgnol. Bientôt, il la laissa prendre les commandes des clients, emballer les produits, tenir la caisse pour soulager Madame Borgnol dont le dos allait de plus en plus mal. Mathilde se démenait avec un sourire plaisant entre Monsieur Borgnol et ses clientes au ravissement de tous. Les commères trouvaient que Monsieur Borgnol avait su éduquer son apprentie de la meilleure des façons et que la jeune fille avait bien de la chance de travailler sous la coupe d’un maître aussi sûr de son art.

Lorsqu’elle découvrit le corps de Monsieur Borgnol dans la chambre froide, lardé de coups de couteau, Mathilde n’eut pas peur. Au contraire, un léger sourire de satisfaction se dessina au creux de sa bouche. Elle pensa que cet ignoble salaud avait eu la fin qu’il méritait. Car les mérites professionnels de Mathilde n’étaient pas seuls à l’origine de son ascension au sein du magasin. Elle avait du céder à tous ses désirs pour pouvoir peu à peu s’emparer des commandes de la boucherie.

En observant son cadavre, une vague de contentement s’empara de Mathilde et une idée germa dans son esprit juvénile, prompt à transformer en roman les choses de la vie.

Elle se dit qu’elle avait l’impression d’avoir rêvé ce « travail ». De l’avoir rêvé très fort. De l’idée de l’avoir rêvé, son esprit perturbé passa insensiblement à la quasi-certitude de l’avoir réalisé. Surement, l’avait-elle accompli dans un état d’hypnose qui l’avait saisie par surprise. C’était certain : excédée par ses avances, elle avait tué M.Borgnol. Elle ne se souvenait pas précisément de son geste, mais elle avait lu que parfois, des personnes avaient été assassinées dans des moments de délire dont le tueur ne se rappelait plus après le drame. Personne, sauf elle, n’avait de raisons d’en vouloir à Monsieur Borgnol.

Ce matin là, devant le corps de son employeur, elle se persuada elle-même de son méfait. Elle avait voulu la mort de son harceleur et avait fait le nécessaire, ça ne faisait aucun doute dans son idée. Au-delà d’un sentiment de revanche, ce rôle d’assassin qu’elle endossait par accident, la fascinait. On s’intéresserait enfin à elle, à ses sentiments, ses désirs et son envie de vengeance. On la regarderait comme un monstre, et peut-être même avec crainte. Elle ne serait plus une petite apprentie anonyme.

Mathilde avait consciencieusement alerté la police, puis déplacé le corps de façon à avoir les mains ensanglantées. Elle avait aussi examiné les plaies pour être sûre qu’elles pouvaient avoir été provoquées par des instruments de la boucherie qu’elle savait manier.

Le Commissaire Dullin arriva le premier sur les lieux, entouré d’une escouade de spécialistes, armés jusqu’aux dents d’appareils de photo ou de décryptage d’empreintes Lors de son interrogatoire, Mathide ne cacha rien des relations qu’elle avait eues avec son patron et de ses exigences monstrueuses. Elle avait endossé l’habit du coupable parfait avec vraisemblance et un contentement morbide. Sa culpabilité ne fit aucun doute dans l’esprit du Commissaire Dullin, d’autant plus qu’elle avait tout fait pour ne pas échapper à sa sagacité.

C’est au moment précis où le juge d’instruction inculpait la jeune fille qu’il fut interrompu par un message discrètement glissé sur son bureau par un huissier à l’allure servile.

Le matin même, un rodeur avait été interpellé et avait reconnu le meurtre du boucher lors de l’ouverture matinale du magasin.

Mathilde se sentit frustrée qu’un inconnu lui vole ainsi le meurtre qu’elle n’avait pas commis mais dont elle s’estimait virtuellement coupable.

Lorsque le juge d’instruction leva le regard vers elle, elle ne cilla pas. Lorsqu’il l’interrogea sur un comportement qui allait la mener droit en prison, elle haussa les épaules. De toute façon, les institutions ne comprendraient rien à ses explications.

Le juge ne retint pas l’accusation de faux témoignage puisqu’en l’occurrence, il s’agissait plutôt d’une fausse auto-accusation.

Plus tard, Madame Borgnol accablée de douleur, la pria de reprendre la direction du magasin, au moins quelques semaines, le temps de se retourner. La jeune fille accéda à sa demande avec enthousiasme. Elle allait régner enfin sur la boucherie de son quartier.

C’est pourquoi, ce matin là alors que l’orage annoncé par les services de la météo s’abattait sur la ville, Mathilde s’employait, avec un certain plaisir, à nettoyer ses outils de découpe et à arranger joliment son présentoir avant de lever le rideau et d’accueillir ses premières clientes.

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