Archive pour le 22 août, 2017

Tous des objets

22 août, 2017

« Je fais partie des gens qui restent chez eux et qui ne font rien. »

« Rien ? Ce n’est pas possible de rien faire. »

« Ah si ! Je m’enfile un plein bol de céréales le matin. »

« Ah ! Vous voyez ! Vous êtes bien obligé de faire quelque chose puisque vous allez au supermarché pour renouveler votre paquet de céréales. »

« Non, pas du tout ! Je me le fais livrer. »

« Et voilà, l’hypermarché était le dernier lieu d’une pseudo-socialisation des isolés comme vous. Et même ça, ça disparait ! »

« Vous avez l’air de penser que je vis comme à l’âge de pierre. »

« Non, même les hommes de Cro-Magnon vivaient en bandes, en s’appuyant les uns sur les autres. Vous, vous avez un destin de légumes. »

« Non, je vais devenir un objet, comme tout le monde. Mais attention, pas n’importe quoi : un objet connecté, tout de même ! »

« Quel intérêt ? »

« Tout deviendra plus facile à gérer. Aujourd’hui l’être humain a encore des sentiments : il se marie, puis il divorce quelques années plus tard, ça entraine des coûts supplémentaires. En période de restrictions budgétaires, vous comprenez… Quand on sera tous des objets, le problème sera résolu… »

« Comment vous faites pour ne rien faire, ça doit être compliqué ! »

« Non, pas tellement. Le progrès aide l’homme à ne plus en foutre une rame. Je ne lave plus ma salade qui est livrée en sachet. Je ne vais plus à la salle de sport, je me branche sur des électrodes qui font bouger mes muscles sans moi. J’utilise un robot au lieu de me fatiguer à passer l’aspirateur. Bref…. Je vais vers le rien, le néant absolu… »

« Vous vous entendez bien avec vos voisins ?»

« On ne s’entend ni bien, ni mal. On ne s’entend pas. Il faut dire que l’un appartient à la catégorie des gros nuls qui vont dans les clubs de strip-tease. Il finira sa vie en objet de mon opprobre. L’autre qui ne parle que de foot qui achèvera son existence en objet de ma compassion. »

« Et vous, quelle sorte d’objet, voulez-vous être ? »

« Il n’y aura bientôt plus d’objet utilitaire, puisqu’on ne construira plus rien. Je préfèrerais être un très bel objet décoratif. Comme un pot de fleurs. Ou alors un portrait historique, un peu comme le portrait de mes ancêtres accrochés dans l’escalier. »

« Vous êtes sûr que vous ne déprimez pas un peu ?»

« Non. Mais on va arrêter l’interview. En faisant de moi l’objet de votre attention vous retardez ma mutation. »