Archive pour la catégorie 'Nouvelles'

Polémiquons !

15 avril, 2021

« Je propose qu’en France les autos circulent à gauche, comme chez les anglais. »

« Eh ben, ça va être une belle pagaille. Pourquoi dites-vous ça ? »

« Pour soulever une polémique carabinée. Personne ne prête attention à moi. Je suis bien obligé de dire quelque chose d’idiot. »

« Mais vous pourriez aussi vous distinguer en faisant des propositions intelligentes. »

« … Ce qui intéresse beaucoup moins les gens. Si je propose la réduction de 20% des impôts, tout le monde va être d’accord et rien ne se passera, tandis que si je suis pour une hausse de 20 %, je vais me faire insulter pendant un mois sur les réseaux sociaux. »

« C’est vrai qu’il n’y a plus moyen de se faire remarquer sans prendre tout le monde à rebrousse-poil. Sur Internet évidemment, c’est ce qu’il y a de moins dangereux ! »

« Tout à fait. Vous ne me semblez pas très doué en polémique. Je vais vous donner un exemple : ne mangez surtout pas de céréales au petit déjeuner ! »

« Vous êtes fou ! C’est ce que tout le monde fait ! »

« Comment ! Monsieur ! Vous me traitez de dérangé mental, alors que je ne fais que donner mon avis sur une question qui se pose à chaque citoyen. Je m’indigne ! »

« Peut-être, mais je ne vais pas arrêter les céréales au déjeuner pour vous faire plaisir ! »

« J’en étais sûr, nous sommes en pleine cœur d’une discussion politique. Vous faites le jeu des extrémistes, monsieur. Vous brimez ma liberté d’expression. Honte à vous ! »

« Arrêtez de polluer ma boite aux lettres, monsieur ! »

« Je pollue où je veux. Vous n’êtes qu’un pauvre bourgeois replié sur ses privilèges de classe ! »

« Vous avez raison, c’est très marrant les polémiques. Je peux vous atomiser tranquillement sans prendre aucun risque. »

« C’est encore plus drôle quand on polémique sur un sujet sans intérêt ou quand on ne sait même plus pourquoi on polémique. »

« On pourrait quand même organiser des débats sérieux ! »

« Vous êtes fous ! Un débat sérieux nécessiterait que chaque participant avance des arguments solides. Chacun écouterait l’autre avec attention. Ce serait la fin de la pagaille. »

« Et vous trouvez ça bien la pagaille ? »

« C’est l’image modernes des relations préhistoriques entre les humains. C’était celui qui cognait le plus fort qui avait raison. »

« On pourrait faire une polémique sur notre manière de faire semblant de débattre sans débattre ! »

Nos incohérences

13 avril, 2021

« C’est fou. Je me donne un mal de chien pour faire pousser mon gazon et je viens de le tondre. »

« C’est la logique de l’être humain, mon pauvre. »

« Vous avez remarqué aussi que votre voiture peut monter jusqu’à 200 kilomètre-heure, sauf que la vitesse est limitée à 130 sur les autoroutes. »

« Oui, dans notre civilisation c’est considéré comme normal ! »

« Décidemment, la cohérence n’est pas d’actualité. Je mange un magnifique hamburger en sachant très bien que c’est mauvais pour ma santé. »

« Tout le monde fait ça. Le principe de cohérence s’oppose au principe de facilité. Vous faites des choses mauvaises pour votre santé parce que c’est plus facile que de chercher à en prendre soin. »

« Si je comprends bien, je me cultive par la télé parce que je suis trop fainéant pour ouvrir des livres ! »

« Exactement, mon bon. De même que vous allez chercher votre pain chez le boulanger en voiture, alors qu’il serait meilleur pour vous d’y aller à pied. »

« Ne seriez-vous pas en train de me dire que nous nous complaisons dans un monde de feignasses ? »

« Si, si ! Nous avons inventé un tas de choses soi-disant parce que c’est comme ça qu’on progresse, en fait c’est plutôt parce que ça nous permet de ne pas nous fatiguer. »

« Comme l’aspirateur connecté par exemple. »

« Tout à fait. Dans le temps ma mère faisait le ménage avec un vieux balai. »

