Archive pour la catégorie 'Nouvelles'

Il ne faut pas rater son train, ce serait dommage !

12 août, 2009

Autrefois, je vivais mes expéditions ferroviaires comme un vrai moment de détente.  «Monter » à Paris par le train était une fête. Je m’y rendais une fois par an, à l’occasion d’un salon ou d’un congrès. Le séjour était préparé longtemps à l’avance, je réservais un hôtel avec vue sur la Tour Eiffel, j’établissais une liste de restaurants à tester, j’organisais un tour des expositions à visiter. Parfois même, je prévoyais une sortie nocturne dans des endroits coquins où je retrouvais quelques collègues prêts à s’encanailler comme des lycéens en goguette. Bref, la visite de la capitale était chaque fois un plaisir.Aujourd’hui, tout a changé. Avec le nouveau patron, Dumoulin, il faut prendre le TGV en gare de la Part-Dieu pour un oui ou non. Il faut apprendre à travailler avec nos collègues parisiens comme s’ils siégeaient dans le bureau d’à-côté. Sauf que c’est beaucoup plus compliqué. C’est même un vrai calvaire.

Les problèmes s’accumulent : le premier, que Dumoulin ignore complètement, c’est qu’une réunion de deux heures à Paris nécessite quatre heures de train « aller-retour ». Autrement dit, une journée est mobilisée pour deux heures de travail utile. La solution de Dumoulin est d’une simplicité enfantine :

-          Vous n’avez qu’à travailler dans le train !

Etre à 9 heures 30 dans une tour de
la Défense, nécessite que je me lève à 5 heures. Dumoulin n’a pas encore compris que j’ai besoin de 8 heures de sommeil par nuit que je rattrape comme je peux dans le train qui m’emporte vers la capitale.

Pour qu’un voyage se déroule dans de bonnes conditions, il faut que Monique, la secrétaire du service, soit prévenue et qu’elle ait le temps de prendre les billets. Monique a horreur d’être sollicitée de la veille pour le lendemain ce qui est pourtant l’une des spécialités de Dumoulin. C’est une râleuse Monique. Tout le boulot de secrétariat lui retombe dessus. Les chefs ne se rendent pas compte ! Et puis ensuite, il faut qu’elle ne se trompe pas de jour et d’heure. Dans le cas contraire, il faut la prier de faire les démarches d’annulation sinon on a droit, de nouveau, à la liste amère des tâches dont on la submerge « dans cette maison ».

Désormais, quand elle a pu tout à loisir me faire part de sa mauvaise humeur, Monique m’envoie par messagerie un billet électronique. Le cauchemar !

(suite…)

Un curieux trafiquant

10 août, 2009

Les hommes du Commissaire Lewandowski n’en revenaient pas. Ils venaient d’arrêter un malfrat d’un nouveau type : un trafiquant de silence. L’homme paraissait suspect, mais on ne savait pas de quoi. Son délit n’était pas répertorié dans les textes. Charles Lewandowski, un vieux routier de la brigade anti-mafieuse en avait pourtant vu de toutes les couleurs. Mais dans le cas présent, après avoir longtemps gratté son cuir chevelu grisonnant, il n’avait trouvé aucun article du Code Pénal qui aurait pu s’appliquer à l’homme qui se tenait devant lui. De plus, la soirée s’annonçait mal : le profil du prévenu lui laissait penser que l’entretien allait être long et difficile.

Louis Fougnard avait effectivement l’allure d’un trafiquant de la pire espèce. Certes, se disait Lewandowski, on ne pouvait pas condamner un homme sur sa seule silhouette, mais enfin tout de même ! Fougnard l’agaçait prodigieusement avec sa petite taille, son visage en lame de couteau, son museau de fouine et par-dessus le marché, cet air rigolard qui donnait toujours l’impression qu’il s’offrait votre portrait. En outre, il restait figé sur sa chaise, les bras croisés, ne donnant aucun signe apparent d’inquiétude. L’interrogatoire paraissait lui être indifférent ; cependant il ne quittait pas des yeux le visage du policier. Lewandowki ne supportait pas l’impertinence de son attitude. Décidemment, Fougnard, avec un look aussi inquiétant, ne pouvait pas être un citoyen innocent !

Vers cinq heures du soir, le bureau était déjà plongé dans la pénombre, le policier avait allumé sa lampe de bureau qui lui donnait suffisamment de clarté pour compulser l’épais dossier ouvert devant lui, tout en suivant l’effet de ses paroles sur le visage de l’individu qui lui faisait face. En soupirant, Lewandowski repris sa lecture à haute voix :

-         Récapitulons !

