Un quartier tranquille

3 juin, 2009

 -« Comment ça, il ne se passe rien ? »

Nous sommes au mois de janvier. A la suite des émeutes de l’automne dans les banlieues, j’ai reçu de ma rédaction, la mission de m’immerger dans un quartier populaire et d’en tirer une série de reportages. Il faut du « vécu », le rédacteur en chef avait bien insisté : du vécu…..

Ca commence mal : je suis assis dans le bureau du Commissaire du quartier. Il s’appelle Legrand. Il est plutôt petit et rondouillard. Mais il a l’air de vivre très bien cette première contradiction.

Pour lui, le quartier des Rosiers est particulièrement tranquille. Il n’a rien à me dire : pas de trafics de drogues, pas de prostitution, pas de violence … J’insiste :

-« Même pas une petite voiture brûlée…. Cherchez bien !! »

Non, apparemment non, le Commissaire Legrand fait visiblement des efforts, mais il n’a rien à me vendre en matière de violence urbaine.

En sortant du Commissariat, je regarde autour de mois. Par ce temps d’hiver gris et froid, le quartier est d’un aspect encore plus sinistre que je l’avais imaginé. Des HLM aux murs gris et froids. Les balcons sont hérissés de paraboles et d’étendages. Une architecture sans imagination. Des espaces impersonnels parfois parsemés de balançoires ou de toboggans pour enfants : le matériel n’est pas dégradé, mais il est usé par le temps, les couleurs sont défraîchies. Je ne vois pas comment des gamins pourraient avoir envie de s’y ébattre.

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Le banquier de Lucien Grognasson

2 juin, 2009

A l’Ecole Supérieure de Banque, Jean-Bernard Dupuis était vénéré comme un héros national. Les nouvelles générations d’élèves devaient s’agenouiller chaque matin devant son portrait. C’est que Jean-Bernard Dupuis était depuis trente ans le banquier personnel de M.Grognasson.

Habité par sa vocation, Jean-Bernard Dupuis avait tout tenté pour convertir Lucien Grognasson aux nouvelles techniques bancaires. M.Grognasson n’envisageait absolument pas d’utiliser une carte bleue. Tous les mois, il venait embêter un employé au guichet pour retirer son argent comme au bon vieux temps. Jean-Bernard Dupuis avait proposé à son client une carte bleue spéciale dotée du code secret 0000, connus de tous,  pour qu’il n’ait aucune difficulté à s’en souvenir.

Lucien Grognasson n’en démordit pas. Il n’avait aucune confiance dans l’électronique, avait voté contre l’euro et, de toute façon, ne se servait que des anciens francs de 1959 pour tenir sa comptabilité personnelle.

Jean-Bernard Dupuis avait proposé ses meilleurs placements à Lucien Grognasson pour essayer de lui faire sortir les lingots d’or qu’il cachait sous son matelas. Lucien Grognasson répondit qu’en mémoire de ses ancêtres mérovingiens qui combattirent vaillamment sous Clovis, il n’était pas question qu’il renonce au métal précieux amassé par des générations de Grognasson.

Un jour, Jean-Bernard Dupuis, héroïque, voulut présenter à Monsieur Grognasson son service bancaire par Internet. Lucien Grognasson faillit changer d’établissement. Jean-Bernard Dupuis sauva in extremis la situation en rachetant à prix d’or les emprunts russes dont les titres avaient été légués par Papa Grognasson à son petit Lucien.

C’est grâce à ce geste magnifique que les apprentis banquiers peuvent encore visiter le compte de Lucien Grognasson avec respect et dans le silence s’il vous plait !

Un jour d’été

1 juin, 2009

Il fait soleil ce matin, mais aujourd’hui n’est pas un jour comme les autres.

Ils sont tous là. D’abord, il y a ma femme. 35 ans de vie commune. Comme beaucoup, nous sommes passés par tous les états de la vie de couple : passion, déchirement, indifférence, tromperie, regrets…Mais, au bout du compte, nous avons tenu. Je crois que l’intelligence a pris le dessus sur le sentiment.

