Un petit génie

7 mars, 2009

-« Biberon !!!!… » Le cri a transpercé la pénombre. J’essaie de m’y habituer. C’est le même traumatisme toutes les nuits depuis que nous sommes revenus de la maternité. Il faut que je m’y fasse : j’ai enfanté un bébé qui parle depuis sa naissance. Malgré mes douleurs, je me souviens de la consternation qu’il a jeté en salle d’accouchement quand, en apparaissant, il s’est écrié d’un ton jubilatoire :

-« Salut à tous !! »

La sage-femme, au teint sec et à la mine sévère, n’était pas d’un tempérament particulièrement primesautier. Elle  a cru que c’est moi qui risquais une plaisanterie.

-« Ca vous amuse ?? »

Dans l’état où j’étais, je me trouvais bien loin d’avoir envie de rire.

Bertrand était pour tant un bébé ordinaire. Petit, rabougri, fripé, on ne distinguait qu’à peine ses jolis petits yeux bleus qui ressemblaient tellement à ceux de son père…. Mais alors quelle voix !!!

A la maternité, les infirmières rigolaient franchement lorsque Bertrand leur donnait ses ordres.

-« Et mon bonnet bleu ? Où est-il mon bonnet bleu ? »

Lors des visites traditionnelles de la famille, il était infernal :

-« Le premier qui me demande à qui je ressemble, il prend mon pied quelque part… »

Il s’est disputé avec ma belle-mère en lui faisant remarquer qu’elle devrait changer de parfum.

Belle-maman s’est retournée d’un air pincé vers moi en critiquant l’éducation que je lui donnais alors que je n’avais encore rien fait dans ce domaine. Elle n’ajouta rien mais, dans ses yeux, je lus une profonde interrogation qui la taraudait  depuis 10 ans : qu’est-ce que son fils avait bien pu me trouver ?

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Le couvent en délire

6 mars, 2009

Le père Fide arrivant à l’abbaye demanda à rencontrer le Supérieur, le père Tinant. Celui-ci accueillit le nouveau venu avec bienveillance. Il lui proposa de faire immédiatement un tour du couvent pour lui présenter les lieux qui allaient accueillir sa vocation.

C’est ainsi que le père Fide rencontra dans la bibliothèque le père Pétuel. Ce dernier fit remarquer plaisamment qu’avec un nom comme le sien, le nouveau venu devait se douter qu’il était là depuis longtemps !

Au service comptabilité, le père Fide salua le père Pendiculaire, employé à la gestion de la communauté, car on savait qu’avec le père Pendiculaire, les comptes étaient au carré !

Dans la chapelle, le père Siffleur réparait l’harmonium. En l’absence de l’instrument de musique, le père Siffleur était capable de siffler la messe du début à la fin. Quelle chance de l’avoir parmi les moines !

Le père Fide fit la connaissance du père Demanches à la blanchisserie. En cas de problème avec la tenue traditionnelle  du couvent, le père Tinant précisa que le père Demanches savait toujours en trouver une autre !

Le père Riodic, un breton de naissance, croisa le père Fide dans les couloirs. Il déambulait en compagnie du père San connu de tous les spécialistes mondiaux pour sa fine connaissance des problèmes contemporains et historiques de l’Iran et des ses provinces.

Enfin, le père Tinant mit au courant le père Fide du problème d’un père qui vivait à l’isolement dans sa cellule. Désespéré, le père Dupont était le seul moine de l’établissement dont le patronyme ne pouvait se comprendre comme un jeu de mots.

Le pot de Dumoulin

5 mars, 2009

Dumoulin s’en va. La nouvelle avait déferlé dans les bureaux depuis le début de l’après-midi.

Beaucoup d’employés refaisaient soudainement surface. Des sourires décrispaient les visages. Quelques uns étaient encore incrédules et cherchaient confirmation :

-« Alors, c’est vrai…. Il s’en va ? »

Chez les plus jeunes dans l’entreprise, c’était la joie qui dominait. D’autres, plus expérimentés, restaient sur la réserve. Ils attiraient l’attention sur le risque de voir succéder la peste au choléra.

Dumoulin était le Directeur des Ressources Humaines. Si le soulagement se répandait dans  les étages de l’entreprise, en cette chaude journée de la fin juin, c’est que Dumoulin était et avait toujours été une peau de vache. Largement autodidacte, il avait fait sa carrière en écrasant de son mépris tout être humain passant dans son champ visuel. Les quelques courageux qui avaient réussi à l’approcher dans son bureau, avaient essuyé sarcasmes et ricanements dès qu’ils avaient osé proférer une demande sortant de l’ordinaire. Les seuls à échapper à ce harcèlement disposaient d’un bureau au septième étage, proche de la direction. Accédant à la « magistrature suprême » de directeur des ressources humaines, il avait parachevé son œuvre par un invraisemblable système de notation du personnel. Un barème dont il avait soigneusement compliqué les mécanismes de manière à être le seul à pouvoir le maîtriser. Les salariés obtenaient ou perdaient des points en fonction de leurs faits et gestes au jour le jour. Il était assez vraisemblable qu’être surpris à la cafétéria coûtait quelques points, mais personne n’avait encore compris pourquoi et combien.  Dumoulin disposait donc une base de données dont il tirait quotidiennement des courbes supposées rendre compte des « performances » de chacun.