(suite…)

Une erreur d’orientation

6 août, 2009

Dieu dit :

- J’ai vécu l’Enfer !

Cette affirmation ne manqua pas d’étonner son entourage, mais de savantes recherches théologiques permettent aujourd’hui d’établir la vérité de ce témoignage.

A une certaine époque, Satan avait fait installer à l’entrée de son antre une magnifique porte de bronze de trente mètres de haut et de vingt mètres de large. Parmi ses condamnés, il avait choisi les meilleurs sculpteurs pour décorer cette ouverture monumentale de profils de bêtes féroces ou de gueules béantes de prisonniers torturés ou encore de potences et de gibets auxquels avait été accrochées des silhouettes informes de suppliciés décharnés. L’effet se voulait terrifiant pour tous les mécréants qui entraient en ces lieux avant même qu’ils y pénètrent. Il s’agissait de semer l’épouvante dans les esprits des hommes et des femmes qui s’étaient distinguées par une vie dissolue, une activité délictueuse ou de multiples malhonnêtetés  lors d’existences terrestres vouées aux péchés.

Parfois, Satan, entouré de ses principaux adjoints, venait se repaître de cette vision dantesque après une rude journée de labeur pendant laquelle il s’ingéniait à semer le trouble et la tentation dans les esprits sains. Décidemment, son Entrée était une grande réussite. Pour ajouter à la peur viscérale des nouveaux arrivants, il avait organisé un jeu de lumières et de projecteurs dont les rayons frappaient durement cet œuvre géniale faisant naître ça et là des ombres sinistres qui donnaient un air encore plus inquiétant aux sculptures des artistes.

Mais il lui fallait un personnel qualifié pour entretenir comme il convenait ce bijou d’architecture maléfique. Il fit là encore le tour de ses pensionnaires pour trouver les perles rares.

(suite…)

Ballades à Saint-Tropez

4 août, 2009

Je suis là, avachi sur mon fauteuil, dégoulinant d’une sueur sale et nauséabonde. Un bob ridicule descendu sur le nez, je fais semblant de dormir. D’ailleurs je ne sais pas quoi faire d’autre. Depuis le pont supérieur, terrassé de soleil, je les entends tous malgré le brouhaha de la foule. L’occupation primaire du chaland de base sur le port de Saint-Tropez est de déambuler en traînassant ses tongs, tout en essayant de calculer mentalement les revenus des propriétaires de chacun des yachts somptueux qui s’alignent, arrogants et flamboyants, devant ses yeux embués de prolétaire endetté.

Je n’y suis pour rien. Papa était déjà dans la vente d’armes et Papa a fortement insisté pour que je prenne la relève de la gestion de son richissime patrimoine. Et quand Papa insiste, il est de bon ton d’acquiescer vivement. Je ne me voyais pas lui répondre que j’envisageais une carrière plus classique, un peu moins risquée et donc moins lucrative.

Depuis que les hommes s’entretuent pour défendre un territoire ou parfois des idées, c’est-à-dire depuis le début du Monde, le commerce des outils de guerre a été florissant. Les progrès de la civilisation bourgeoise ont imposé aux belligérants occidentaux d’être un peu plus discrets dans leurs entreprises de tuerie, mais une clientèle plus exotique se presse désormais avec avidité à nos guichets. Je viens de terminer l’une de mes plus belles ventes de chars d’assaut à un groupe de rebelles enturbannés qui envisagent de s’emparer du pouvoir dans une république d’Asie Centrale dont j’ai oublié le nom.

(suite…)

Un tueur en série

30 juillet, 2009

Longtemps, je me suis… Non ! Je devrais dire : les personnages qui m’habitaient se sont longtemps détestés. Très gravement. Ils n’ont pas été capables de cohabiter en dépit de toutes mes tentatives de conciliation.

D’abord, il y avait l’Autre, le pire de tous : Moi-Même. D’une prétention incroyable. Fier et arrogant. Cynique et méprisant. Il se voyait déjà à la tête du Département Juridique dès que le vieux Durin aurait tourné sa casquette. Lorsqu’il sortait en groupe, il devait obligatoirement s’asseoir au milieu de la table et tenir la vedette toute la soirée. Toutes les femmes étaient priées de tomber dans ses bras avec enthousiasme sous peine d’être traitées de poufiasses ! Croyez-moi, c’était un être éreintant à supporter !

