Du vent

15 juillet, 2009

Le vent se leva d’humeur morose.

Gonfler les voiles pour emporter les bateaux en croisière ne l’amusait plus.

Ni faire voler les feuilles mortes en l’air pour distraire les poètes.

Et encore moins, agiter les roseaux d’une bise légère pour plaire aux amoureux en promenade.

Il se dit qu’il allait faire claquer quelques drapeaux et soulever les jupes des filles qui passent sur le pont de la rivière.

Et puis s’il y avait un feu qui couvait quelque part, il pourrait l’attiser ou encore agiter la mer qui est bien trop calme à son goût.

Il pourrait aussi faire perdre l’équipe de foot local en déviant les shoots au dernier moment, ce serait amusant !

Le vent se mit donc à souffler en bourrasques. Ce mot cinglant lui plaisait bien.

Et Dieu créa la France

14 juillet, 2009

Un jour Dieu décida de fabriquer la Terre. Le Saint-Esprit n’était pas franchement d’accord. Il connaissait bien les initiatives de son patron : chaque fois qu’il se lançait dans une nouvelle entreprise, les évènements tournaient en eau de boudin. Mais comme d’habitude Dieu ne tînt aucun compte de ses avertissements. Dieu organisa donc le Monde à sa guise. Il construisît cinq grands continents, chacun étant partagé en pays de tailles égales, entre lesquels les hommes se répartiraient harmonieusement. Le projet n’emballa pas du tout le Saint-Esprit, mais alors pas du tout. Le Saint-Esprit, qui voyait loin, pressentait que la Divinité Suprême allait encore leur attirer les pires ennuis.

Le Saint-Esprit pensait que Dieu, dans sa grande miséricorde ou alors dans son immense naïveté, n’avait pas encore compris que les hommes se comporteraient comme des êtres essentiellement irrationnels. Au lieu de se disperser uniformément dans l’espace, ils se feraient un malin plaisir de s’agglomérer dans des endroits qu’ils appelleraient Villes.

- Je parie même qu’ils vivront les uns sur les autres dans des espèces de constructions bâties en hauteur !

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Jules

13 juillet, 2009

Jules était un homme bien dans ses baskets.

Pourtant, d’autres, qui avaient souvent retourné leurs vestes, disaient de lui qu’il était à coté de ses pompes. Mais Jules se tenait droit dans ses bottes. Certes, il avait souvent pris une culotte et les autres ne prenaient pas de gants pour le lui faire remarquer.

Mais Jules savait que l’habit ne faisait pas le moine et qu’il saurait s’arrêter avant de perdre sa chemise. Les autres ne l’écharperaient pas. Leurs critiques étaient toujours les mêmes : c’était bonnet blanc et blanc bonnet. Il s’en fichait comme de ses premières barboteuses. D’ailleurs, il venait d’être récompensé de la cravate de l’Ordre National des Innocents.

Le virage

12 juillet, 2009

Il a garé sa voiture en contrebas en disposant une lettre bien visible sur son pare-brise. Il ne voudrait pas que cet « accident » provoque trop de soucis à ceux qui le découvriront.

La route monte en serpentant à travers la forêt de sapins. Il connaît ses lacets par cœur pour les avoir vaincus tant de fois en vélo lorsqu’il était jeune homme. Les yeux fermés, il pourrait dessiner les meilleures trajectoires pour atteindre le sommet sans trop souffrir. Il se rappelle parfaitement des faux plats qui lui permettaient de reprendre son souffle après les passages les plus pentus. Il se souvient qu’au sommet, il s’arrêtait, fourbu et joyeux, pour reprendre des forces en admirant la vallée dont il venait de s’élever à la force du jarret.

C’est là, dans un paysage familier, qu’il veut en finir. Il aurait pu utiliser beaucoup d’autres moyens pour quitter la vie. Bien sûr, il y a beaucoup réfléchi, mais il a souhaité passer ses derniers moments là où il fut souvent heureux.

