L’homme est un loup pour l’homme
Maurice n’en revient pas. Il vient de commettre la première erreur en vingt-cinq ans de carrière. Il s’est fait avoir comme un débutant.
Son rang de directeur adjoint des ventes, il l’a conquis à la force de ses mauvais coups. Il a tout fait, Maurice, pour arriver à cette dignité, sutout des indignités.
Les attaques par derrière sont une de ses spécialités. Dénigrer un collègue en son absence est un moment d’une suprême délectation.
Il vient de démolir Martin pendant ses congés, auprès du Directeur Général. Ce fut un moment particulièrement médiocre donc jouissif pour Maurice. En préambule, Maurice a bien entendu protesté de son innocence légendaire en rappelant qu’il n’a pas l’habitude de médire de ses collègues et encore moins de les dénoncer. Néanmoins, il est attaché à l’image et à l’efficacité de l’entreprise et il se trouve que, de manière tout à fait fortuite, il a été le témoin de quelques dysfonctionnements dans le service de Martin. Oh ! Rien de grave, bien entendu. Mais suffisamment tout de même pour faire échouer la négociation avec les japonais.
A son retour de Martin a eu droit à un entretien orageux dans le bureau de la direction. Maurice s’était même payé le luxe de le consoler en lui affirmant la main sur l’épaule que « nous sommes tous passés par là, mon vieux ! ».
Maurice est donc un excellent calomniateur qui a servi les directions successives de la manière la plus perverse. Sa progression dans l’échelle hiérarchique a suivi le cours de ses méchancetés, bien que les dirigeants qui exploitent sa servilité prennent soin qu’elle ne soit pas trop rapide d’une part pour ne pas éveiller les soupçons et d’autre part pour que l’intéressé continue d’ambitionner un rang supérieur.
Jusqu’à aujourd’hui, grâce à Maurice et à son immonde carriérisme, l’ordre règne dans l’entreprise.
Maurice a étendu son réseau d’influence en s’adjoignant Simone, la préposée au tri du courrier. Simone est une femme de poids, énergique et parfaitement égocentrique. Elle sait que sa place est un endroit stratégique dans le circuit de l’information et la défends avec acharnement contre toute tentative d’intrusion. Elle a mis au point une procédure d’enregistrement des lettres et colis en partance ou en provenance de l’extérieur, suffisamment compliquée pour être sûre d’être seule à maîtriser la communication des uns et des autres. Pour les missives qui arrivent, elle s’est octroyé toute latitude pour en examiner le contenu sans vergogne que ces courriers fussent ou non personnels. Bien entendu, Simone abuse largement de sa position pour mettre en difficulté qui lui a déplu au gré des alliances entre les bureaux.
Maurice a su, avec suavité, louer son sens de l’organisation et son dévouement au service collectif si bien que Simone peut être considérée comme la tour de contrôle de son système de malfaisance organisée.
C’est ainsi que l’an dernier, grâce a l’intervention avisée de Simone, Maurice a pu déjouer in extremis le piège de Poulain du Service Informatique qui a cru pouvoir trouver dans les comptes de Maurice quelques erreurs manifestes concernant le calcul des commissions qui lui reviennent sur les ventes qu’il réalise. Maurice a immédiatement contre-attaqué comme à son habitude. Dans une réunion mémorable, il a attiré l’attention de Dupont-Merlin le PDG sur les bugs répétitifs qui affectent le nouveau logiciel de gestion installé par Poulain sans que le service de celui-ci ne soit capable de détecter la panne. Maurice a ajouté avec perfidie qu’il «était parfaitement conscient » de la charge énorme de travail qui pèse sur les épaules de Poulain et que son intervention n’a aucun autre but que de l’aider à améliorer ses prestations.
La baisse des primes mensuelles qui touche plus particulièrement le service informatique depuis cette intervention, reste un cas d’école dans la branche professionnelle et a fait l’objet d’une communication ovationnée dans plusieurs séminaires de directeur des ressources humaines.
Jusqu’à aujourd’hui, le parcours de Maurice est semé de victoires sanglantes de cette ampleur. Sa réputation de tueur suscite la terreur sur son passage.
La nouvelle qu’il vient d’apprendre met à bas dix ans de travail herculéen par lequel il a patiemment sapé toutes les réputations les plus méritantes.
Boulard, un nouveau venu dans l’entreprise vient de lui faire un cadeau. Il lui a transmis le dossier de clients chinois riches, très riches, prêts à dépenser des fortunes pour acquérir les meilleurs matériels connus dans le monde des travaux publics. Des commissions énormes sont attendues.
Maurice a demandé à Boulard un entretien immédiat. Boulard n’a pas bougé un cil et est resté ferme sur sa position.
Pour Maurice, c’est un désastre. Lui faire un cadeau de cette taille est une manœuvre parfaitement déloyale. Après ça, on ne peut même plus se tirer dans les pattes ! C’est honteux !
Maurice, effondré, s’est confié à Simone :
- Vous vous rendez compte ! Il veut ma peau ! C’est sûr, il veut m’abattre !
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