Rapidement, Moi-Même s’était trouvé confronté avec Pépère. Pépère, il ne fallait pas trop compté sur lui les soirs de Ligue des Champions. Ces jours là, c’était pizza, pack de bières, canapé. Il ne fallait pas non plus s’attendre à ce qu’il enfile un jogging fluo, le dimanche matin, pour impressionner d’une foulée puissante et souple les étudiantes qui musardaient dans les bois voisins. Le jour du Seigneur, Pépère n’avait jamais envisagé sérieusement de mettre un pied à terre avant 11 heures du matin en arguant du fait que ce dernier ne lui adressait pas la parole depuis belle lurette.

(suite…)

Les tours d’honneur

28 juillet, 2009

Les conjurés sont prêts au jour dit. Personne n’a trahi le serment. Louis a apporté la banderole, dissimulée sous d’amples vêtements. Jean s’est chargé de la corne de brume.  Quant à Richard, il a su trouver un haut-parleur. Marc est l’organisateur, il dirigera l’opération, il a tout planifié dans les moindres détails depuis de longues semaines.

-Tu me fais honte !

Louis n’en peut plus d’entendre cette phrase quotidienne dans la bouche de son père. Comment peut-on faire honte à ses parents ? A 14 ans, il pèse quatre vingt  kilos. Il est mal dans son corps disproportionné, adipeux et odieux. Les autres, en mal d’inspiration, l’ont immanquablement surnommé Bouboule. Lorsqu’il faut courir en classe de gym, c’est un vrai supplice. Lorsqu’il faut s’habiller, sa mère a du mal à le vêtir dans une taille adaptée. Lorsqu’il faut sortir, les coups d’oeil apitoyés ou ironiques des passants sur sa démarche le hérissent.

Le soir, Louis se regarde et maudit son anatomie. Sa souffrance se répercute sur ses résultats scolaires. Il ne peut se concentrer : devant l’immensité du dégoût que lui inspire son propre physique, les théorèmes de Thalès, Chasles et autres confrères mathématiciens lui apparaissent comme d’incompréhensibles élucubrations émises par des hommes à qui leur corps n’a jamais causé le moindre souci.

Parfois, il se révolte, Louis. Il faut qu’il existe autrement que par son poids excessif. Ainsi, il s’énerve devant sa mère qu’il craint moins que son père. Il parle mal, tape du pied, s’enferme dans sa chambre en claquant la porte. De toute façon, il sait que Paul, son géniteur, laissera tomber imperturbablement sa sentence favorite :

-          Et en plus, ce gosse est mal élevé !

(suite…)

Le sens de la marche

26 juillet, 2009

 Gérard marche depuis un moment au milieu de la foule. Il vient de débarquer de son train. Dès la sortie de la gare, il s’est trouvé happé par cette vague populaire. L’air sent bon le printemps. Un doux soleil réchauffe le pavé. Mais Gérard a oublié que le mois de mai s’est installé depuis quelques jours et qu’au mois de mai en ville, on manifeste au même titre qu’on moissonne au mois d’août dans nos campagnes.

Les hommes et les femmes, criant et chantant, ont envahi la chaussée. Bras de chemise et robes légères s’agitent en cadence au rythme de tambourins invisibles. Gérard ne comprend pas ce que les gens psalmodient en choeur. De plus, il a l’impression que les manifestants ne comprennent pas ce que les haut-parleurs hurlent. Si bien que du début à la fin du défilé, les slogans ne sont pas les mêmes : ils se percutent, s’entrecroisent, fusionnent dans un brouhaha bruyant et inaudible. Par moment, Gérard croit entendre des mots : salaire, logement, papier… Mais la logique d’ensemble lui échappe. Il se demande s’il ne devrait pas consulter son othorino.

Gérard regarde autour de lui pour se rassurer. Il interroge Marcel, un jeune gars à l’air décidé qui lève le poing en éructant son mécontentement. Marcel s’indigne des licenciements dans son entreprise, il n’est pas encore dans la charrette, mais il se sent menacé. Il faudrait que Gérard comprenne que les patrons font des millions d’euros de bénéfices tout en jetant la main d’œuvre sur le pavé pour accroître encore leurs marges ! Gérard approuve fortement. Marcel s’excuse : il n’a pas que ça à faire. Il reprend sa marche en redressant sa banderole et vociférant de plus belle.

(suite…)

En avant, en arrière !

