Archive pour la catégorie 'Nouvelles'

Discussions byzantines

16 mai, 2021

« Arrêtons les querelles byzantines ! »

« Ah bon ? Qu’est-ce que c’est ? »

« Ce sont des discussions souvent théologiques ; sur des sujets futiles et vaseux qui n’intéressent absolument personne et qui m’énervent. »

« Par exemple ? »

« Par exemple, est-ce que votre prénom influe sur votre personnalité ? »

« Oui, bien sûr. Moi, je m’appelle Jean-Pierre. Comme prénom ringard, on ne fait pas mieux. C’était à la mode en 1960, je préfèrerais m’appeler Jonathan. »

« S’appeler comme tout le monde, c’est aussi stressant que s’appeler d’un prénom ancien. »

« Oui, mais quand même, Jonathan, ça a plus de gueule que Jean-Pierre ! »

« Donc, vous privilégiez votre apparence avant votre personnalité. Et puis, en plus les prénoms très anciens comme Augustin ou Evariste reviennent à la mode ! »

« Je ne vais pas attendre cinquante ans que Jean-Pierre revienne sur le devant de la scène pour me sentir bien dans mon prénom. Appelez-moi Peter ! Tout ce qui fait américain, ça donne l’air d’être dans le coup ! »

« Voilà ce que nous venons de dire forme une discussion byzantine, c’est-à-dire une conversation subtile et sans intérêt qui n’a aucun fondement sérieux. Que vous vous appeliez Jean-Pierre ou Oreste, tout le monde s’en fout. »

« Et si l’on discutait de l’importance des bretelles para rapport à la ceinture de pantalon ? Ce ne serait pas sans importance ! »

« Si ! Ce serait particulièrement byzantin. Moi, je suis particulièrement bretelle et vous vous allez me dire que c’est ringard par rapport à la ceinture. »

« A ce compte- là, il n’y a plus moyen de discuter ! S’il faut se demander si ce qu’on a à dire est intéressant, il n’y aura plus beaucoup de monde pour s’exprimer. »

« Là, je ne m’en fais pas, il y aura toujours des gens qui seront ravis de pérorer sur des choses qui ne passionnent qu’eux-mêmes. Par exemple : sommes-nous le fruit d’un hasard génétique ou d’une volonté divine ? »

« Pardon ! Mais c’est une question passionnante ! Tout ce qui nous arrive ou nous arrivera dépend de la réponse. »

« Oui, sauf que personne ne connaît la réponse, alors s’engager dans une discussion sans fin, ce serait particulièrement byzantin ! Il y a tout de même des questions plus urgentes. Est-ce que je vais pouvoir partir en vacances avec Thérèse et les enfants, par exemple ! »

« En effet, là vous n’êtes pas beaucoup byzantin. »

« Qu’est-ce que vous voulez que je vous dise : moi, je suis quelqu’un de pratique. Je ne vais quand même pas réfléchir sur le concept de vacances avant de boucler mes valises. »

« C’est dommage. On pourrait se demander à quoi sert d’interrompre un travail qu’on reprendra un mois plus tard avec une amertume encore plus grande qu’un mois plus tôt. »

Feux !

9 mai, 2021

« Quelle belle journée, baron. Comme il est agréable de se promener malgré les ardeurs de l’été ! »

« Depuis que je vous ai vue, ce n’est pas l’été, mais mon cœur qui brûle d’un amour ardent pour vos doux yeux, comtesse. »

« Si je comprends bien, baron, vous me déclarez votre flamme. Savez-vous que vous êtes un petit polisson ! Je devrais vous gronder. »

« Vous mettez un pauvre hère au supplice, comtesse. Depuis que la foudre a bouleversé mon esprit, je ne dors plus ! »

« La chaleur de vos propos me bouleverse, baron. Mais n’avez-vous pas un foyer qui vous attend ? Comment va cette chère baronne ? »

« Très bien, comtesse. Mais je préfèrerais vous parler de l’étincelle que vos yeux lumineux allument en moi quand vous apparaissez. »

« C’est-à-dire que le brasier de vos sentiments me gêne beaucoup, baron. »

« Ce n’est pas de ma faute, comtesse, si votre silhouette embrase mes sens. Comment monsieur le comte peut-il résister à cet incendie ? »