Il a choisi son endroit : un virage roulant, serré et ombragé. Il sera bien : en plein mois d’août, il n’aura pas froid. Les alentours sont déserts en ce début d’après-midi : personne ne le découvrira avant quelques heures. Les touristes font encore la sieste, les bergers descendront des hauteurs bien plus tard dans la saison.

Il s’est rendu chez le coiffeur, s’est vêtu dignement, il ne s’agirait tout de même pas d’être confondu avec un vagabond sans le sou dans un moment pareil.

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Des vacances de rêve

11 juillet, 2009

 Bertrand a fêté ses trois ans aujourd’hui. La journée a été éreintante, mais il s’est endormi malgré son excitation. Enfin, je vais plonger sous mes draps. Cette fois-ci, je suis bien décidée à passer le Mur du Sommeil.

Je l’escalade comme je peux, en suant et soufflant. Une première surprise m’attend de l’autre coté : Charlemagne !

-          Euh ! non, moi c’est le Père Noël !

Je m’excuse. Avec tous ces messieurs en barbe blanche, je m’y perds un peu. Il dit qu’il doit me faire visiter le Monde de Derrière le Mur et puis que j’ai de la chance parce que ce soir il était libre. J’aurais très bien pu être prise en charge par Lucifer ou je-ne-sais-quelle-entité-visqueuse-surnaturelle. Lui connaît beaucoup mieux les coins, les recoins et les endroits à la mode du Monde du Néant.

-          Vous avez votre ticket d’entrée ? ajoute-t-ilvert et rouge. En dépit de son grand âge, il réussit à paraître encore affreux. Il bave, une énorme fumée s’échappe de sa gueule à chaque expiration. Mon hôte me fait signe de ne pas faire de bruit. Enfin, c’est une façon de parler : dans ce monde, le bruit n’existe pas.

     -      Mario ne fait plus peur à personne, mais nous prenons l’air terrorisé quand il se lève pour qu’il ne nous fasse pas une dépression. Il dort le plus souvent et  parfois il essaie de passer le Mur du Sommeil dans l’autre sens. Il faut se mettre à plusieurs pour le retenir, je ne vois pas bien ce qu’il irait faire chez vous !

Je sens quelque chose qui m’effleure furtivement. Un point disparaît dans l’espace poursuivi d’une trace blanche :

-          C’est Nicomède, le ptérosaure. Il a parié qu’il dépasserait Mach 2 en ligne droite. Il s’entraîne dur.

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Lucien et Maurice

10 juillet, 2009

Lucien Grognasson arrive à son Cercle des Anciens Officiers de Marine. Il tombe sur son ami Maurice Gromelle, un vieux copain de l’époque des colonies.

-          Mon pauvre Maurice ! C’est la crise !

Maurice acquiesce. Tout va mal. Le pouvoir d’achat est en berne, le chômage s’aggrave, le déficit public est un trou sans fond. Maurice résume la situation :

-          C’est plus comme de notre temps !

Lucien Grognasson renchérit : le marasme s’étend. Même son charcutier Sébastien Rougeaud est touché par la récession. Maurice se rend-il compte que Sébastien Rougeaud ne vend plus que des tranches de jambon à une clientèle qui se raréfie ?

Maurice ne savait qu’on en était là dans la charcuterie. C’est vraiment que tout va de mal en pis. D’ailleurs, il pense que le recul dépasse largement les limites de l’économie. Il constate un affaissement général des valeurs chez les jeunes. Plus aucun adolescent ne veut travailler de ses mains ! Lui est entré à l’usine à quatorze ans ! Ça vous forme un homme !

Lucien Grognasson et Maurice Gromelle ronchonnent contre l’air du temps et méditent un instant  tout en commandant une nouvelle bière au bar.

Et c’est à ce moment précis qu’ils aperçoivent par la fenêtre ouverte Josiane Dulampion, la voisine de Lucien Grognasson. Sa silhouette jeune et vive se balance harmonieusement au rythme de ses pas. Lucien Grognasson n’a jamais pu résister au charme de sa queue de cheval d’écolière et de ses fossettes rieuses. Les deux hommes se poussent du coude en admirant sa démarche. Et la lumière revient dans leurs regards.