23 juillet, 2009

Pendant des mois d’intense activité professionnelle, nous avions tout échangé : regards lumineux, battements de cils incendiaires, rosissement furtif, frôlements voluptueux… La gamme des indices subliminaux mais significatifs entre deux collègues de bureau qui ont tout simplement envie de sortir ensemble avait été déclinée. Et puis, n’y tenant plus, j’ai accompli le premier pas. Je l’ai invitée à dîner. On dit qu’il n’y a que le premier pas qui coûte. Celui-ci fut cher, mais les suivants auraient affolé un indice des prix amoureux s’il existait. Je n’aurais jamais pensé atteindre ce niveau d’inflation galopante.

Dans les couloirs du bureau, Maryse se comportait comme une jeune femme modèle. Sa silhouette bien dessinée par un goût vestimentaire assuré mais sage, sa lourde chevelure brune qui soulignait ses mouvements harmonieux et son regard direct mais jamais insolent ne laissait aucun homme indifférent à son passage. Mais, elle savait restée professionnelle Maryse, jusqu’au bout de ses ongles manucurés !

Sauf avec moi. Elle avait pourtant déployé des efforts surhumains pour masquer son trouble en ma présence. Pendant les mois qui précédèrent cette soirée mémorable, Maryse avait cette façon charmante de plonger dans ses dossiers en farfouillant ses papiers ou encore de rajuster ses lunettes à grosses montures qui glissaient soudainement de son nez mutin lorsque je l’interrogeais sur un point précis. Bref, je l’impressionnais et pour tout dire, elle aussi m’émouvait.

(suite…)

Un déjeuner bien arrosé

21 juillet, 2009

 Les habitants de l’immeuble avaient prévu depuis longtemps d’organiser un pique-nique à la campagne. Pendant toute la semaine Madame Dufour et maman nous avaient fiévreusement préparé un délicieux déjeuner. Tous pensaient que cette sortie viendrait à point pour divertir Madame Dufour qui portait noblement son veuvage depuis plusieurs mois déjà.

Il était convenu que nous monterions tous dans la calèche de Monsieur Durin, notre voisin. Outre Madame Dufour et sa fille Louise, ma mère et moi, nous étions accompagnés de Monsieur Durin et de son monocle, ainsi que par mon oncle Benjamin qui avait sorti, pour l’occasion, son nouveau canotier. Le cocher de Monsieur Durin avait attelé sa vieille jument Janette, dont j’aimais beaucoup flatté la crinière blonde qui contrastait avec son pelage brun.

Monsieur Durin s’amusait follement de cette équipée. Il se lissait les moustaches ce qui était parait-il, un indice de grande satisfaction chez lui. Il avait connaissance d’un petit coin de verdure charmant le long de
la Marne dont nous lui dirions sûrement des nouvelles. Tout au long du chemin ensoleillé, il chantonna gaiement pour le plus grand plaisir de Madame Dufour et de maman qui battaient joyeusement des mains. Pour distraire ses compagnes, Monsieur Durin racontait des historiettes charmantes. D’un air coquin, il demanda même à Madame Dufour, l’autorisation de l’appeler Pétronille. Celle-ci baissa prestement les yeux  et marmonna en souriant :

-          Oh !  Monsieur Durin, quel fripon vous faites !

(suite…)

Un instant d’éternité

19 juillet, 2009

Ce genre de catastrophe n’arrive pas sans prévenir. Elle est précédée de signes précurseurs qui ne trompent pas une sensibilité aussi délicate que la mienne.

Depuis quelques temps, les passants de mon pantalon se dérobent à ma ceinture, surtout ceux qui se situent dans le dos, juste au niveau du creux de mes reins. Mes mains se démènent dans le vide, je me tords vainement devant un miroir, je malmène mes articulations. Bernadette se moque. Parfois, j’abandonne mais mon élégance vestimentaire en souffre.

Souvent, je n’ai plus de chemise repassée pour partir un bureau. Devant le sourire narquois qui s’esquisse sur les lèvres de Bernadette et l’envie de mordre qui passe dans ses yeux d’émeraude, j’évite une remarque acerbe, je connais trop bien sa réponse.

Lorsque je suis pressé, la passoire à thé est désormais introuvable, je déjeune mal, très mal, mais je m’abstiens encore d’un affrontement conjugal. Je pourrais interroger Bernadette sur la propension de la passoire à disparaître au moment où j’en ai besoin. Mais il faudrait que je choisisse mes mots, je n’en ai plus le courage. Et puis Bernadette se fiche de mes déboires matinaux, elle prend du chocolat. Ce n’est pas le moment d’entreprendre une négociation sur des bases aussi fragiles. D’ailleurs avec Bernadette ce n’est jamais le moment !

(suite…)

1...151152153154155...164