« Remarquez qu’un balai, ça a encore son utilité pour attraper les toiles d’araignées au plafond. »

« Ne vous en faites pas, on va bientôt nous inventer le mini drone ménager qui va faire le ménage au plafond, ce qui permettra de disqualifier votre vieil escabeau. »

« Oui, mais les savants n’ont pas encore trouvé le produit génial pour laver les vitres. Moi quand je me décide d’effacer des traces avec un chiffon, tout ce que j’arrive à faire, c’est d’autres traces ! »

« Le progrès technique a encore un bel avenir. Un jour, vous n’aurez plus rien à faire chez vous. Juste à donner des ordres et un peuple de machins connectés se mettra en marche pour vous obéir. »

« C’est fascinant ! »

« Et on encore rien vu : un des principaux ressorts du progrès ce n’est pas de corriger les errements du passé, c’est de les contourner. Vous en avez marre des embouteillages, vous aurez bientôt des avions taxis qui permettront de le survoler. »

« Vous ne pouvez pas rester derrière votre ordinateur toute la journée ? Pas de problème, il est connecté à votre téléphone portable ! Vous êtes suivi partout par vos messages ! »

« Il y a encore mieux : vous produisez trop de déchets ! Super ! On construit une nouvelle usine de traitement. En plus ça crée de l’emploi. »

« Finalement, nous survivons grâce à nos incohérences.»

La terreur du Web

8 avril, 2021

« Bon, cette fois, ça y est : j’ai tiré ma dernière cartouche ! »

« Comment ça, mon bon ? »

« J’ai tout fait, j’ai critiqué tout le monde, j’ai déversé ma bile partout, sur tous les réseaux sociaux. Je suis devenu insupportable. Qu’est-ce que je peux faire de plus ? »

« Vous pourriez monter votre propre réseau social où vous pourriez vous insulter vous-même. Ce serait une grande première. »

« Non moi, il me faut un public pour faire constater mon intransigeance. »

« J’ai une autre idée : vous pourriez rédiger vos messages en bon français, sans aucune faute d’orthographe. Voilà qui surprendrait vos fans. »

« Mon caractère acariâtre risque de disparaître si mes messages sont trop lisses. »

« Autre idée : renouveler votre vocabulaire en utilisant des insultes très rares : paltoquet, faquin, foutriquet, fesse-mathieu, ganache … en plus, ça vous donnerait un air cultivé. »

« Mais je ne veux pas avoir l’air cultivé ! Je veux être la terreur des réseaux sociaux. Et une terreur n’est jamais cultivée ! »

« Ou alors, dites du bien de certains articles, ça surprendra aussi. »

« Du QUOI ? »

« Du bien … Encensez les auteurs des messages qui vous plaisent. »

« Mais rien ne me plait. Comment voulez-vous que je soigne me névroses en disant que tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil ? »

« En effet, votre cas est sévère mon pauvre. Si je postais un message de compassion à votre égard, est-ce que ça vous soulagerait ? »

« Comment ça de la compassion ? Vous voulez rire ! »

« Alors qu’est-ce que je peux faire pour vous ? »

« Insultez-moi. Plus personne ne veut me répondre, ça m’énerve. Alors insultez-moi pour que je puisse déchaîner ma haine contre vous. »

« Vous me haïssez ? »

« Ce n’est pas le problème ! Je suis en train de vous dire que je vous trouverais sympa si vous vouliez bien m’insulter sur Facebook, par exemple.»

« Bon… je vais essayer. Dois-je y mettre de la mauvaise foi ?»

« Ce serait bien. Et de la vulgarité en plus. Et puis prenez un pseudo. De manière à ce que je puisse vilipender tous ces citoyens qui se permettent les pires obscénités sous couvert d’anonymat. »

« Je vais essayer de devenir votre pire ennemi virtuel, mais ça va être difficile d’atteindre votre niveau de médiocrité. »

« Je sens que vous avez une belle qualité d’insultant sur Internet. Laissez-vous aller, rien ne vaut la pratique. Je sens que vous allez devenir abject ! »

La mode

6 avril, 2021

« Vous avez vu comment vous êtes attifé ? Vous n’êtes pas à la mode ! »

« Mais je m’en fous de la mode, mon pauvre ! Pour moi, la mode c’est quand je me sens bien dans mes vêtements. Point barre. »