« A son âge, monsieur le comte se consume lentement. Il ira bientôt rejoindre feu son père ainsi que ses ancêtres. »

« Voilà une chaleureuse nouvelle, comtesse… enfin, non … »

« Vous êtes un fieffé coquin, baron. On dirait que vous souhaitez que les flammes de l’enfer accueillent ce pauvre comte. »

« Pas du tout, comtesse, je me permets de vous entretenir de l’incendie que déclenche votre regard à chacune de nos rencontres. »

« Comme vous y allez, baron. Prenez garde ! Vous allez finir par être réduit en cendres. »

« Qu’importe si mon cœur doit finir sur le gril, comtesse, si ce sont vos mains qui le torturent. »

« Mais, dites-moi, baron… D’après la rumeur, n’auriez-vous pas récemment allumer les ardeurs de la duchesse ? Enfin… c’est ce qu’il m’est revenu. »

« Que me chantez-vous là ? La rumeur m’est d’une bien méchante douleur. Quelques incendiaires jaloux ont sans doute propagé cette nouvelle comme une traînée de poudre. »

« Comme les gens sont méchants, baron. Lors de vos rencontres avec la duchesse, certains ont rapporté avoir tenu la chandelle… »

« Quelle ignominie, comtesse ! Je brûle de pouvoir rosser ces chenapans comme il le méritent. »

« Il est vrai que vous n’auriez pas été le premier à vous jeter dans le brasier du lit et des bras de la duchesse ! »

« Revenons plutôt à nos affaires, comtesse ! Vous me mettez au bûcher ! »

« Allons, monsieur le baron ! Allez-vous m’obliger à entretenir sa Majesté de l’échauffement de vos propos à mon égard ? »

« Ah bon ? J’ignorais que sa Majesté vous honorait de sa fiévreuse attention. Evidemment… dans ces conditions… »

Les envies

6 mai, 2021

« Vous avez des envies ? »

« Oui, par exemple, j’ai envie de crème au chocolat ou d’un bon clafoutis. »

« C’est bien ! Voilà des envies raisonnables qui sont accessibles pour vous. »

« Ce n’est pas tout ! J’ai envie de la femme de mon voisin. »

« Ah, ça non ! Ce n’est pas acceptable. Ce genre d’envie est un péché capital. C’est très mal ! »

« Et sa nouvelle voiture, je peux en avoir envie ? »

« Non ! Volez-là, pendant que vous y êtes ! Vous êtes un chenapan. »

« Bon, alors, j’ai envie de faire le tour du monde. »

« Là, vous rêvez ! Il faut du fric et du temps pour faire le tour du monde. »

« Si je comprends bien, j’ai le droit d’avoir des envies à condition qu’elles ne soient pas libidineuses ni inatteignables. »

« Exactement ! Ce n’est pas compliqué ! »

« Ce n’est pas très motivant. Moi, j’aime bien avoir envie d’avoir envie, comme dit la chanson de Johny Halliday. »

« Vous feriez bien d’avoir des envies à votre niveau. »

« C’est une discrimination par l’argent de plus. J’ai le droit d’avoir envie d’un éclair au chocolat, mais pas de monter dans la voiture de la reine d’Angleterre. »

« Tout compte fait, le mieux ce serait que vous n’ayez pas d’envies. »

« Mais moi, j’y tiens à mes envies, j’en ai fait la liste. Par exemple, j’ai envie que les ours blancs gardent leur banquise alors qu’elle est en train de fondre. »

« Mon pauvre ! Vous avez des envies pour les autres ! C’est généreux, mais c’est idiot ! Vous croyez que les autres ont envie que vous gagniez le gros lot de la loterie ? Les envies sont des choses très personnelles. Laissez donc les ours blancs se débrouiller. »

« Moi, je crois que le mieux serait que j’ai des envies, mais sans me donner la peine de les atteindre. »

« Là, ça s’appelle des rêves. Vous pouvez en avoir autant que vous voulez, même à propos de votre voisine. Ça ne dérange personne. Tout le monde s’en fout de vos rêves. »

« L’ennui, c’est que je ne me souviens jamais de mes rêves, mais très bien de mes envies. »

