Ceux qui ne parlent pas

 « Je vous remercie bien sincèrement. » 

« Encore ? Vous me remerciez de quoi ? »

« De prendre ma personne en considération. Vous me parlez alors que personne ne me parle dans la rue. »

« Et au bureau ? »

« Les gens ne me parlent pas non plus. Il faut dire que je n’ai pas un emploi stratégique et que je ne vois jamais les patrons. Donc je ne sers à personne, sauf quand on me demande ce qu’il y a à manger à la cantine. »

« Si je comprends bien, vous insinuez que les gens sont sympas quand on peut leur servir à quelque chose Il est vrai que votre modeste position ne peut être utile à personne. »

« C’est bien triste, mais c’est ainsi. Par exemple, je sais que votre tondeuse est cassée et que vous auriez besoin que je vous prête la mienne. »

« Moi ? Allons donc, je n’ai pas besoin de la vôtre ! J’ai déjà emprunté celle de Mollard ! »

« Alors pourquoi vous me parlez ? »

« C’est pour vérifier que vous n’avez pas grand-chose à dire. Vous n’avez pas beaucoup de culture : pas de cinéma, vous ne lisez pas, vous ne voyagez pas, vous ne connaissez rien au jardinage… C’est assez vertigineux. »

« Oui, mais je peux renseigner sur les programmes de télé ! »

« Soyons sérieux : on ne vous parle pas parce que vous êtes un personnage assez vide. Quand je vous rencontre, je ne me sens pas enrichi d’une nouvelle culture. »

« Vous avez raison, mais avec le boulot, les gamins à surveiller, les copains et les copines de ma femme, je n’ai pas vraiment le temps de me cultiver et nous sommes plusieurs millions dans ce cas. Nous ne sommes plus au Grand Siècle, l’Art de la Conversation a été relégué au rang des choses qui ne servent à rien. »

« Je suis d’accord : nous sommes tous victimes de la philosophie de l’utilitarisme : la poésie, le latin, l’art abstrait, les prières… sont réputés ne servir à rien. »

« Résultat : nous devenons tous des incultes. Je pense que les gouvernements et les magnats de l’économie y trouvent leurs comptes. Si le peuple commençait à réfléchir à des concepts ou des choses abstraites, on ne peut pas prévoir où il s’arrêterait. »

« Non, mais dites donc ! On dirait que vous avez des opinions politiques ! Et des idées très subversives en plus. Je me demande si je vais continuer à vous parler. »

« Oui, vous avez raison : il ne faut pas parler avec des gens qui ne parlent pas, c’est très dangereux. On ne sait jamais ce qu’ils ont dans la tête. »

« Euh… vous pourriez quand même me prêter votre tondeuse, celle de Mollard fait trop de bruit et pollue ! Vos savez bien que je suis écologiste ! »

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