« Vous vous sentez bien dans votre gilet gris en laine, à gros boutons ? »

« Parfaitement. Je porte un gilet gris qui en a vu de toutes les couleurs, si j’ose dire : des cris, des pleurs, des succès, des échecs… »

« Et votre pantalon à velours côtelés, ça fait pépère ! »

« Et alors ? Vous votre jean tout déchiré, ça fait pauvre ! »

« Ce sont des déchirures esthétiques ! »

« Savez-vous que l’habit ne fait pas le moine ? Même en gilet gris et pantalon de velours, je suis peut-être plus intelligent que vous. »

« Mais moins présentable… »

« Ce n’est pas sûr. Je peux développer une image de vieux sage. Il suffirait d’une bonne campagne de promotion sur les ondes. D’ailleurs pour améliorer ma silhouette, je vais mettre un béret et me coller une pipe au bec. »

« Misère ! Le pays des années 1950 revient au galop. »

« Je vais même remettre à la mode les « marcel ». C’est pratique « les marcels » quand il fait chaud, ça absorbe la sueur. »

« Ne me dites pas que vous allez sortir en bretelles ! »

« Très bonne idée ! C’est une très bonne mesure de sécurité. Le pantalon ne tombe jamais avec les bretelles. Je vais en profiter pour revenir au fixe-chaussette. Sur un mollet musclé, c’est de la dernière élégance. »

« Vous en voyez beaucoup des gens habillés comme vous ? »

« Non, mais vous les jeunes vous devriez avoir envie de vous singulariser au lieu de suivre bêtement le diktat de mode ! »

« Et votre grosse canadienne, vous l’avez vue votre grosse canadienne ? Même mon grand-père n’en aurait pas voulu. »

« Moi, j’ai toujours chaud par les grands froids. Et je ne vous ai pas parlé de mon slip kangourou. »

« Je ne préfère pas. Vous avez l’habitude d’aller travailler dans cet accoutrement. Et l’image de jeunesse de l’entreprise. Vous en faites quoi ? »

« Mon patron est très compréhensif. Il m’a donné un bureau isolé sans ordinateur, avec une machine à écrire Underwood, modèle 1930. Un encrier et une plume sergent-major. »

« C’est pour rire ? »

« Non, il organise des visites guidées de ses salariés de façon qu’ils apprécient l’évolution de leurs conditions de travail. C’est payant ! Donc je suis rentable ! »

« Et c’est pour ça que vous arrivez dans le parking de l’entreprise au volant de votre Quatre Chevaux, modèle 1953 ? »

Il fait chaud

4 avril, 2021

« Vous avez les mains moites. »

« C’est normal. C’est encore la canicule. D’ailleurs, avec ce fichu réchauffement climatique, c’est la canicule tous les quinze jours, maintenant. Quand, j’étais jeune on pelait de froid à Noël, maintenant je déballe mes cadeaux en maillot de bain ! »

« C’est vrai que le thermomètre ne descend plus en dessous de 28. Je me suis ruiné en climatiseurs. La consommation d’électricité… je ne vous dis pas… J’ai dû arrêter mes abonnements à Spirou Magazine et à Jardin pour tous… d’ailleurs, je n’arrive plus à faire pousser quoique ce soit dans le mien. »

« Et au bureau, c’est pire. Quand la clim est en panne, les gens laissent une flaque de sueur derrière eux. Quand elle marche, elle est tellement mal réglée que tout le monde est malade. »

« Les coques de smartphones sont fabriquées en éponge de façon à ne pas glisser des mains. »

« Autrefois, sur le trottoir, il y avait des magasins de téléphonie tous les cinquante mètres, aujourd’hui ce sont les marchands de glace qui ont pignon sur rue. »

« Depuis que la canicule règne, la religion a connu un regain de fidèles. »

« C’est sûr il n’y a que dans l’église que la température est supportable. D’ailleurs, on devrait construire plus d’édifices religieux. »

« Et les programmes de télé… vous avez vu les programmes de télé… il fut un temps où l’on ne parlait que de virus … aujourd’hui, on vous serine qu’il fait chaud toute la journée. Même la nuit, on vous explique qu’il fera chaud le lendemain. »

