Archive pour le 9 février, 2020

Le courrier de madame

9 février, 2020

« Oreste ! Veuillez porter ce pli à monsieur Dugenou, en ville ! A remettre en mains propres évidemment ! »

« Madame ne préfère pas envoyer un mail à son ami ? »

« Non, madame ne préfère pas. Depuis huit générations, on écrit nos lettres à la main dans notre famille, ce n’est pas aujourd’hui que je vais changer. »

« Pourtant, la télématique ouvre de merveilleuses perspectives. »

« Tapoter sur un clavier n’est pas une merveilleuse chose. Mes doigts malhabiles se trompent systématiquement de touches et je dois tout le temps revenir en arrière. Je mets six minutes trente pour écrire « bonjour ». »

« Remarquez … Monsieur Dugenou va être enchanté de recevoir un pli rédigé par les mains de madame. Il aura un doux moment de fébrilité lorsqu’il le décachètera. »

« Vous attendrez sa réponse évidemment. »

« Et s’il veut répondre par mail ? »

« Il ne me verra plus. Je ne veux pas d’un homme qui ne dispose pas d’une écriture élégante. Rappelons-nous tous que nous avons appris à écrire, Oreste ! Former de belles lettres avec des rondeurs, des pleins et des déliés, c’est une vraie discipline de l’esprit. »

« C’est vrai. Mais je me permettrais de faire remarquer qu’à une époque où la rapidité est devenu une vertu cardinale, un petit mail de temps en temps est très efficace. »

« Et pourquoi pas un message sur facebook, Oreste ! Vous tenez à ce que mes relations personnelles soient connues jusqu’aux fins fonds de la Sibérie. »

« Je ne doute pas de l’importance de la vie sentimentale de madame, mais les hakkers étrangers s’attaquent plutôt à des objectifs stratégiques au niveau national. »

« Il n’y a pas besoin de hakkers. Imaginez que la femme de monsieur Dugenou parvienne à ouvrir sa boîte aux lettres ? »

« Ce serait en effet un évènement fâcheux. Mais je me permets de faire remarquer à madame que je peux me faire attaquer en pleine rue par une bande de vauriens qui pourraient me dérober le pli que madame a rédigé à l’intention de monsieur Dugenou. »

« Vous aurez sûrement remarqué Oreste que le pli que je vous confie est imprégné de mon doux parfum. Quelqu’un a-t ’il inventé le mail qui exhale des senteurs aussi délicieuses ? Si c’est le cas donnez-moi vite son adresse informatique. »

« Il est vrai que monsieur Dugenou se plait à humer longuement les écrits de madame avant de les ouvrir. Cela fait partie du charme de vos relations. »

« Bon Oreste, il faut y aller. Et ne vous trompez pas comme hier lorsque vous avez porté mon pli à monsieur Dumollard qui me harcèle de textos depuis six mois pour me faire part de ses sentiments. Pff… Un homme qui n’a jamais vu une écritoire ni même un stylo. »

« C’est-à-dire que je ferais remarquer à madame que monsieur Dumollard est très riche. »

« Ah bon ? Alors j’ai peut-être eu tort de le vilipender sur Tweeter. Je vais faire une mise au point. »