Elle a sorti son tailleur sombre. Nous l’avions acheté ensemble pour l’avant dernier enterrement de famille. Celui de la tante Marthe.

Hélène a 55 ans. Elle a les traits marqués. Ses merveilleux yeux gris clair sont un peu rougis. Le regard est lointain.  Le soleil pose des éclats roux dans sa chevelure brune. Elle n’a pas plus la beauté qui m’emporta, il y a déjà tant d’années. Mais elle a encore de la classe. Ses interlocuteurs lui adressent quelques mots à voix basse avec respect.

Gérard, mon frère est venu. Depuis Lyon. Pour une fois, il est à l’heure. Gérard a toujours été en retard. Ma mère l’a mis au monde 16 ans après moi. D’un tempérament lymphatique, il a toujours fallu le houspiller pour qu’il avance. Maman et moi, nous avons obtenu de haute lutte qu’il réussisse un BEP de comptabilité à 18 ans. Puis, il a fallu pratiquement lui trouvé son emploi. A 37 ans, il a convolé en noces plus ou moins justes, à la surprise générale. Marie, sa femme est aussi venue : elle le mène à la baguette. Présentement, elle lui dit qu’il aurait pu, pour un enterrement, éviter de s’affubler d’une ridicule cravate fantaisie. Les deux enfants les suivent en rouspétant.

C’est que les deux garçons de Gérard ont 13 et 11 ans et qu’ils avaient bien d’autres envies dans la tête pour passer ce dimanche. Ils sont particulièrement désagréables depuis que leur père les a traînés dans ce trou de verdure pour assister à une mise en terre.

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La machine de Monsieur Lambert

31 mai, 2009

La machine numérique inventée par M.Lambert était géniale. Elle remportait un franc succès auprès d’un nombreux public.

Pour les brigands, elle présentait l’avantage de calculer les mauvais coups.

Les aventuriers pouvaient s’en servir pour prendre des risques mesurés.

Les pingres lui trouvaient de l’intérêt pour compter leurs dépenses au plus juste.

A l’église, les croyants utilisaient l’invention de Monsieur Lambert pour multiplier les petits pains.

Quant aux politiques, ils avaient  trouvé, avec cette découverte,  le moyen de diviser pour régner.

A l’inverse, les faibles s’aidaient de cet engin pour élever à la puissance.

Les exilés pouvaient enfin y retrouver leurs racines.

En plus, la machine intéressait les commerciaux puisqu’elle augmentait les pourcentages.

La fonction sociale de Madame Dupuis

30 mai, 2009

Quand Hubert était gamin, il rentrait une fois par semaine dans le magasin de la mère Dupuis. C’était une petite échoppe d’autrefois, un vrai bazar où l’on pouvait acheter un peu de tout : du café, des enveloppes, des fruits …. On y accédait en descendant une marche. Une odeur particulière de propre et de frais surprenait le visiteur. Avertie par le carillon de la porte, la mère Dupuis jaillissait à petit pas de la pénombre pour s’inquiéter des désirs du client. 

Accroché à la jupe de sa maman, l’enfant pointait alors le doigt vers le récipient rempli de cônes multicolores et demandait :

-          Dis, tu m’achète une surprise ?

Le rituel voulait que sa mère réponde :

-          Tu veux quelle couleur ?

Il préférait souvent les vertes ou les bleues. Il avait un peu peur de ce qu’il trouverait dans les rouges. Le jaune lui paraissait être une couleur de fille. D’autres couleurs existaient, mais il ne savait pas bien les nommer. Il aurait volontiers pris une mauve, mais il ne connaissait pas cet adjectif. Il avait failli dire plusieurs fois « la violette », mais comme il n’était pas sûr, il avait préféré se rabattre sur « la bleue ».

Puis, il fallait attendre d’être rentré pour ouvrir la surprise. Pendant tout le chemin, l’espoir le tenaillait. Peut-être avait-il choisi un jouet magique qu’il n’avait jamais connu jusqu’ici, peut-être s’agissait-il simplement d’une petite voiture en plastique dont les roues ne tournaient même pas et dont la seule utilisation ludique nécessiterait qu’on la pousse de la main dans toutes les directions en tentant d’imiter le bruit d’un puissant moteur du bout des lèvres.