« Vous me compliquez la vie. Nous allons dire que vous avez des souhaits, c’est moins dangereux que d’avoir des envies. Quand vous êtes envieux, on vous sent prêt à l’action, tandis qu’un souhait c’est plus incertain. Par exemple, quand vous me souhaitez bonne année, vous vous fichez royalement de l’année que je vais passer. »

« Oui, mais non. Je suis d’accord pour dire que je souhaiterais partir en week-end avec ma voisine, maais je ne peux pas souhaiter un éclair au chocolat, alors que j’en meurs d’envie et que je vais me rendre séance tenante à la pâtisserie. »

« Résumons-nous. J’en déduis que ce qui distingue le souhait de l’envie, c’est le degré de la force d’attractivité exercer par l’objet de votre souhait ou de votre envie. »

Sorcellerie

4 mai, 2021

« Qu’est-ce que vous faites à genoux ? »

« Je me livre à des incantations magiques pour que les choses aillent mieux. Là, je viens de supplier Promo, le dieu des promotions pour qu’il augmente mon salaire. »

« Vous feriez mieux d’en parler au patron. Il vous refusera votre demande, mais au moins vous serez fixé, tandis que votre Dieu, on ne sait pas ce qu’il pense. »

« Et si je lui sacrifiais un poulet ? »

« Euh… vous auriez avantage à le porter à la cantine, pour que le chef nous le cuisine. Et ces fléchettes sur un portrait ! »

« C’est celui de ma belle-mère. J’ai longuement prié le dieu des dimanches à la campagne pour qu’elle soit malade ce week-end. Thérèse voudra aller la voir toute seule ! »

« Je comprends ; moi-même, je mets des cierges à l’église dans le même but. »

« Là, si ça vous intéresse, j’ai le texte d’une prière indienne. J’envisage de la danser devant le bureau de Dugenou au son des tamtams pour qu’il soit muté le plus loin possible. Si ça vous intéresse nous pourrions la psalmodier ensemble devant son bureau. »

« Je vous conseille d’attendre les nuits de pleine lune pour opérer, c’est beaucoup plus efficace. Nous pourrions psalmodier autour de sa maison. Si vous pouviez trouver une chouette qui hululerait en même temps. Sur un ton sinistre, ce serait pas mal. »

« D’accord. Vous n’auriez pas aussi un corbeau mort que je clouerai sur la porte de la mère Dupoirier du service compta ; elle fait courir le bruit que je sors avec Ginette du marketing. »

« Et c’est faux ? »

« Je n’en sais rien, ce n’est pas encore joué.  J’ai mis des citrons partout devant son bureau, ça enlève le mauvais œil et ça favorise la chance. J’ai aussi semé des pétales d’œillet de son bureau jusqu’aux toilettes. »

« Vous feriez mieux de faire venir un néo-zélandais pour qu’il lui dans le haka, ça la ferait rire ! »

« En attendant, j’ai beaucoup de boulot, il faut que j’adresse ma prière quotidienne à l’archange Michel, on m’a dit qu’il était d’une grande efficacité pour protéger les gens. »

« Moi, je cherche un rituel qui pourrait m’apporter de la chance. On m’a parler de l’œil du tigre, mais il faut trouver un tigre conciliant… »

« Moi, pour la chance, je mets du laurier sous mon lit, mais Thérèse a passé l’aspirateur. »

« Je comprends : quand je brûle de l’encens chez moi en invoquant Ploutos, le dieu de l’argent, ma femme appelle la clinique psychiatrique. »

« Nous ne sommes pas pris au sérieux.  A propos je suis à la recherche de noyaux de dattes et de sept pépins de pomme, il est possible d’accomplir un rituel pour améliorer sa mémoire. »

« Non, je n’ai pas. Par contre, donnez moi dix de vos cheveux. Moi je suis chauve, mais il parait qu’invoquer les dieux de l’audace devant dix de ses cheveux, ça marche très bien. »

« Je crois que le patron n’aime pas nos rituels. Je m’en fous. J’en ai un pour retrouver un emploi, mais j’ai besoin de 13 petits clous usagés… »

La cour du baron

2 mai, 2021

« Comment, madame, vous repoussez mes avances ? Sachez que j’en suis tout étourdi d’indignation ! J’en suis même un peu froissé. »