Portraits de femmes

9 juillet, 2009

Le problème quand on mène une vie d’artiste, c’est qu’il arrive toujours un moment où il faut manger, se vêtir, se loger. De plus, lorsqu’on est plutôt spécialisé dans les fresques de deux cent mètres carrés, on ne trouve pas d’acheteurs tous les jours sur le pas de sa porte. Le Peintre a donc du accepté cette commande d’un grand seigneur de la ville sans enthousiasme mais avec reconnaissance. Le commanditaire est pressé, il va falloir faire vite. L’avance qu’il a versée sous forme d’une bourse rebondie, pleine de louis d’or, s’est avérée généreuse : le Peintre ne peut pas se permettre de déplaire. D’autant plus que l’influence du Prince s’étend bien au-delà des murs de la cité. Si le travail demandé est apprécié, d’autres commandes pourraient suivre. Mais le Peintre sait aussi que s’il échoue à satisfaire le désir de son client, son œuvre tombera rapidement en disgrâce. La concurrence est rude : il faut absolument que son ouvrage se distingue des productions habituelles des autres badigeonneurs de la région.

Dans l’urgence, le Peintre a préparé son atelier, ses pinceaux, ses mélanges et remis des rendez-vous à plus tard. Lui, le spécialiste des grandes surfaces, il a choisi de peindre un tableau de taille réduite, ça ira plus vite. Et puis, pour figurer dans un salon de la haute société, il n’est pas besoin d’une toile immense. Si le Prince n’y trouve pas son compte, le Peintre pourra toujours proposer de réaliser une deuxième œuvre identique qu’il disposerait dans deux pièces différentes. Ce serait original, le visiteur serait troublé. Il faudra qu’il creuse cette éventualité. La démarche pourrait être un argument de vente : deux tableaux pour le prix d’un. Le Peintre est rassuré par sa trouvaille.

La journée commence mal, le modèle qu’on lui avait promis est en retard. Le Peintre va commencer par peindre l’arrière-plan du tableau. Un paysage rural fondu dans un vague brouillard matinal, dans des tons mal définis : voilà qui suffira, il n’a pas vraiment le temps de déborder d’imagination. Et puis un décor aussi terne mettra le portrait en valeur. Le sujet véritable, c’est la jeune femme qui va poser pour lui.

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La fin des Photographes

8 juillet, 2009

 Dans une contrée reculée, à une époque lointaine, vivait un peuple méconnu mais pourtant particulièrement curieux. Bien avant M.Niepce, les Zerglous avaient inventé la photographie.

Les photographes étaient  les Grands Prêtres de cette société. Ils constituaient la classe sociale la plus élevée. Eux seuls avaient le droit de porter la toge pourpre bordée de fils d’or. Ils étaient adulés et respectés des classes populaires. Leur dignité se transmettait de père en fils.

En effet, le pouvoir que les photographes avaient de maîtriser le temps en le figeant grâce à leurs drôles de machines leur conférait une supériorité manifeste par rapport au simple citoyen qui, lui, subissait les outrages des ans sans moyen de défense. Il était d’ailleurs interdit à un individu du peuple de détenir un appareil photographique sous peine de sanctions les plus sévères.

Les hommes et les femmes de ce peuple recouraient fréquemment aux services des Photographes moyennant une bourse bien pleine pour graver les instants heureux de leur vie : une naissance, une union, un belle prise à la chasse. Parfois même, on voyait un riche bourgeois à qui l’on avait conté une plaisante histoire se précipiter chez son photographe pour qu’il immortalise le moment où l’homme riait de tout son soûl.

A l’automne, on rencontrait souvent les Photographes opérer en pleine campagne pour prendre un cliché des paysages flamboyants qui viendraient orner les murs de la haute noblesse du pays. Les photographies circulaient de mains en mains et étaient le support à de nombreuses histoires racontées par les anciens pendant les veillées au coin de l’âtre. Ils pouvaient ainsi illustrer leurs souvenirs auprès des jeunes enfants qui dévoraient des yeux les prises de vue que leur ancêtre sortait de leur boîte avec toutes sortes de précautions gourmandes.