A peine arrivé dans la cuisine familiale, la surprise subissait une vraie correction. Le papier coloré était ravagé, la paille contenue dans le cône éparpillée, et là, en une fraction seconde, la surprise jaillissait pour anéantir sa propre existence en tant que surprise et ravir ou décevoir l’enfant.

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Au secours, revoilà la marquise!

29 mai, 2009

Comme chaque jeudi à 17 heures, la marquise se rend chez l’abbé Dubignou pour se confesser en sortant de chez son amant, le chevalier du Bataclan. Ce jour, elle arrive toute essoufflée chez le prêtre :

-          Veuillez excuser mon retard, Monsieur l’Abbé, mais le chevalier m’a retenue un peu plus tard que de coutume…

L’abbé Dubignou est très compréhensif :

-          Je comprends, ma fille, je comprends…

Avec l’aide de son confesseur, la marquise a résolu aujourd’hui de lister les raisons pour lesquelles elle n’ira pas en enfer.

D’abord, elle va à la messe tous les dimanches et a fait ses Pâques très convenablement. L’abbé Dubignou ferme les yeux :

-          C’est très bien, ma fille ! c’est très bien…

Puis elle donne du pain aux pauvres, du pain rassis, mais enfin tout de même !

L’abbé Dubignou approuve d’un hochement de tête.

Elle va régulièrement à confesse en sortant de chez le Chevalier.

Le prêtre à un léger mouvement des lèvres comme pour exprimer une réserve sur ce dernier point mais se reprend en se souvenant des largesses de la marquises pour sa paroisse.

D’ailleurs celle-ci ne se prive pas de lui faire remarquer sa contribution à ses oeuvres, prise sur la cassette du marquis, mais enfin…. tout de même !

La marquise n’est même plus jalouse de la comtesse qui semble tellement plaire à sa Majesté !

La marquise marque un temps d’arrêt : elle aurait bien un petit péché à se reprocher.

Sa gourmandise ! Elle raffole des petits fours de la gouvernante de Monsieur l’Abbé !

Mais Monsieur l’Abbé n’est-il lui-même un fin gourmet ! Hmm ?

L’Abbé Dubignou pris en flagrant délit de gloutonnerie s’gite sur son siège, rougit fortement et s’empresse de donner l’absolution à la marquise.

Nous deux

28 mai, 2009

J’ai passé des années à traquer l’individu qui m’habite et je l’ai trouvé. J’aurais mieux fait de ne pas me chercher : je ne me lâche plus les baskets, je me colle à la peau.  

Avec les autres je ne suis guère bavard, je ne suis loquace qu’avec moi. Alors là, par contre, je m’en raconte ! Mes conversations commencent dès la douche du matin : je m’exprime mes sentiments, je me donne mon avis, je me réprimande pour mes maladresses, je me console, je me rudoie, je me dis que je n’ai rien compris à ma vie. Toujours verbalement, à haute voix, pour que je me comprenne bien. Il n’y aura pas de non-dit entre nous.

Lors du trajet automobile qui me conduit au bureau, le ton monte. Je pourrais quand même prendre le bus au lieu de contribuer à la pollution terrestre. Je m’admoneste en me montrant du doigt. Je croise des regards d’automobilistes inquiets.

Au bureau, je suis toujours exigeant avec moi-même, mais je ne le montre pas aux autres, je me contente de me fixer sévèrement du regard lorsque je commets une gaffe. Dans ces moments là, je vous prie de croire que je ne me rate pas et que je ne fais pas le fier. A la cantine, je m’astreins à ne pas prendre de viande en sauce en dépit de mes goûts. Avec le cuisinier, le dialogue se prolonge parfois devant une file d’attente qui s’allonge, s’agite, maugrée… Je suis obligé d’expliquer à ceux qui me suivent que je ne suis pas vraiment facile à nourrir et que je serais curieux de savoir ce qu’ils feraient à ma place.

