Il faut réserver !

« Je me demande si j’ai bien ma place sur la planète. »

« Allons bon, voilà autre chose. Qu’est-ce qui vous fait dire ça ? »

« Il faut toujours quémander ma place. Au restaurant, il faut réserver. A l’avance. Et ce n’est pas sûr qu’on vous prenne. Lorsque j’ai voulu aller dans la fac de mon choix, il a fallu aussi que je l’affiche sans être sûr d’être entendu. »

« C’est normal, il y a du monde qui veut la même chose que vous. »

« Oui, mais moi, ça me donne toujours l’impression d’être rejeté par la société. Ainsi quand j’arrive sur un parking public, en général c’est complet et personne ne me donne sa place pour garer ma voiture. »

« C’est normal, il faut prendre la queue. »

« Et voilà, c’est le problème ! La prolifération des files d’attente dès que je sors de chez moi : au supermarché, au péage de l’autoroute, chez le médecin, au cinéma… Nous sommes dans la civilisation de la file d’attente. »

« Certes, mais quand tout le monde veut la même chose, il faut bien s’organiser. On ne va tout de même pas retourner au temps ancien où c’est le plus fort qui avait systématiquement la priorité. Chacun, son tour ! »

« Peut-être, mais moi ça me donne l’impression de ne plus pouvoir exprimer ma personnalité. Au supermarché, je n’ai même plus le temps de draguer la caissière. Chez le médecin, j’ai la sensation qu’il ne s’occupe pas de mon cas avec plus d’application que celui qui me précède ou celui qui me suit. »

« Si je comprends bien, vous voudriez qu’on vous accueille partout comme un être humain et non pas comme un numéro. »

« Oui, au restaurant par exemple, j’aime bien qu’on m’appelle par mon nom et qu’on tienne compte de mes habitudes. Genre : par ici M.X… , on vous a gardé votre table habituelle. »

« Au péage de l’autoroute, c’est un peu compliqué. Le personnel est remplacé par des machines automatiques qui se fichent un peu de votre nom, pourvu que vous payiez. »

« C’est bien le problème ! Mais le médecin par exemple pourrait réserver une demi-journée pour moi. J’aurai le temps d’exposer en détail mon cas. Eventuellement, nous pourrions en discuter autour d’un verre. Il comprendrait beaucoup mieux ce qui m’arrive. »

« Euh… la Sécu ne va peut-être pas être d’accord… »

« Et voilà ! Tout est fait pour brider ma liberté ! Réserver sa place, ça ne me permet pas d’exprimer mes impulsions créatives. Ainsi, je devrais pouvoir me lever le matin et aller prendre l’avion pour n’importe où sans l’avoir prévu six mois à l’avance. Ou alors aller au resto sans me faire mettre à la porte au prétexte que je n’ai pas réservé. »

« Vous vous rendez compte du bazar que ce serait si tout le monde faisait comme ça ? »

« Peut-être, mais alors il ne faut pas se plaindre si les citoyens ont l’impression d’être des numéros, parce que c’est bien ce qu’ils sont ! »

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