Le tendre

« Je suis trop tendre. Je n’aime pas les films qui finissent mal. J’ai de la peine pour les protagonistes. »

« Il faut vous endurcir, mon vieux. La vie, ce n’est pas un jeu d’école maternelle. »

« Dès l’école maternelle, je faisais cadeau de mes jouets à mes camarades qui n’en avaient pas. Mon père et ma mère n’étaient pas tellement d’accord. »

« Et après, ça s’est amélioré ?»

« Pas tellement. Au lycée, je me faisais facilement casser la figure. Ou alors les autres me volaient mon béret, mon compas, mon rapporteur… »

« C’est un comportement animal. Quand un faible est repéré dans un groupe, il devient facilement une tête de turc. Ça s’appelle aussi du harcèlement. »

« Après j’ai courtisé Claudine. Ça n’a pas durer très longtemps. Elle m’a fait savoir que je ne devais rien attendre d’elle. Elle n’aimait que les durs de durs. »

« Alors ? »

« Alors, j’ai beaucoup pleuré. Pourquoi les femmes n’aiment pas les tendres ? C’est plein d’humanité les tendres. »

« Peut-être, mais il y a toujours un moment ou l’humanité se fiche de l’humanité.

« Mais vous qui êtes un dur, qu’est-ce que vous faites quand vous êtes contrarié ? »

« Je ne pleure pas. Je me bats, de préférence contre un plus tendre que moi. »

« Et si les tendres se révoltaient ? Et s’il n’y avait plus de tendres, les durs comme vous seraient bien embêtés, n’est-ce pas ? »

« Oui, sauf que pour se révolter, il faut être dur. Vous allez encore pleurer. »

« Je vais essayer de me contenir. Il n’empêche qu’au bureau, tout le monde me refile les dossiers emmerdants. C’est moi qui me tape toutes réunions casse-pieds. »

« Vous avez quelle fonction ? »

« Je suis tendre. »

« Qu’est-ce à dire ? »

« Je suis celui qui accepte tout. C’est très rare et donc très bien payé. Quand il n’y a que des durs, tout le monde se tape dessus et ça devient intenable. Avec moi, il n’y a jamais de conflit. »

« On doit vous donner beaucoup de boulot ! »

« Oui, c’est la raison pour laquelle, on a recruté un tendre-adjoint. Quand j’ai trop de dossiers, je lui en délègue quelques-uns. Vous pensez bien qu’il n’ose pas refuser. »

« C’est vrai qu’on est toujours le tendre de quelqu’un. »

« Effectivement, le tendre-adjoint commence à être débordé. Nous envisageons de recruter un adjoint au tendre adjoint. »

« N’avez-vous pas l’impression de devenir un vrai dur ? »

« Vous dites ça pour me faire plaisir ? »

Laisser un commentaire