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Les ennuis de la marquise

4 mars, 2009

La marquise fut tirée de son sommeil par un vacarme épouvantable. Le chahut se produisait sous son balcon. Sûrement un nouveau galant qui faisait valoir les dons d’artiste dont il s’imaginait être doté. Ce n’était pas le moment : la veille au soir, la marquise avait lu une lueur d’intérêt charnelle dans le regard de sa Majesté qui s’était planté dans son décolleté au moment de sa révérence.

Et puis le coup de l’aubade sous ses fenêtres, on le lui avait déjà servi. La marquise  n’appréciait pas beaucoup ce sans gêne. Surtout à cinq heures du matin. Furieuse, elle ouvrit d’un seul coup la fenêtre pour déverser son pot de chambre sur l’intrus.

Un cri s’éleva. Aussitôt un laquais accourut et éclaira la scène de sa torche. En découvrant à la clarté l’identité du musicien, la marquise défaillit, portant une main moite à sa gorge palpitante :

- Votre Majesté ! Quelle gourde suis-je ! Je n’ai vraiment pas fait exprès !

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Le retour de Ben-Hur

3 mars, 2009

Maurice Dumontier se retourne pour la dixième fois dans son lit. Pendant un instant, il retrouve une position qui le décontracte un peu et puis ses tourments reprennent le dessus. Il crève de chaud et retire une couverture. Cinq minutes plus tard il a froid et se recouvre de nouveau. Maurice se dit que, rationnellement, on ne peut pas souffrir à la fois de la chaleur et du froid. Il en déduit qu’il ne sait plus ce qu’il veut.

Calmer sa respiration, détendre ses muscles, se vider l’esprit, Maurice Dumontier a tout essayé. Depuis des semaines, il ne dort plus correctement. Il évite les somnifères, le médecin lui a démontré qu’il encourait un risque d’accoutumance. Malgré son anxiété chronique, Maurice devine que le corps médical a raison.

Le cadran lumineux de son réveil affiche une heure quinze. Il a l’impression qu’il marquait déjà une heure quatorze, il y a trois quarts d’heure. Maurice pense qu’il ne va pas beaucoup dormir, et puis il sait que plus il se dit qu’il ne va pas dormir, plus il aura du mal à trouver le sommeil. En tous cas, regarder le réveille-matin toutes les dix minutes, ça n’arrange rien. Maurice exécute de nouveau un demi-tour.

Il a passé la soirée devant son téléviseur espérant tromper son ennui en revisitant « Ben Hur ». Même pendant la célèbre course de chars, il n’a pas réussi à oublier son spleen. Les images ont défilé sans retenir un instant son attention.

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Le Tribunal en délire

2 mars, 2009

L’Avocat entama son réquisitoire. Il fut très sévère contre l’accusé qu’il était chargé de défendre.

 L’accusé regarda le Président du Tribunal du haut de ses deux mètres. Il le jugea. Petit.

Ca tombait plutôt bien parce que le président s’appelait Petit.

L’assesseur de droite du Président pesta car ses opinions politiques le situaient plutôt à gauche. On ne tenait jamais compte de son avis.

Le Premier Juré échangea un sourire complice avec le Second Juré qui lui-même passa les menottes au Premier Gendarme. Pour rire.

Le Second Gendarme compta fleurette à la Greffière qu’il trouva accorte et à son goût dans sa longue robe noire.

Le Procureur Général se leva majestueusement et demanda à l’Avocat du brigand s’il entendait lui rendre son texte et lui laisser faire son travail.

Le public qui ne comprenait rien, ne fit rien.

Amour et choucroute

1 mars, 2009

C’est le jour de la choucroute. La spécialité alsacienne remplit la cantine. Elle tient la seconde position dans le hit-parade des interruptions méridiennes à grand spectacle. Juste après le couscous. Le plat fétiche des nords africains est un des piliers de la politique des ressources humaines dans l’entreprise. Suchard, le chef du département du personnel, a pu démontrer que lorsque le cuisinier le programme au menu, l’absentéisme diminue nettement dans les bureaux.