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Le prisonnier

7 juillet, 2009

Le juge a dit que l’homme doit être emprisonné.

Il faut donc l’incarcérer.

Mais le condamné risque de semer la pagaille en prison !

Mettons le, seul, dans une cellule sordide d’où il ne verra pas le jour !

Bien entendu les visites sont interdites.

Et si on lui mettait les fers ? dit le maton.

Ou alors on pourrait le ligoter pour qu’il ne bouge pas ?

Mais il risque de clamer son innocence ! s’inquiéta le gardien.

C’est vrai : bâillonnons le !

Et s’il me regarde d’un air méprisant ? dit le geôlier.

Posons-lui un bandeau sur les yeux !

Le préposé de l’administration pénitentiaire s’interroge encore.

Et si l’homme haussait les épaules avec arrogance à son passage ?

Mettons-lui une camisole pour qu’il ne puisse bouger les membres !

Mais tout ça est inhumain ! répondit le gardien de prison

Un espoir désespérant

6 juillet, 2009

Just Van Bruycken s’éponge le front en courant de l’un à l’autre sur le plateau. Il peine à se déplacer, engoncé dans ses 120 kilos et ses costards à 1000 euros. A 60 ans, c’est un des rois de la production télévisuelle, mais depuis quelques temps, ce n’est plus comme avant. Les échecs se succèdent, les idées manquent. Ses collaborateurs le voient fréquemment ôter ses lunettes à fines montures dorées et passer sa main courtaude sur son crâne dégarni d’un geste las. Alimentée par ce genre de détails mesquins, la rumeur s’est vite répandue dans le milieu artistique : Van Bruycken n’est plus dans le coup.

Ce soir, il a l’impression de jouer le rôle du vieux lion qui va mener son dernier combat. Son légendaire regard gris bleu est constamment en mouvement, relevant chaque détail défectueux. Il houspille le décorateur : les colonnes grecques en carton pâte qui étaient prévues ne sont pas assez nombreuses. La sonorisation s’avère défaillante, il l’avait déjà signalé plusieurs fois à l’ingénieur. Les lumières n’éclairent rien. Avec Jessica, la présentatrice, il se montre soudain plus aimable : tout repose sur elle. La silhouette de la jeune femme s’impose en minirobe blanche, la poitrine largement offerte, la lourde chevelure blonde harmonieusement déroulée sur ses épaules rondes et satinées. 10 ans de métier, une élocution parfaite, une assurance à toute épreuve, il l’a choisie sans hésiter pour animer son émission, il sait qu’elle ne tremblera pas et qu’elle éblouira des millions de téléspectateur par sa présence élégante, sa prestance distinguée et son discours ferme sans être cassant. 

C’est d’autant plus important que Just Van Bruycken sait qu’il joue gros ce soir. Il a produit de multiples émissions de distractions ces dernières années. Le concours du cri du pélican en rut, c’était lui.La Ligue de Protection des animaux a obtenu, dès sa première diffusion, l’arrêt immédiat de l’émission jugée offensante pour le règne animal. Il a produit aussi la série des 100 plus grosses vedettes de la chanson ou du cinéma en France : c’était encore une trouvaille de sa société de production. Le concept était très drôle : on priait  les stars de monter sur une balance et seules celles qui atteignaient un certain poids étaient invitées. La rumeur rapporta que certaines vedettes auraient suivi un régime particulièrement calorifique pour bénéficier d’un temps d’antenne supplémentaire. L’an dernier, Van Bruycken avait aussi imaginé une émission sur l’adultère : toutes les semaines, trois candidats pouvaient venir raconter leurs frasques amoureuses. La plus belle aventure était couronnée de 10 000 euros. Des milliers d’hommes et de femmes se sont précipitées pour avoir le droit de conter leurs liaisons illégitimes. Le seul problème, c’est qu’après un début prometteur, le nombre de téléspectateurs, lassés des incartades sentimentales pitoyables de leurs concitoyens, s’effondra en quelques semaines.

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