Moi-même

« Ça y est, j’ai mis mes lunettes, mon dentier, mon appareil auditif. »

« Vous seriez bien embêté sans toutes ces prothèses ! »

« C’est vrai. Bientôt, il faudra que je change complètement de tête. Chaque matin, je mettrai ma tête qui n’a aucun souci de vision, d’audition ou de dentition. Pendant que j’y suis, ce sera une belle tête avec de beaux yeux, un nez harmonieux, des oreilles finement dessinées… »

« Et pourquoi pas changer de corps ? »

« Pourquoi pas, en effet. Je me mettrai en me levant un corps qui marche parfaitement : musclé, bien proportionné. Pas de courbature, de bobos intempestifs. Le rêve, quoi ! »

« Si vous changez de tête et de corps, vous seriez un autre. »

« C’est vrai. Il faudrait aussi envisager le transfert de l’âme, de l’esprit, de l’intelligence, de la sensibilité. Bref de tout le bazar qui ne se voit pas. De ce point de vue, je suis assez bien doté, ce serait dommage de s’en priver. »

« Ce serait dommage, en effet. Au total, vous seriez le même homme dans deux. Un cabossé pas beau, et un autre complètement nickel. Vous allez assumer ? »

« Evidemment. Vous vous avez bien dans votre armoire des vêtements vilains que vous revêtez lorsque vous bricolez chez vous, et un très beau smoking que vous portez en soirée, pour essayer de paraitre beau ! En ayant un corps de rechange, je rénove un peu le concept, c’est tout. »

« Tout ça, ça va vous couter cher ! Un smoking, ça se loue ! »

« Vous avez raison, mais louer un autre moi-même me pose problème. Je ne voudrais pas qu’une autre personne me loue pendant que je n’ai pas besoin d’un mon autre corps. »

« Ce serait embêtant, en effet. Imaginez que vous vous rencontriez dans une soirée, vous seriez embarrassé, comme une femme qui s’aperçoit qu’une autre invitée porte la même robe qu’elle. »

« Bon, finalement, je préfère acheter mon propre corps, en location longue durée comme ma voiture. »

« Peut-être pourriez-vous en acheter un second pour votre femme, qui pourrait passer ainsi du temps avec un Apollon, pendant que vous traineriez en robe de chambre et en savates effilochées chez vous ? »

« Très bonne idée, comme ça, je n’aurais plus de remarque sur un prétendu laisser-aller. »

« Il me vient une question : que se passe-t-il si vous décédez ? Que devient votre corps de rechange ? Quelqu’un pourrait se l’approprier ? »

« C’est vrai. Je ne veux pas devenir n’importe qui après moi. J’ai quand même bonne réputation et une certaine dignité. »

« J’ai une idée. Choisissez vous-même à qui vous vous donnez. Vous pourriez ainsi vous léguer par testament. »

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