Les jours de couscous, les stratégies les plus audacieuses ont été mises au point pour être le mieux et le plus rapidement servi au comptoir. Par un effet extraordinaire, les réunions les plus longues s’achèvent précipitamment à onze heures et demie. A partir de cet instant, tous les motifs sont bons pour arracher la meilleure place dans la file d’attente qui se forme à la porte de la cantine.

Depuis quelques temps, on note également une remontée de l’affluence lorsque le menu priorise le pot-au-feu. Les observateurs les plus assidus rapportent que ce progrès est du à l’adjonction d’une pomme de terre et d’une carotte supplémentaire dans la garniture. Je n’ai pas les résultats de l’étude complète, mais Bouboule, du service courrier est sûr de son affaire. Il a visiblement détourné la nouvelle étude de Suchard sur le sujet. C’est un fait scientifiquement prouvé : la garniture est un élément déterminant dans l’attractivité du pot-au-feu.

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Des mots, Encore des mots, Toujours des mots…

28 février, 2009

J’ai trouvé une astuce vaseuse dans un vase

La presse bayonnaise ne se laissera pas bâillonnée.

Je ne mâche pas mes mots, je les avale directement.

J’ai une calvitie qui se prononce comme elle s’écrit.

J’ai vécu un calvaire à Cavalaire ou alors à Calvi, je ne me souviens lu.

J’ai un souvenir cuisant à feu doux.

Je prends quelques jours de RTT pour faire du VTT.

Je me suis marré comme la baleine qui crut que je me moquai d’elle et me mangea. Tout crû.

Le chien aboya et la caravane s’arrêta pour s’inquiéter de savoir à qui appartenait ce chien qui aboie chaque fois qu’elle passe quelque part.

Le notaire rédigea une minute sans la perdre et sans en perdre une.

J’ai beaucoup d’argent, c’est d’ailleurs pour ça que j’ai des ennuis d’argent.

On disait d’elle qu’elle avait une poitrine généreuse mais celle-ci n’a jamais rien donné.

Gai, munie d’une sagaie et d’un brin de muguet, la sentinelle gay était aux aguets.

Un manteau rouge dans les bois

27 février, 2009

 Brigitte a préparé le panier de victuailles comme chaque semaine. Sa mère Marie, qui a servi toute la nuit au cabaret du port, dormira très tard avant de reprendre son service pour une nouvelle soirée. A treize ans, Brigitte est une jeune fille qui ne connaît plus l’insouciance de l’enfance : elle sait ce qu’elle a à faire et l’accomplira sans hésitation, jusqu’au bout. Son regard fier étonne dans son visage poupin et rosie. La fillette revêt son passe montagne et son manteau rouges. Des mèches blondes s’échappent de sa coiffe tandis qu’elle s’entoure de son écharpe grise et enfile ses mitaines usées avant de quitter silencieusement la modeste masure où elle vit depuis 13 ans avec Marie, seules depuis que Ben est mort en mer.

Les galoches de Brigitte résonnent sur les pavés humides. A cette heure proche du crépuscule, elle croise quelques rares passants pressés qui la saluent gentiment en opinant de leurs bonnets enfoncés jusqu’aux oreilles. Brigitte aime ce moment où la lumière décline : elle puise dans cette nostalgie des paysages de la sérénité et de la sagesse.

Dans ce port qui s’ouvre sur la Mer du Nord, l’hiver a été rude. Le printemps se fait attendre. Les familles vivent petitement des produits de la pêche et meurent parfois des drames en mer quand les flots dévorent les hommes.

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Soyons flous !

26 février, 2009

Le désordre, l’approximation, l’à-peu-près, la légère imperfection, le détail irritant. Voilà ce qui distingue fondamentalement le genre humain du monde des machines et du règne animal. Votre machine à café fait du café. Elle ne connaîtra jamais cet instant de jouissance intense qui vous envahit lorsque, encore ivre de sommeil et agité de vos rêves érotiques préférés dont un réveille-matin jovial et sans pitié vient de vous extirper, vous prenez conscience en tâtonnant benoîtement dans les placards qu’il n’y a justement plus de café dans votre cuisine et que vous avez omis de vous réapprovisionner.  

Un autre exemple de la supériorité de l’humain ? Votre chat Bertrand (d’ailleurs pourquoi l’avoir appelé du prénom de votre meilleur ami ?), votre chat Bertrand, dis-je, est parfaitement à l’abri de cette excitation si particulière qui gagne l’ensemble de vos muqueuses dès que vous vous rendez compte que vous avez égaré votre trousseau de clé au moment de quitter votre logis pour une dure journée de labeur. En retard, comme d’habitude !

Il faut donc lutter contre toutes les formes d’un soi-disant progrès qui tente de vous rendre la vie plus facile et qui a pour seul résultat de vous déposséder de ces petits moments d’exaltation.

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