Le soir, je me dispute avec moi à cause du programme de télé. Je devrais éviter de toujours me vautrer sur mon sofa devant le même match de foot. Je suis obligé de me battre pour me reprendre la télécommande des mains. Avant le coucher, je m’oblige à passer sur la balance et sous la toise. Je me recommande de faire attention : je prends  beaucoup trop d’importance.

Erreur médicale !

27 mai, 2009

En cette veille de Noël 2050, je suis venu me rendre visite à l’hôpital. Je viens de fêter ma centième année et doit donc être suivi régulièrement. Quand j’étais enfant, les personnes qui atteignaient un siècle de vie étaient l’objet de curiosité et de vénération. Aujourd’hui une telle longévité ne surprend plus, il parait même que j’ai encore une bonne vingtaine d’années devant moi si je suis prudent. Pendant les cinquante dernières années la médecine a réalisé des progrès considérables pour soigner la maladie et prolonger l’existence.

Depuis un bon moment déjà, je me regarde. Je me tiens debout dans un couloir, devant une baie vitrée qui permet de découvrir une chambre stérile, plongée dans la pénombre. Sous une faible lueur, mon corps inanimé est allongé comme en attente d’éternité.

Les médecins ont inventé une machine géniale qui permet de soigner sans obliger le patient à un séjour hospitalier. Le malade est allongé à l’entrée d’un appareillage sophistiqué et de l’autre coté, après plusieurs minutes d’interventions, sort une réplique exacte de son corps, sur lequel les médecins auront tout le temps de pratiquer examens, analyses et autres opérations sans importuner la personne. Lorsque l‘organisme est réparé, les manipulateurs procèdent à la manœuvre inverse : le corps rafistolé est introduit dans l’instrument et par un jeu subtil de capteurs électroniques et de rayons laser, le corps du vrai malade reçoit toutes les mises à jour salvatrices que les médecins ont inoculés au clone du patient.

Bien entendu, devant cette invention qui bouleverse les lois naturelles de la reproduction humaine, le clergé a levé les bras au ciel. Mais l’amélioration considérable du confort des patients, les économies budgétaires rendues possibles ont balayé aisément toutes les bulles papales et les récriminations des évêques.

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La révolte des arbres

26 mai, 2009

Le chêne brisa ses chaînes.

Le sapin ne le sentit plus.

Le pin replia son parasol car il en avait beaucoup sur la planche.

Le hêtre ne se posa plus de question existentielle.

Le saule ne pleura plus.

Le frêne accéléra la cadence.

Le peuplier en appela au peuple.

Le platane en fit tout un plat à Anne, qui passait par là.

L’érable courut comme un lapin.

L’épicéa avertit son épicier.

Le tilleul ne mentit plus.

Le bouleau s’y mit rapidement.

Maladresses

25 mai, 2009

Le premier accident se produisit devant la machine à café du bureau. Elle était en train d’introduire sa monnaie en se haussant sur la pointe des pieds. Je m’approchais derrière elle en l’observant de trois-quarts arrière. Moulée dans un pull marin et un pantalon noir, sa silhouette fascinait facilement le regard. Ses talons hauts prolongeaient harmonieusement son profil élancé. Sa douce et longue chevelure brune effleurait ses épaules. Je ne pouvais me distraire de son visage qui prenait si bien la lumière pourtant approximative du lieu. Le front pur sous une mèche rebelle, les yeux de chat, les lèvres délicates et brillantes, le port de tête souple et fier, elle se concentrait sur le fonctionnement de la machine.

J’éprouvais en la regardant ce poids sur l’estomac qui gêne soudain la respiration. Je me suis avancé, vaguement hypnotisé. Au moment où elle se retourna, l’inévitable se produisit : le café qu’elle avait dans la main jaillit sur ma chemise.

Surprise, elle perdit un instant tout contrôle :

-« Oh ! merde », s’écria-t-elle, la bouche en cœur.

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