Archive pour le 6 mars, 2018

Les soucis quotidiens

6 mars, 2018

« Vous êtes de bonne humeur, ce matin ? »

« Je ne sais pas. C’est comment la bonne humeur ? »

« C’est quand vous voyez la vie sous un jour optimiste. Vous êtes gai, enjoué. Vous racontez des blagues, on aime vous fréquenter. »

« Euh… c’est peut-être beaucoup demander. Vous comprenez… il faut supporter le patron, ma femme, mes gosses, la Sécu, la télé… »

« Alors, vous êtes de mauvaise humeur. Vous êtes sombre. Vous pensez que tout va mal, vous n’aimez personne. Vous êtes susceptible. »

« Non, je ne suis pas ça. Je dis simplement que dès que je mets un pied parterre, j’ai plein de soucis qui m’assaillent la tête. C’est quelle humeur, ça ? »

« C’est bien ce que je craignais. Vous êtes d’une humeur normale, c’est-à-dire pas d’humeur du tout. On en est tous là, tous les jours. On doit avoir des soucis quotidiens, c’est obligatoire. On n’a pas le droit d’être dépressif, ni joyeux pour autant. »

 « Si je comprends bien, on a tous des problèmes, mais des problèmes homologués, convenables, en quantité raisonnable. Ni trop, ni pas assez. »

« Evidemment ! Vous allez me dire que vous pourriez payer des domestiques pour s’occuper de ces petits problèmes quotidiens, mais vous vous ennuieriez très vite et vous seriez obligé de vous inventer de nouvelles préoccupations. »

« J’en déduis qu’on ne peut jamais avoir l’esprit libre et dégagé, ouvert à l’air du temps, prêt à s’enthousiasmer pour une fleur qui s’ouvre ou un oiseau qui chante sous votre fenêtre. »

« Et encore quoi ? les esprits libres sont très dangereux. Ils peuvent réfléchir aux conditions de leur vie, bref devenir subversifs… »

« C’est mal de réfléchir ? »

« Oui. Ce n’est pas votre job, vous avez les journaux télévisés pour réfléchir à votre place, c’est bien suffisant. »

« Euh… c’est-à-dire que je suis un être humain quand même. « 

« Je vous vois venir, vous allez me dire que vous avez envie de vous cultiver. C’est ça le problème des gens à humeur « normale », comme vous avez les soucis de tout le monde, tous les jours, vous finissez par vous ennuyer. Alors, vous voulez lire, aller au cinéma, au théâtre et ça n’en finit plus ! »

« Si je comprends bien, l’ennui, c’est le début de la subversion ! »

« Absolument, c’est pour ça que le pays va si mal.  Je vous résume la situation : tout le monde est d’humeur normale. On a tous les mêmes problèmes, tous les jours. On s’ennuie, alors on se créé un problème plus important que les autres qui nous met de mauvaise humeur (c’est plus facile que de se mettre de bonne humeur)  : fraude fiscale, divorce, démission…  ou alors pire, on se cultive, on commence à lire, à réfléchir… Et c’est le début de la fin. »