« C’est terrible : j’ai abandonné toute prétention sportive : dès que je mets un pied devant de l’autre, je nage dans ma transpiration. »

« A la maison, il fut un temps où mes ados ne connaissaient pas la salle de bains ; aujourd’hui, il y a des batailles rangées pour atteindre la douche. »

« Moi, j’ai utilisé le budget des vacances au ski pour faire construire deux piscines. De toute façon, il y a longtemps qu’il n’y a plus de neige. »

« Moi, je me suis acheté des bouquins. Dans certains livres d’histoire, on parle encore de la neige. Ça faisait des paysages plus beaux que nos terres craquelées. »

« Et pour sortir, vous mettez quoi ? Moi, je mets des shorts qui dévoilent mes mollets malingres. Je n’ose plus accompagner Thérèse dans la rue : ses robes dévoilent tout de son anatomie. On est mal ! On est mal ! »

« Je bois toute la journée. Il parait que les fabricants d’eau minérale croulent sous les milliards. Bientôt, il faudra que je boive du vin. Vous vous rendez compte des dégâts ? »

« Il parait que le Pôle Nord a disparu et que les ours blancs se sont adaptés. Ils ont rejoint l’Amazonie pour trouver un peu de fraicheur. »

« Le niveau des océans a monté. Aujourd’hui, l’Atlantique arrive à Limoges. Remarquez, ça fait moins loin pour emmener la famille à la mer. »

« Vous avez su ? Il parait que les gisements de pétrole sont remplacés par des gisements d’eau et qu’il faut creuser de plus en plus pour en retrouver. »

« Bon ! Vous reprenez un pastis ? »

Les sosies

1 avril, 2021

« Vous avez vu ? Vous avez la même tête que moi. Vous êtes mon sosie ! »

« Et pourquoi, ce serait moi qui serais votre sosie, c’est peut-être vous qui êtes mon sosie. »

« Disons que nous sommes le sosie l’un de l’autre. C’est extraordinaire : en vous regardant, j’avais l’impression d’avoir déjà vu cette tête là quelque part. »

« Ce n’est pas aussi surprenant. Il n’y a pas des milliards de façons de disposer une paire d’yeux, un nez, une bouche et des cheveux sur une tête. »

« En plus, vous haussez les sourcils de temps en temps, comme moi, avec un air ahuri ! »

« Ahuri vous-même ! »

« C’est bien ce que je dis. C’est tout de même étonnant de se rencontrer alors que nous sommes bientôt dix milliards sur Terre. »

« Pas tant que ça, je nous suis déjà croisé à Moscou, la semaine dernière. »

« Qu’est-ce que nous faisions à Moscou ? »

« Nous prenions tranquillement un chocolat sur la place Rouge. Vous ne vous souvenez pas ? »

« Par contre, je vous vois tous les matins dans mon miroir. Si on cherche plusieurs exemplaires de notre tête, c’est assez facile d’en trouver. »

« Et qui vois-je là-bas ? C’est votre femme, Josiane ? C’est marrant, elle ressemble trait pour trait à Thérèse. Nos femmes sont aussi sosies l’une de l’autre. »

« Voilà qui va énerver Josiane. Elle ne supporte déjà pas de croiser la même robe que le sienne dans la rue. Alors la même tête… »

« Ne m’en parlez pas. Thérèse me fait une vraie scène quand je dis qu’elle ressemble à sa mère. »

« Nous pourrions se faire un petit restau à quatre. Rien que de voir la tête du maître d’hôtel, j’en rigole d’avance. Il va avoir un malaise : ne voit-il pas double ? »

« En effet ! Et puis nous pourrions échanger nos femmes ! Thérèse ne vous tente pas ? »

« Non, quitte à changer, je préfèrerais vraiment changer ! »

« Et vos enfants ! Vous avez vu vos enfants ! Ils ressemblent exactement aux miens ! »

« Super ! Nous sommes peut-être en train de générer une humanité où tout le monde ressemble à tout le monde, ça va être le pied ! »

« C’est le début d’un film catastrophe. Il faudrait trouver d’urgence un moyen de se différencier. Laissez-vous pousser la moustache ! »