« Eh bien, défroissez-vous baron ! Je vous rappelle que j’ai uni ma destinée au comte devant Dieu qui doit actuellement être assez contrarié de votre empressement auprès d’une femme mariée. »

« Mais enfin, comtesse, tout le monde sait que votre union au comte est une pantalonnade. Avez-vous remarqué que chacun se tient à distance pour lui parler de manière à éviter ses postillons ? »

« Le comte est très riche ce qui lui permet de baver autant qu’il veut, monsieur le baron. »

« Et alors, si je comprends bien, en-dessous d’un certain niveau de fortune, il faut mieux avoir la bouche sèche quand on s’exprime ! Avez-vous remarqué que le comte se sert deux fois de fromage à table ? Comme un rustre ! »

« Trois fois, baron ! Il oublie toujours qu’il en a déjà pris deux fois. »

« A quatre-vingt quinze ans, le comte oublie beaucoup de choses, comtesse. Se souvient-il seulement qu’il a une épouse ? »

« Oui, prenez garde qu’il ne vous provoque en duel, baron. »

« Ce serait un oubli très arrangeant pour moi. Si ça se trouve, il viendra sur le pré en oublient son épée dans sa chambre. »

« Bon, baron… Je viens de rompre avec le duc … Donc, je veux bien examiner votre candidature au poste d’amant. »

« Le duc ? Ce freluquet était votre amant ? Et pourquoi l’avez-vous chassé ? » 

« Figurez-vous qu’il était aussi l’amant d’une autre ! Un amant multicarte en quelque sorte ! »

« Ce qui n’est pas mon cas, j’ai horreur de la traitrise en amour. Vous pourriez compter sur mon absolue fidélité. Mais dites-moi, le duc est l’amant de… »

« De la baronne Joséphine, votre épouse mon cher… »

« Comment ? Mais je m’indigne, madame ! »

« Vous voulez bien tromper la baronne, mais pas que celle-ci soit courtisée ? »

« Evidemment, que faites-vous de ma dignité ? Mes aïeux ont toujours été amants en même temps que maris. Vos réticences sont très offensantes. »

« Tout le monde sait que vous sentez, baron ! »

« Je sens quoi ? »

« Vous puez, si vous voulez ! Un amant prend un bain tous les jours, c’est inscrit dans la charte royale des amants. La reine est très à cheval sur ce protocole. »

« Soit, comtesse. De toute façon, la seule idée de passer après le duc dans vos bras, m’indispose fortement. D’autant plus que lui, il passe son temps à renifler. »

« Un défaut qui n’a pas l’air d’indisposer la baronne, votre épouse ! »

« Me voilà donc bien marri, madame ! Plus de femme, pas de maîtresse ! Voyez donc la misère dans laquelle vous me plongez ! Je fais quoi, moi, maintenant ? »

Nos enfants

29 avril, 2021

« Vous êtes sévère avec vos gamins ? »

« Je devrais peut-être, mais j’ai du mal. Ils savent beaucoup plus de choses que nous au même âge. Nous n’avons plus grand-chose à leur apprendre. Je suis parfois obligé de leur demander des renseignements. »

« C’est vrai : leurs vrais parents, ce sont peut-être leurs tablettes ou leurs smartphones. »

« Ils vous posent des questions, vous ? »

« Oui, parfois Jojo me demande l’adresse de la salle bains et Marie me réclame 100 balles pour aller au cinéma avec les copines. »

« Moi, ils veulent être habillés à la mode. »

« Le problème, c’est que la mode change souvent. De mon temps, la mode c’est ce que portait mon frère trois ans avant moi. »

« Ils vous parlent poliment ? »

« En fait, je n’en sais rien. Ils emploient un vocabulaire et des tournures que je n’ai jamais apprises. En plus, ils parlent à toute vitesse et bafouillent un peu. Alors comment voulez-vous… »

« Ne nous plaignons pas trop. Nous aussi en 68, nous étions sans doute un peu polissons, ça ne nous a pas empêché de réussir notre vie. »

« Peut-être, mais les jeunes ne veulent pas devenir comme nous. »

« Remarquez que parfois, je comprends : ma seule surprise quotidienne, c’est le menu de la cantine. Même la météo du jour, on la connait à l’avance. »

