A votre adresse

« J’habite avenue Victor-Hugo. »

« C’est bien. C’est classe. On voit tout de suite un immeuble cossu sur une avenue large et bien fréquentée. C’est fou tout ce qu’une adresse peut dire sur un individu. »

« Et vous ? »

« Moi, j’ai un deux pièces situé rue des Marmites. »

« Effectivement, on imagine la petite rue sans personnalité, bordée de maisons à un étage, lézardées, aux rideaux de fenêtres sales. Les trottoirs défoncés, le revêtement est troué… Bref, vous ne devez pas payer cher. Deux solutions : soit vous êtes pauvre, soit vous êtes un original qui vit dans un boui-boui pour pouvoir vous éclater sur d’autres dépenses. »

« Populaire… on dit que mon quartier est populaire pour ne pas dire pauvre, ça ne se fait pas. C’est stigmatisant. »

« Je comprends. Mais vous devriez rebaptiser votre rue. Rue de la Marmite… on sent tout de suite que la mairie n’en avait rien à faire de votre rue et qu’elle l’a baptisé du premier nom qui est passé par la tête du dernier des employés de ses services. »

« Vous avez raison. Il faudrait trouver un homme célèbre ou un héros qui a vécu dans notre quartier. Il y a bien Stanislas Bricolaud, le gérant de la superette. Il a du mérite de gérer encore quelque chose et ça lui ferait plaisir d’habiter dans une rue qui porte son nom. »

« Pourquoi pas ?  Ça vaut mieux que d’habiter dans une rue dont personne ne connait celui dont le nom a servi à la baptiser. Prenez par exemple la rue Roger Mouchard… Eh bien, elle est déserte. Tout le monde à déménagé puisque personne ne connaissait Roger Mouchard. A la mairie, on ne savait pas non plus … »

« Moi, je préfèrerai une vedette locale, Yannick Boulloche, l’avant-centre de l’équipe de foot. Comme ça, j’aurais l’impression d’habiter un peu chez lui. »

« Ne vous plaignez pas trop, il y en a qui habitent impasse des Mouches. Les mouches… c’est n’importe quoi. Pourquoi pas … les moustiques. Et surtout « Impasse », on a l’impression qu’ils vivent dans une rue qui n’est même pas terminée. On comprend que le maire n’ait pas voulu lui donner un nom correct. »

« Il y a de la ségrégation sociale même dans les noms de rue. »

« Oui, absolument.  Moi, il va falloir que je trouve un appart’ sur un boulevard. Je ne peux pas rester sur une avenue avec mon standing ! »

« Vous avez raison, il faut toujours regarder vers le haut. Je vous conseille le boulevard Amédée Laricot. »

« Qui c’est Amédée Laricot ? »

« Je n’en sais rien, mais comme il a bénéficié d’un nom de boulevard, il n’y a plus personne pour s’inquiéter de savoir qui est Amédée Laricot. Au contraire, ce nom énigmatique apporte une touche de snobisme supplémentaire à ceux qui y vivent. »

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