« Pourquoi moi ? Vous n’avez qu’à le faire. La moustache ne nous va pas du tout. »

« Alors marchez en penchant la tête. Et puis pendant que vous y êtes, modifier Josiane. Envoyez-là chez le coiffeur. »

« Ce n’est pas la peine, elle y va toute seule. »

« Tiens ! Qui vois-je ? Encore moi ? Mais je suis combien comme ça ? »

« C’est monsieur Dugenou, je ne voulais pas vous inquiéter, mais tous les trois nous somme des tri-sosies ! »

Les échelles de valeurs

31 mars, 2021

« Je vous estime, monsieur. »

« Vous êtes bien aimable, monsieur. Nous sommes donc amis ! »

« Non, ça n’a rien à voir. Quand nous sommes amis, nous pouvons boire un coup ensemble et raconter n’importe quoi en rigolant. »

« Alors, c’est quoi l’estime ? »

« Je vous explique. Vous avez beau prétendre le contraire, quand vous rencontrez quelqu’un vous le placez sur une échelle de valeurs selon l’intérêt qu’il présente pour vous. Pour autant, ceux qui sont en haut de l’échelle ne sont pas forcément vos copains. »

« Je comprends. Par exemple, je peux avoir de l’estime pour Henri IV, mais nous n’allons pas passer nos vacances en semble ! »

« Exact ! Moi, j’ai de l’estime pour Charlemagne qui a inventé l’école, mais on n’est pas potes ! Lorsque vous mettez quelqu’un au sommet de votre échelle de valeurs, on peut parler d’admiration. J’ai de l’admiration pour Victor Hugo, par exemple. »

« C’est intéressant. Moi, je vous mets dans l’échelle de mes valeurs à un niveau un peu moins élevé que vous me positionnez dans la vôtre. Que se passe-t-il dans ce cas ? »

« Je suis légèrement froissé, mais vous n’avez peut-être pas perçu tout l’intérêt de ma personnalité. Et puis de toute façon, quand on parle d’estime, il n’y a pas – en général – de réciprocité. On ne voit pas bien comment Henri IV pourrait nous porter de l’estime. »

« Bon, mais moi je me sens un peu gêné que l’estime que vous me portez soit supérieur à celle que que je vous porte. Vous ne pourriez pas m’abaisser un peu ? »

« Il faudrait que vous fassiez une action que je méprise. »

« Et si je vous dis que je porte une grande estime à Mollard et à Dugenou qui, de leurs côtés, me portent aussi haut dans leurs estimes. »

« Alors là, évidemment, l’estime que je vous porte baisse dangereusement. Du coup, c’est vous maintenant qui m’estimez plus que je vous estime. On ne s’en sort pas. »

« Bon, alors, je vais faire un compromis : j’estime Mollard alors que Dugenou vient de faire une chute malencontreuse de mon échelle de valeurs. »

« Là, c’est bon ! On est à peu près égaux. On va pouvoir aller boire un coup et regarder si on peut devenir copains. »

« Voilà qui me convient. Pour être copain, il faut que les niveaux d’estime réciproques soient à peu près égaux, même s’ils sont presque nuls. Par exemple, je suis copain avec Dugenou et Mollard, nous ne nous estimons pas beaucoup ; mais qu’est-ce qu’on rigole ensemble. »

« Vous n’estimez pas Dugenou ? »

« Non, il n’a pas l’air très intelligent. Il est comme moi : il ne sait parler que de foot. Vous voyez notre niveau. Avec Mollard, c’est pareil, on ne parle que de bagnole. »

« Du coup, j’abaisse encore le niveau d’estime que je vous porte. »

« Pas de chance, le niveau de mon estime pour vous vient de s’effondrer pour vous. On va pouvoir être copain comme cochons ! »

Plaignez-vous !

