Ce n’est pas une consolation

« Il faudrait que vous me consoliez. »

« Pourquoi moi ? »

« J’ai l’impression que vous consolez bien. Les autres me disent que rien n’est grave, alors que j’ai perdu Thérèse, mon job, mon logement, mon chat… »

« Il est vrai que ça commence à faire beaucoup. Je ne vois pas comment vous allez vous en remettre. C’est consternant ! »

« Je suis affligé d’une grande amertume, vous comprenez ? »

« Je comprends. J’essaie de ne pas vous consoler bêtement, mais c’est difficile. J’ai envie de vous dire que la vie est ainsi faite : il y a des bas et des hauts. Après les bas arrivent les hauts. Après la pluie le beau temps. »

« Vous avez raison, c’est nul, ça ne me console pas beaucoup. Ce qui m’arrangerait plutôt, c’est que vous me disiez que vous êtes encore plus malheureux que moi. »

« Je crois que ça ne va pas être possible, je mène la belle vie. Certes, je paie beaucoup d’impôts, je prends des raclées au tennis, je suis obligé de manger à la cantine, et il faut aller le dimanche chez ma belle-mère… mais tout ça, ça ne me rend pas vraiment malheureux. »

« Vous n’y mettez pas du vôtre. C’est rien par rapport à tout ce qui me tombe sur la tête. Vous pourriez prendre une part dans mes malheurs pour les alléger. »

« Euh… je ne tiens pas à perdre mon job. Quant à la perte de Thérèse, je n’y suis pour rien… »

« Bon, je vois ce que c’est vous ne me servez à rien. Je vous plains beaucoup : vous ne savez pas consoler les autres. Je vais aller voir Dugenou : j’ai entendu dire qu’il pleurniche bien sur le sort des autres. »

« C’est vrai quand j’ai perdu mon chien, il n’arrêtait pas de pleurer comme une fontaine, c’est moi qui aie dû le consoler en lui disant que ce n’était pas si grave que ça. »

« Ah bon ? Voilà qui ne m’arrange pas beaucoup ! Je n’ai pas envie de me trouver dans le rôle du consolateur. C’est compliqué de bien consoler. »

« Je ne vous le fais pas dire. Il faudrait une formation qui déboucherait sur un vrai métier. Quand ça ne va pas, les gens sauraient sur quelle épaule pleurnicher, alors qu’à l’heure actuelle, ils se plaignent n’importe où. »

« Bon… si je ne comprends bien personne ne sait consoler. »

« Oui, malheureusement. Aujourd’hui, mon pauvre, on est dans le monde de la performance. Honneur aux vainqueurs, malheur aux vaincus. Relever le moral du vaincu fait perdre du temps à tout le monde. Comment voulez-vous que je construise efficacement ma vie de winner, si je passe trois heures à écouter vos malheurs ? Envoyez-moi un mail ! »

« C’est une idée ça. Je pourrais pleurnicher par mail à des milliers de personnes. Dans le tas, il y en a sûrement quelques-uns qui me consoleront par la même voie. »

« Vous avez aussi les réseaux sociaux : Facebook, Instagram, etc. Vous pouvez vous y lamenter à loisirs et peut-être même que vous rencontrerez des plus malheureux que vous … »

« Non, ça ne va pas ! Je vous l’ai dit : je n’ai pas la moindre intention de consoler qui que ce soit ! »

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