«Jojo veut une vie palpipante. Navigateur solitaire par exemple. J’essaie de lui expliquer qu’à part un canard gonflable, je ne peux pas lui offrir grand-chose pour aller sur l’eau. »

« Ne m’en parlez pas, le mien veut être présentateur de télé aux dents blanches, mais j’ai du mal à les lui faire brosser tous les matins. »

« Ils veulent tous des trucs inaccessibles. C’est délirant, mais paradoxalement, c’est plutôt un signe de bonne santé mentale. »

« Il ne nous reste plus à leur apprendre que vivre, ça consiste à abandonner un par un tous leurs rêves d’adolescents. Ensuite … on les envoie ranger leur chambre ! »

« Vous exagérez : certains réussissent de belles carrières. »

« Oui, et c’est bien ça le problème. Tant qu’ils verront des gamins de leurs âges s’enrichir au cinéma ou sur les terrains de foot, ils voudront la même chose et 90 % d’entre eux finiront déçus. »

« Notre vrai rôle ne serait-il pas de leur apprendre à se contenter de ce qu’on a ? »

« A 15 ans, on n’a rien à faire d’une philosophie de la sagesse. Il vaut mieux les laisser rêver. On pourra au moins leur dire qu’on les avait prévenus quand ils seront fatigués. »

« Bon… en attendant, il faut que je me débarrasse de tous les jouets que je leur ai achetés pour les Noël successifs, ça ne vous intéresse pas par hasard ?»

« Non, j’ai le même problème. En plus, maintenant, on ne sait plus quoi faire de leurs vieux smartphones. Heureusement qu’ils sont plus sensibilisés à la sauvegarde de l’environnement que nous l’étions. »

L’interview d’une coquette

27 avril, 2021

« Vous avez vu, je suis revenu de vacances toute bronzée. Je suis très belle. C’est fou comme je prends bien le soleil. Ce n’est pas comme cette pauvre Sophie qui est revenue rouge comme une écrevisse : ha ! ha ! Je m’esclaffe. »

« En effet, vous êtes charmante. Comment faites-vous, ça intéressera nos lectrices ? »

« Être belle au niveau que j’atteins, c’est un vrai métier, il faut beaucoup de technique pour bronzer correctement : choisir sa crème avec soin, évaluer les bonnes heures d’ensoleillement, choisir un bon emplacement, savoir se retourner à temps… Ce n’est pas donner à n’importe qui. »

« Et vous n’avez rien fait d’autre dans vos vacances ? »

« Qu’est-ce que vous voulez que je fasse ? Je ne vais pas aller visiter les veilles pierres comme Georges, c’est d’un ennui mortel. Je ne vais pas non plus sortir un livre, il aurait fallu que je perde mon temps à le lire. Tandis qu’avec le visage que j’ai, je rayonne partout où je passe. »

« En effet. Je suppose que vous entretenez votre peau au salon de beauté. »

« Bien sûr, chaque semaine je fais le tour complet : coiffeur, manucure, pédicure, massage, épilation, bronzage… Je fais attention à tout. »

« Et pour la culture ? »

« J’ouvre la télé de temps à autre pour voir ce qu’il faut dire, ça suffit. Et puis, j’apprend quelques citations par cœur et c’est bon. »

« Et cette peinture, c’est vous qui l’avez achetée ? »

« Non, c’est Georges qui s’en occupe, il a un copain qui a un copain qui connait quelqu’un qui est peintre, ça suffit pour avoir l’air au courant de ce qui se fait. Pourquoi se casser la tête ? »

« Si je comprends bien, le chef d’œuvre de votre vie, c’est votre apparence. Mais ne craignez-vous pas que cela coûte de plus en plus cher ? Ravaler une façade vieillie par le temps, ce n’est pas donné et ça devient de plus en plus urgent. »

« C’est Georges qui s’en occupe aussi. Il a intérêt d’ailleurs. Sinon, je le largue. J’intéresse beaucoup les hommes : j’ai une vraie cour de prétendants. »

« Et pour les domestiques ? »

« Je suis intransigeante. Je viens de renvoyer Paula, la coiffeuse, qui me coiffait n’importe comment et qui a manqué un rendez-vous au prétexte que son enfant était malade. Vous vous rendez compte ? Me faire passer après un enfant ! »

« A propos d’enfant… »

