Par procuration

« Qu’est-ce que vous faites ? »

« Je découpe des photos de vedettes que je collectionne dans un grand livre. »

« Quelles vedettes ? »

« Cinéma, chanson, sport, journalisme… enfin tous les gens qui font parler d’eux, quoi ! »

« Vous êtes un vrai groupie… C’est bizarre, que ma gamine collectionne des photos de chanteurs, je peux comprendre… Mais vous, à quarante-huit ans… »

« Non, ce n’est pas curieux. A mon âge, j’ai eu le temps de comprendre que je ne serai jamais quelqu’un de célèbre. Personne n’a créé la cérémonie des César de la plomberie qui pourrait me mettre en évidence… »

« Donc, vous cherchez à vivre des moments de gloire par procuration… »

« C’est à peu près ça. Regardez la tête de Dumollard qui reçoit son Oscar. En regardant bien la photo, je m’insinue dans son esprit pour savoir l’impression que ça fait. »

« Et ça fait quelle impression ? »

« J’avoue que je suis très heureux, mais vous constaterez quand même mon maintien modeste. »

« Et cette photo-là, avec une chanteuse à la mode en bikini. »

« Je ne la regarde pas tellement, parce que Thérèse n’aime pas trop l’air extatique qui me saisit dans ces moments-là. »

« Vous avez aussi une photo du ministre Duplantier sur son yacht de luxe. Comment vous sentez-vous dans ce symbole du capitalisme dominant ? »

« J’ai tout fait pour me cacher, tout en laissant venir quelques photographes. Sur le pont du bateau, je pense à tous ces contribuables qui, en voyant que je la coule douce, sont en train de se demander pourquoi ils ont voté pour moi. »

« Effectivement, c’est bien ce qu’on voit en observant votre air arrogant et satisfait. »

« Et celle-là, vous avez vu. Je sors d’un restau populaire pour bien montrer qu’en dépit de mon immense fortune, je suis un grand modeste, proche des gens. »

« Et là, malgré vos lunettes noires, on vous reconnait en compagnie d’un homme politique d’extrême-droite. C’est un peu gênant, non ? »

« Pas du tout ! J’ai fait faire cette photo pour pouvoir diffuser un communiqué sanglant dans lequel je combats les idées extrémistes. Avec une belle polémique comme ça, j’ai tenu la Une des journées pendant quinze jours ! »

« Donc, vous voulez faire parler de vous. »

« Evidemment, sinon à quoi ça sert tout ça ? Et regardez celle-là, je suis en compagnie de footballeur célèbre du genre à valoir 150 à 200 millions d’euros. Je peux faire valoir mon côté sportif qui ne saute pas aux yeux au premier coup d’œil. »

« Et là, cette photo, c’est qui ? »

« Non, ce n’est rien. C’est mon beau-frère qui est boulanger. Je suis allé au baptême de sa fille, mais il n’y avait pas de vedettes. »

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