28 mars, 2021

« Oh, mon pauvre ! Toute la misère du monde vous tombe dessus : votre patron vous accable de travail, votre femme vous fait la gueule, vos gamins ne foutent rien à l’école… »

« …et en plus, tous les gens se foutent du fait que je souffre le martyre ! »

« Pas moi, je vous trouve bien courageux. Je me demande d’où vient tant d’abnégation. »

« Ah bon ? Vous trouvez ? Il est vrai que les jeunes d’aujourd’hui ne savent plus souffrir en silence. Ils pourraient prendre exemple sur moi avec profit. »

« Je vais leur en parler. Il faut qu’ils sachent qu’on peut affronter les vicissitudes de la vie avec autant de dignité que vous. »

« Oui, il faut bien reconnaître que je ne suis pas toujours en train de pleurnicher sur mon sort. Pensons à tous ces peuples qui souffrent de guerre ou de famine. Allons, allons ! »

« C’est vrai que vous vivez un chemin de croix. Je vous admire. »

« C’est bien aimable à vous. Je vous félicite. Si vous pouviez colporter dans l’entreprise le bien que vous pendez de mon attitude… »

« Je vais essayer, mais certains pensent que vous en faites des tonnes pour vous faire plaindre, alors que d’autres souffrent autant que vous. »

« S’ils étaient un peu moins égoïstes, les gens me plaindraient sans que je sois obligé d’exposer mes problèmes en détails. »

« On devrait pouvoir déposer une plainte pour absence de plainte d’une personne en besoin de plaintes ».

« Si on pouvait parler de mon martyre dans les réunions ou alors dans le journal interne de l’entreprise au lieu de s’extasier sur la victoire de l’équipe Dugenou-Mollard dans le tournoi de baby-foot, ce serait plus intéressant. »

« Vous avez raison, je vais faire des remontrances au rédacteur en chef. »

« Et si on faisait une petite video pour montrer un employé modèle qui fait passer ses problèmes personnels après les enjeux de l’entreprise. »

« Ce serait un grand moment de télévision. »

« Ah, mince ! Le patron vient de me retirer un dossier sous prétexte que j’ai trop de travail. Je vais aller protester. Si on me retire mes motifs d’accablement comment vais-je pouvoir démontrer mon courage et mon abnégation. Il ne manquerait plus que mes gamins deviennent assidus en cours ! »

« C’est vrai qu’on ne vous ménage pas. Si vous n’avez plus de charge mentale, vous pourriez vous plaindre que plus personne ne s’occupe de vous ! »

« Ce qui deviendrait intolérable. »

« Regardez Mollard. Il est en bonne santé, sa femme est charmante et aimante, ses gamins travaillent bien à l’école. Résultat : personne ne s’occupe de lui. Les gens évitent les collègues heureux. »

« Vous avez raison, il faut absolument que je conserve un souci pas trop grave, mais un peu grave quand même. Sinon que vais-je raconter à la cantine ? »

« Vous pourriez dire que vous voyez un psy ! »

L’homme est-il mauvais ?

25 mars, 2021

« Je me suis monté le bourrichon. »

« Qu’est-ce à dire ? »

« Je crois que je me suis fais des illusions. J’ai cru que le monde était couvert d’homme et de femmes bons ! »

« Non, c’est tout le contraire, votre maman aurait dû vous prévenir. Jean-Jacques Rousseau avait tort. Il disait que l’homme est bon par nature et que c’est la société qui le déprave. »

« Et ce n’est pas juste ? »

« Non, l’homme est mauvais par nature. Je ne lui en veux pas. Il nait avec l’idée qu’il lui faut faire sa place dans le monde. Et s’il n’a pas cette idée, ses parents lui inculquent. »

« Donc l’Homme est mauvais. »

« Absolument, regardez Dugenou : il me pique mes dossiers, ma secrétaire, mon bureau et m’adresse en plus des sourires sordides. »

« Disons donc, que l’Homme est mauvais. Et après ? »

« La nature ne le déprave pas comme disait Rousseau, c’est pire : elle aggrave sa méchanceté en développant le chacun pour soi. »

« Il y a pourtant des gens qui font le bien, comme mon voisin qui va distribuer de la soupe aux miséreux. Il est bon, lui ! »

« Oui, moi je crois que quelqu’un de bien placé laisse à l’Homme quelques occasions de bonté pour qu’il ne soit pas épouvanté par sa propre méchanceté. »

« En effet, que serait le Monde, si je faisais un sale coup à tous ceux que je croise ?»

