Archive pour le 22 mai, 2017

Un fantôme

22 mai, 2017

« Je suis rien. »

« Comment ça, rien ? »

« Rien du tout, je vous dis. D’ailleurs, je me demande comment vous pouvez parler avec un rien du tout, ça me déstabilise. »

« Je vous parle comme à un être humain. »

« C’est une erreur. Je ne suis pas un humain, je suis une huitre. Je ne l’ouvre jamais. Je n’ai rien à dire. Je suis un être falot, sans intérêt. Depuis, que vous vous adressez à moi, je suis complètement désarçonné. »

« Mais enfin, vous avez l’allure d’un homme… »

« Je suis complètement transparent. Regardez bien. Vous ne voyez rien à travers moi ? Comment faites-vous pour apercevoir de ma présence ? »

« Euh… j’observe. »

« C’est bien mon problème. Je ne fais pourtant aucun effort pour me mettre en valeur. Je n’ai aucune conversation. Je ne suis pas amusant du tout. »

« Mais pourquoi faites-vous ça ? »

« Je ne tiens pas à être repéré. Je suis tranquille comme ça. Je suis personne. »

« Pourtant vous êtes bien obligé de coexister avec d’autres. »

« Oui. Au travail, je suis dans le même bureau que Dugenou. Je ne suis pas sûr qu’il se soit aperçu de mon existence devant lui. Quand je pars en congés, personne ne s’en aperçoit. Tout le monde a oublié mes attributions. Moi aussi. »

« Je suis sûr que vous parlez de temps à autre. »

« Quand je parle, les autres continuent à parler entre eux. Ils ne comprennent pas ce que je dis. D’ailleurs, moi-même je ne suis pas certain de me comprendre. »

« Vous avez quand même des dossiers administratifs. Au minimum, vous êtes repéré par l’Administration ! »

« Même pas.  A la Sécu, ils ont perdu mon dossier. Aux Impôts, on m’a certifié que je n’existe pas. Je suis dispensé de taxes locales parce que la Mairie n’arrive pas à me prendre en considération. »

« Mais vous avez sûrement des soucis qui vous mettent en contact avec des gens. »

« Non. Comme je ne suis rien, il ne m’arrive jamais rien. Je ne souffre de rien. Sauf un jour où j’ai failli devenir quelque chose. »

« Ah ! Vous voyez ! »

« C’était une femme : Marie. Elle s’est adressé à moi par erreur. Mais il faut dire qu’elle aussi, c’était une rien du tout. »