Archive pour le 15 août, 2017

En file indienne

15 août, 2017

« Vous avez remarqué ? »

« Quoi encore ? »

« Où qu’il aille, l’homme se déplace toujours en file indienne, les uns derrière les autres : à l’école, au péage de l’autoroute, au supermarché, à la pompe à essence, au guichet de la sécu, chez le médecin… »

« Chez le médecin, on voit mal 3 ou 4 patients se présenter de front. Mais je suis d’accord, faire la queue est une activité consubstantielle à la vie en collectivité. »

« Les Sioux utilisaient cette technique de façon à ne pas révéler leur nombre lorsqu’ils se déplaçaient sur le sentier de la guerre. »

« Ah bon ? »

« Oui, puisque l’un mettait ses pieds dans les traces du précédent, c’était astucieux. Aujourd’hui, je ne mets pas mes pieds dans la trace de celui qui me précède à la caisse du supermarché, ça ne sert à rien. »

« Bon, on ne devrait donc pas dire qu’on est en file indienne, puisqu’on avance n’importe comment. »

« Le principe reste le même. On a l’impression d’une chaîne infernale dans laquelle, on est qu’un petit maillon, identique au précédent et au suivant. D’ailleurs Jacques Brel a fait une excellente chanson sur ce thème. »

« Ce qu’il y a d’étonnant, c’est que l’individu moyen tient à ce système. Chaque fois que j’essaie de déborder la file à la Sécu ou au cinéma, je me fais casser la figure. Il parait que c’est chacun son tour. »

« Ça s’appelle la discipline collective. Mais vous pouvez payer quelqu’un pour qu’il tienne votre place dans la file du ciné pendant que vous allez boire un coup, ça se pratique aux Etats-Unis. »

« C’est quand même étonnant. Tout se vend, y compris notre place dans la société, si on n’a pas envie de la tenir. »

« Faire la queue est une activité stressante, elle est donc « marchandisable » comme toutes les activités agaçantes : laver la salade, faire le ménage, etc…  Donc, il est normal que les marchands fassent un objet désirable du fait de ne pas faire la queue, par exemple en vendant un pass qui vous évite d’attendre à la barrière de péage. »

« Moi, je m’en fous, j’aime bien faire la queue. J’ai le temps de regarder mes contemporains, de réfléchir à ma place dans le monde… Et puis quand il n’y a pas de queue à la Sécu, je me demande toujours si ce n’est pas le jour de fermeture, ou si je ne me suis pas trompé de guichet. C’est aussi très traumatisant. »

« Vous avez raison, il devrait exister aussi un ‘pass’ qui assure de faire la queue partout où l’on se présente. C’est un moment de grande humanité ».