Deux héros

« Je suis un tyran, un vrai despote. Je commande tout le monde. Partout où je passe, j’inspire la crainte. Les gens redoutent mes prises de paroles. »

« Vous devez souffrir. »

« Oui, un peu parce que personne ne m’aime. Mais en contrepartie, mon ego est content, je me sens fort, nettement au-dessus de mes contemporains. »

« Mais n’est-ce pas un sentiment un peu dérisoire, parce qu’à la fin… »

« Je sais, on finit tous en tas de poussière, mais j’en aurai bien profité. »

« Remarquez… Je vous critique, mais moi, je suis un vrai débauché : luxure, alcool, drogue… Je n’hésite jamais à m’éclater. »

« Et vous êtes content ? »

« Pas spécialement, mais ça me permet de me sentir au-delà des autres, dans un autre monde. Comme vous, je décolle. Finalement… vous ne seriez pas aussi un peu drogué ?»

« Si, mais il ne faut pas le dire. Au niveau de prétention que j’ai atteint, une cure de désintoxication serait fatale. Je pourrais devenir sympa avec les autres. »

« Moi aussi, si je commence à être sobre, je vais être normal. Métro, boulot, dodo. Vous voyez ce que je veux dire. Je ne serai plus marrant du tout en société. »

« C’est vrai qu’on a un point commun. Les gens ont besoin de profils comme les nôtres pour pouvoir nous critiquer. »

« Absolument. Leur besoin de critique est vital. Nous sommes des repoussoirs, chacun peut constater en nous regardant ce qu’il serait devenu, s’il ne suivait pas les règles du savoir-vivre en société. »

« Nous sommes donc très utiles. Est-ce qu’on peut imaginer un pays où il n’y aurait ni despote, ni débauché ? »

« Non. Les gens s’ennuieraient puisqu’ils n’auraient plus personne à critiquer. Ils inventeraient de nouvelles perversités. Finalement, nous servons à limiter le nombre et l’étendue des déviances sociales. »

« Et en plus, comme ils n’auraient plus notre mauvais exemple sous les yeux, ils ne connaitraient plus notre comportement et seraient donc tentés de les réinventer. »

« C’est comme une vieille maladie qu’on croit éradiquée. On n’y prête plus attention, et puis elle revient subrepticement. »

« A nous deux, nous constituons une entreprise de salubrité publique. »

« Je salue notre dévouement à la cause collective. »

« Ceci dit, moi je vais me soigner. Je ne vois pas pourquoi c’est toujours les mêmes qui doivent se dévouer. Allons voir Roger Dugenou, il faudrait qu’il se mouille un peu aussi, lui. »

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