« Vous voulez rire ! Vous me voyez à quatre pattes en train de jouer au petit train sur la moquette. Soyons sérieuses ! »

« Et que répondez-vous à ceux qui disent que vous n’êtes qu’une coquette, irresponsable et égoïste ? »

« Moi, égoïste ? Qui est-ce qui donne à la quête de monsieur le curé à chacune de ses messes dominicales ? Et qui est-ce qui a donné à la banque alimentaire ? »

« Et pour votre voiture, j’ai vu que vous avez encore le modèle de l’an dernier. »

« Comment, ils ont sorti un nouveau modèle et Georges n’a rien vu ! Il va m’entendre ! »

Les bruits

25 avril, 2021

« Le doux froufrou des robes de bal. »

« Le rire cristallin des femmes qui le cachent derrière leurs éventails. »

« La mélopée de la jeune fille dont l’aimé est parti au loin. » 

« Le babillage du bébé. »

« Le soupir de la jeune fille en fleur. »

« Le chuintement des vagues qui s’écrasent sur la plage. »

« Le criaillement des mouettes qui cherchent leur pitance dans un ciel d’été. »

« Le murmure du ruisseau qui surgit entre les rochers de la montagne. »

« Le glougloutement de la fontaine sur la place du village. »

« Le soupir du vent dans les peupliers »

« Le gazouillis des moineaux sur les balcons. »

« Le grincement des portes en bois de la grange du fermier. »

« Le caquètement des poules qui suivent la fermière. »

« Le piaillement des enfants qui s’ébattent dans la cour de l’école. »

« Le braillement des joueurs sur le terrain de foot. »

« Le brouhaha des badauds sur le marché. »

« Les exclamations des marchands qui interpellent les ménagères. »

« Les hurlements des ouvriers sur le chantier. »

« L’expiration de l’accordéon du bal. »

« Les imprécations de l’ivrogne qui titube. »

« Les clochettes du troupeau qui tintinnabulent. »

« Le tintement des cloches de l’église dans le crépuscule. »

« Le hurlement des chiens dans la nuit. »

« Le hululement de la chouette sur sa branche. »

« Le claquement des volets dans l’orage. »

« Les pleurs du violon du papi. »

« Le rugissement de la foule quand les coureurs cyclistes apparaissent. »

« Les verres qui s’entrechoquent sur le bar. »

« La sirène des pompiers qui déchire l’atmosphère. »

« Le vrombissement des voitures sur l’autoroute. »

« Le silence du monastère. »

Une classification

20 avril, 2021

« C’est bon ? Vous m’avez mis dans une de vos catégories ? »

« Oui, vous n’êtes pas très cultivé, un peu moche et d’une ouverture d’esprit très discutable. C’est la catégorie 443. C’est une catégorie de gens médiocres, mais ne vous inquiétez pas, vous êtes nombreux dans ce cas. »

« Euh… petite question… n’êtes-vous pas en train de vous prendre pour le Bon Dieu avec cette manière de juger les gens et de les classifier ?

« Evidemment, je veux savoir à qui j’ai affaire. Vous avez le profil 443. C’est très clair et ce n’est pas de ma faute. Vous avez des efforts à faire. »

« Vous avez classé le patron en 111, c’est-à-dire la classe des gens sublimes, ne serait-ce pas un peu de flagornerie ? »

« Non, je fais en fonction de mes intérêts. Parfois je surclasse certains pour leur faire plaisir, mais c’est aussi parce qu’ils me sont utiles. »

« J’aurais préféré être dans la 342. Est-ce possible ? »

« Non. En matière culturelle, il faudrait faire des efforts et ne pas lire que votre hebdo de télé. Sur le plan physique, vous ne pouvez pas grand-chose. Au niveau de l’ouverture d’esprit, il y a une marge de progrès. »

« Et ce pauvre Dugenou, vous l’avez mis dans la classe 555, c’est-à-dire avec les gens les plus nuls. N’y-at ’il pas là une erreur de jugement ? »

« Il m’a piqué ma secrétaire ce qui dénote un niveau culturel nul et une ouverture d’esprit proche de la fermeture à double tour. Quant au physique n’en parlons pas… »

« Et vous-même, vous vous êtes mis dans quelle classe ? »

