Et ma place ?

« Ça y est, c’est bon ! Je suis admis dans la société ! Au bureau, j’ai ma place de parking. Dans l’open space, j’ai mon fauteuil, juste à coté de la mère Dupont. « 

« Et vous êtes content comme ça ? »

« Oui, ça veut dire qu’on respecte ma présence. A la maison, j’ai mon fauteuil, personne ne s’aviserait de s’y asseoir en ma présence. »

« Si je comprends bien, il vous faut un territoire pour vous sentir heureux ! »

« Tout à fait. Au bistrot, j’ai été obligé de soudoyer les serveurs pour qu’ils me réservent la même place. Si je déjeune sur une autre table, je digère mal. Ils ont vite compris qu’il vaut mieux ne pas me contrarier. »

« C’est tout ? »

« Non, mon territoire s’étend à la notion de trajet. J’ai un trajet à moi que j’emprunte tous les matins. Personne ne devrait s’y opposer. Mais parfois, une bande d’intrus s’autorisent à faire des travaux dans ma rue et m’obligent à changer de trottoir ! »

« Et quand vous n’avez pas d’emplacement réservé ? »

« Ce n’est pas normal, je suis malheureux. Chez le médecin ou chez le dentiste, je devrais avoir mon créneau. Eh bien figurez-vous que je suis obligé de le réserver à l’avance ! »

« C’est intolérable, en effet. »

« Mes emplacements sont une prolongation de ma personne. Il y a une sorte de consubstantialité entre moi et mon fauteuil. »

« Vous ne le prêtez jamais ? »

« Non, ce serait un honneur démesuré. Je n’ai encore rencontré personne qui en soit digne. Peut-être le Président de la République et encore. »

« Et quand quelqu’un s’approche de vos territoires ? »

« Je montre les crocs, tel le chien de garde devant le manant qui menace d’envahir son espace vital. Et lorsqu’un intrus me pique ma place, j’aime autant vous dire que ça se passe mal. Je lui casse la figure si je peux, sinon je l’agonis de remarques blessantes. »

« Vous avez donc un emplacement physique qui vous est réservé dans la vie. Et sur le plan intellectuel ? »

« C’est pareil ! Ma pensée me situe forcément quelque part. La preuve, c’est que je pense toujours la même chose. Je suis écologiste, libertaire, fan de Claude François et du gratin dauphinois. J’aime mieux vous dire qu’il n’est pas encore né, celui qui me fera bouger de cette position. »

« Vous savez que la notion de territoire individuel tend à disparaitre. Aujourd’hui, on parle de colocation, de covoiturage, de partage… »

« Vous plaisantez ? Qu’est-ce que vous faites de mon identité profonde ? »

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