Entre amis
En ce 10 décembre 1905, il a neigé sur la capitale. Louis Petitbon s’ébroue en poussant la lourde porte de sa maison bourgeoise auprès de laquelle il est accueilli par Marinette. Sa fidèle domestique, qui semble affolée, lève les bras au ciel :
- Monsieur est déjà rentré ! Nous ne vous attendions pas si tôt !
A petits pas empressés, la vieille servante s’agite autour du maître de maison.
Marinette était déjà au service de Monsieur Petitbon père. Malgré l’âge avancé de la berrichonne, Louis Petitbon n’a pas eu le cœur de s’en séparer.
A quarante ans, Louis Petitbon est bel homme. Il revient d’un voyage éreintant jusqu’à ses usines d’Orléans. Il vérifie dans le miroir du vestibule que les traits de son visage énergique et sa fière moustache en guidon de vélo n’ont pas souffert des affres du trajet. Ces yeux noirs se posent un instant sur le visage fripé de sa domestique :
- Madame est là, ma bonne Marinette ?
Sana attendre la réponse, Louis Petitbon se dirige d’un pas décidé vers la chambre nuptiale. Marinette trottine derrière lui en gesticulant :
- Monsieur ! Monsieur !
Trop tard ! Louis Petitbon a déjà ouvert la porte du nid conjugal. Il y découvre Amélie Petitbon, en chemise, alitée et alanguie. Sa longue chevelure d’ébène s’étale sur l’oreiller. Louis Petitbon s’inquiète. Amélie, couchée en plein après-midi ? L’homme s’assied au bord du lit d’un air anxieux et s’empare de la douce main droite de sa femme :
- Eh bien ! Mon amie, vous voilà souffrante ? Et personne ne m’a prévenu ?
Le visage aux traits fins et réguliers d’Amélie Petitbon a pali. La belle peine à trouver ses mots. Elle a porté son poignet gauche au front dans une attitude de lassitude extrême :
- Ah ! Mon ami, mon ami !….
Un coup sourd puis un bruissement discret se font entendre. Le son semble provenir de l’armoire normande léguée au couple par feu tante Berthe, partie au dernier printemps vers un monde supposé meilleur. Louis Petitbon se lève prestement comme piqué par un insecte malfaisant.
- Qu’est ceci ?
Il ouvre la porte du meuble à la volée. Un homme en caleçon apparaît dans toute sa quasi-nudité :
- Norbert !
- Louis !
Louis Petitbon se retourne vers sa femme dont le visage se décompose sous le coup de la terreur :
- Amélie !
- Louis !
Suffoqué par la stupeur, Louis se tourne vers l’un puis vers l’autre. Il choisit enfin de diriger sa fureur contre l’homme qui vient de sortir de l’armoire dans une attitude peu digne. Norbert Lacroix est l’associé de Louis depuis dix ans. Leurs affaires qui marchent le mieux du monde, conduisent souvent Norbert à rendre visite au couple. Il n’est pas resté insensible aux charmes d’Amélie et elle ne l’a pas découragé. Sa calvitie et son embonpoint avancé sont en cet instant risibles. Se protégeant mollement de ses mains, il tente une justification alors que Louis a déjà levé le bras :
- Louis ne t’énerve pas ! Tu vas comprendre !
Le poing de Louis s’abat sur le visage empâté de son associé. Norbert est jeté au sol, le nez en sang. Amélie gémit tandis que son amant tente de se relever pour organiser une contre-attaque, mais le parquet se dérobe sous ses jambes de coton. Ses mains cherchent un appui sur la coiffeuse d’Amélie. Les flacons et produits de beauté colorés volent en éclats dans la chambre tandis que Louis se jette sur lui en hurlant pour accentuer son avantage.
A ce moment précis, la porte du cabinet de toilette s’ouvre. Un bel homme blond en sous-vêtements élégants en jaillit. Louis Petitbon suffoque :
- Maurice !
- Louis !
Norbert qui tente de se relever péniblement pour la seconde fois, accède à la compréhension de la situation :
- Maurice !
- Norbert !
Maurice Dugarreau est un jeune industriel, partenaire habituel de bridge de Louis Petitbon. Les deux hommes s’entendent à merveille. Enfin… jusqu’à aujourd’hui. Car les voilà qui s’empoignent furieusement tandis qu’Amélie, saisie d’épouvante devant le pugilat général qui se déroule sous ses yeux, dissimule le bas de son visage horrifié sous les draps blancs du lit conjugal.
Norbert plonge hardiment dans la mêlée en distribuant des coups hasardeux à ses deux rivaux. Les hommes ahanent lourdement. Agrippés par Maurice, les rideaux de la chambre viennent de s’effondrer en l’accompagnant dans sa chute. Louis Petitbon, déchaîné n’en finit plus de piétiner Norbert tout en rossant Maurice.
Marinette entre à petits pas dans la chambre. Non seulement, elle n’entend plus bien, Marinette, mais sa vue a baissé :
- Madame a sonné ?
Bien qu’elle soit elle-même terrifiée, Amélie tente, depuis son lit, de rassurer sa domestique au moment où de nouveaux coups de poings claquent entre les trois hommes.
- Non, non, Marinette, tout va très bien ! Ne vous inquiétez pas !
C’est à ce moment précis que, sous l’effet d’une poussée inconnue, la porte-fenêtre du balcon s’ouvre largement et qu’un nouveau corps masculin s’effondre sur le parquet de la chambre. Louis Petitbon, vêtements déchirés, mèches en bataille se redresse :
- Valentin !
- Monsieur !
Un instant d’accalmie s’impose sur le champ de bataille. Pendant que Norbert ensanglanté et Maurice, qui vérifie la présence de sa mâchoire, essaient de retrouver une position convenable pour affronter un nouvel assaut tout en se jetant réciproquement des regards noirs, Louis Petitbon, incrédule et foudroyé, se tourne misérablement vers Amélie dont les yeux apeurés émergent à peine des couvertures :
- Alors, le jardinier aussi…. !
Mais Marinette accourt auprès de jardinier qui peine à se relever.
- Mon Dieu ! Mon Dieu ! Monsieur ! C’est Valentin ! Il réparait le chéneau du toit qui a été abîmé par la dernière chute de neige, il aura fait une mauvaise chute sur son échelle !
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