« Dans la 112 pour ne pas faire de l’ombre au patron. Je suis le seul avec Gisèle Martin à avoir accéder à cette dignité. »

« Gisèle Martin, celle qui sort avec vous ? »

« Oui, ça montre sa culture et son ouverture d’esprit. Quant à son physique, tous les hommes sont d’accord pour lui accorder la note maximale. »

« Je vous signale que moi, je vous ai mis dans la classe 494, ce qui n’est guère favorable. C’est la classe dans laquelle je mets les gens qui se permettent de juger et de classer les autres. »

« Je suis dans la même classe que la mère Poulard ? »

« Exactement, la mère Poulard, celle qui se fait un plaisir de dégommer tout le monde. »

« Dans ces conditions, je pourrais vous rétrograder en 451, en compagnie avec la mère Bignolet qui est très, très moche et qui n’écoute jamais les autres. »

« Je ne vous demande pas de me reclasser en 111, mais au moins dans une classe qui me permettrait de draguer Léontine du service du personnel. »

« Faites attention ! Elle est très bien classée en 215. Mon système a pour mérite de constituer des couples de même niveau social. Par exemple, vous êtes avec votre 443… Ce serait suicidaire de sortir avec Poupelard qui est en 545 ! »

Un cogneur

18 avril, 2021

« Je suis un vieux baroudeur. »

« Qu’est-ce à dire ? »

« Je vais là où c’est difficile, où il y a de la castagne. Dès qu’il y a du danger, je me précipite avec mes gros sabots et mon sac au dos. Et je cogne. »

« Vous aimez prendre des coups ? »

« Je n’en ai pas peur. Je suis extrêmement courageux. Je ne sais pas si je l’ai déjà dit, mais moi, je ne suis pas une chiffe molle. Contrairement à certains. »

« Par exemple. »

« Quand le patron nous supprime des tickets-repas, qui c’est qui va dans son bureau en première ligne pour râler ? »

« C’est vrai, vous êtes dévoué, mais êtes-vous efficace ? »

« Je lui ai cassé la figure. Je n’ai pas eu peur, moi ! »

« C’est dommage qu’il ait cru bon de vous licencier depuis son lit d’hôpital. Un bon patron peut-il se laisser casser le nez chaque fois qu’il contrarie sa base ? »

« Je m’en fous, moi chaque fois qu’il y a de la bagarre, je suis là ! Non mais alors ! »

« N’est-ce pas une façon un peu primaire de régler les problèmes ? Une bonne négociation peut peut-être donner de meilleurs résultats. »

« Les négociations, c’est pour les pleurnicheurs, moi je cogne. Comment croyez-vous que la race humaine a survécu sur terre ? Il en fallait à Cromagnon pour conquérir sa pitance quotidienne. Il ne la négociait pas avec les dinosaures. »

« Certes, mais depuis l’âge de pierre, il y a eu deux millénaires de civilisation. »

« Ah, elle est belle la civilisation, il n’y a jamais eu un jour sans guerre sur terre. Heureusement qu’il y a de vieux bagarreurs comme moi pour les faire. »

« Vous n’avez jamais eu envie de goûter la vie ! Par exemple, la douceur d’un soir d’été dans les prés, alors que le jour se meurt doucement au loin, derrière les collines, dans des couleurs mordorées. »

« Vous m’avez bien regardé ? Vous croyez que j’ai du temps à consacrer à la poésie. »

« Et une grande tablée d’amis autour d’un bon pot-au-feu revigorant ? Qu’est-ce que ça vous dit ? »

« Vous voulez rire, je viens de vous dire que je ne suis pas une gonzesse. Je ne me laisserai pas endormir par les plaisirs de la vie. C’est comme ça que les romains ont disparu. Il faut se battre. »

« Mais enfin, se battre n’est pas une fin en soi. D’abord, il faut des ennemis pour se battre. »

« C’est vrai. Plus personne ne veut se battre. Vous vous rendez compte : ils ont interdit les duels ! On est obligé de se colleter avec la police qui nous fait un tas d’histoire. Vous ne voudriez pas vous battre avec moi. »

« Pourquoi donc me battrais-je avec vous ? »

« Je n’en sais rien. Si ça peu vous arrangez, je peux vous insulter. Ce ne sera pas la première fois que je me battrai sans raison. »

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