L’histoire d’un poète

Léon voulait être poète maudit.

Pour ce qui est de la malédiction, il avait déjà de quoi faire puisque son père et sa mère ne voulaient plus entendre parler de lui depuis longtemps.

Il pensa qu’un poète devait porter la barbe. Oui, mais quelle barbe ? se demanda-t-il. Fort heureusement, il avait pour compagne une petite chèvre qu’il avait baptisée Léontine. Cette dernière portait une barbichette blanche qu’il trouva à son goût.

Aussi se rendit-il chez le barbier pour qu’il lui taille le même attribut pileux que Léontine. Fort judicieusement il avait apporté une photo de Léontine pour que l’artisan dispose d’un modèle. Le barbier, un peu interloqué tout de même, lui donna satisfaction.

Ensuite, il voulut être habillé comme un poète. Il se rendit d’abord chez le marchand de longues écharpes rouges. A son arrivée, le vendeur était occupé à expulser un manant qui prétendait lui acheter une écharpe bleue. Le commerçant accueillit la démarche de Léon beaucoup plus favorablement. Malheureusement, par les temps qui courraient, la demande d’écharpes rouges était forte. Pour Léon, il ne trouva qu’une vieille écharpe d’occasion, usagée, parsemée de tâches de vin. Léon en fut enchanté, cela correspondait tout à fait au caractère désespéré du poète qu’il était.

Ensuite, il trouva ses vêtements trop beaux, il se rendit chez le marchand de vestes et pantalons rapiécés. Le vendeur s’activa parce qu’il n’avait jamais vu de client disposé d’acheter à un prix aussi élevé des habits qu’il était sur le point d’envoyer à la décharge publique.

Ainsi accoutré le poète se présenta à la porte de la taverne de maître Vinasse qui lui interdit son entrée. « Qu’est-ce donc que cette attitude, maitre Vinasse ? » demanda Léon. « Ne voyez-vous pas que je suis un pauvre poète maudit, tout juste bon à gribouiller quelques vers à l’aide d’une chope de cervoise dans votre arrière-salle ? »

C’est alors que maître Vinasse manda ses hommes de mains pour qu’il expulse le poète. Léon se retrouva étalé sur le pavé. Il se frotta les mains de satisfaction puisqu’il avait provoqué la haine d’un bourgeois ce qui confortait parfaitement sa stature de poète maudit et incompris.

(A suivre)

 

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