« Pour bien faire, il faut être méchant avec les gens qui ont été méchants avec vous. Malheureusement ce n’est pas aussi simple. Disons par exemple que vous volez l’ordinateur de Dugenou parce qu’il vous a pris votre secrétaire. »

« Très bonne idée ! Mais il va gueuler ! »

« Oui probablement, parce qu’il dira que s’il vous a volé quelque chose, c’est parce que c’est vous qui avez commencé. Et vous direz la même chose. »

« Si le comprend bien, l’Homme est méchant, mais comme son voisin lui répond par une méchanceté, on ne sait jamais quel est le premier qui a commencé à être méchant. »

« Exactement. Le mieux serait peut-être de répondre à une méchanceté par une bonté. »

« Mais Dugenou va ricaner ! Il va en profiter pour m’embêter encore plus. »

« En fait, il faudrait rappeler Rousseau pour lui dire que l’Homme est mauvais et en plus idiot puisqu’il ne s’en aperçoit pas. »

« Quand il disait que la société déprave l’Homme, il n’avait pas tout à faire tort, sauf que face à l’inconséquence de l’Homme, la société ne fait que prendre sa revanche. »

« Donc moralité : l’Homme est mauvais, et la société en lui rendant la monnaie de sa pièce le rend encore plus mauvais. On n’est pas sorti de l’auberge ! »

Les sosies

21 mars, 2021

« Vous avez vu ? Vous avez la même tête que moi. Vous êtes mon sosie ! »

« Et pourquoi, ce serait moi qui serais votre sosie, c’est peut-être vous qui êtes mon sosie. »

« Disons que nous sommes le sosie l’un de l’autre. C’est extraordinaire : en vous regardant, j’avais l’impression d’avoir déjà vu cette tête là quelque part. »

« Ce n’est pas aussi surprenant. Il n’y a pas des milliards de façons de disposer une paire d’yeux, un nez, une bouche et des cheveux sur une tête. »

« En plus, vous haussez les sourcils de temps en temps, comme moi, avec un air ahuri ! »

« Ahuri vous-même ! »

« C’est bien ce que je dis. C’est tout de même étonnant de se rencontrer alors que nous sommes bientôt dix milliards sur Terre. »

« Pas tant que ça, je nous suis déjà croisé à Moscou, la semaine dernière. »

« Qu’est-ce que nous faisions à Moscou ? »

« Nous prenions tranquillement un chocolat sur la place Rouge. Vous ne vous souvenez pas ? »

« Par contre, je vous vois tous les matins dans mon miroir. Si on cherche plusieurs exemplaires de notre tête, c’est assez facile d’en trouver. »

« Et qui vois-je là-bas ? C’est votre femme, Josiane ? C’est marrant, elle ressemble trait pour trait à Thérèse. Nos femmes sont aussi sosies l’une de l’autre. »

« Voilà qui va énerver Josiane. Elle ne supporte déjà pas de croiser la même robe que le sienne dans la rue. Alors la même tête… »

« Ne m’en parlez pas. Thérèse me fait une vraie scène quand je dis qu’elle ressemble à sa mère. »

« Nous pourrions se faire un petit restau à quatre. Rien que de voir la tête du maître d’hôtel, j’en rigole d’avance. Il va avoir un malaise : ne voit-il pas double ? »

« En effet ! Et puis nous pourrions échanger nos femmes ! Thérèse ne vous tente pas ? »

« Non, quitte à changer, je préfèrerais vraiment changer ! »

« Et vos enfants ! Vous avez vu vos enfants ! Ils ressemblent exactement aux miens ! »

« Super ! Nous sommes peut-être en train de générer une humanité où tout le monde ressemble à tout le monde, ça va être le pied ! »

« C’est le début d’un film catastrophe. Il faudrait trouver d’urgence un moyen de se différencier. Laissez-vous pousser la moustache ! »

« Pourquoi moi ? Vous n’avez qu’à le faire. La moustache ne me va pas du tout. »

« Alors marchez en penchant la tête. Et puis pendant que vous y êtes, modifier Josiane. Envoyez-là chez le coiffeur. »

« Ce n’est pas la peine, elle y va toute seule. »

« Tiens ! Qui vois-je ? Encore moi ? Mais je suis combien comme ça ? »

« C’est monsieur Dugenou, je ne voulais pas vous inquiéter, mais tous les trois nous somme des tri-sosies ! »

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