Henriette au bal

La rumeur des conversations enflait jusqu’à étouffer les envolées lyriques des violonistes auprès desquels des couples valsaient en se donnant des airs. A la clarté incertaine des chandeliers vacillants, des silhouettes confuses se dessinaient.

 Au milieu des robes étincelantes, des épaules nues ou endiamantées des femmes, on distinguait des uniformes de la garde impériale et quelques bedaines arrondies de puissants sénateurs, entourés de quémandeurs empressés.

Le général, à la démarche raide et au torse large, s’inclina avec une science exacte des bienséances devant la marquise, laquelle laissa courir un mince sourire sur ses lèvres parcheminées et eut un vague mouvement de son éventail fermé en signe d’acceptation.

Le général venait d’obtenir l’autorisation de tendre son poignet à la jeune Henriette qui patientait depuis un moment auprès de sa mère. Lorsqu’elle avança sa main vers la manche galonnée, Henriette jugea bon de laisser rosir ses hautes pommettes.

La marquise avait déjà décidé que le général qu’on avait vu prendre des ponts défendus avec acharnement par l’ennemi était un très excellent parti.

Il est vrai que le général était spécialisé dans l’attaque des ouvrages d’art. Il pensait que l’attitude fougueuse du soldat entrainant ses hommes à l’assaut, drapeau flottant dans le vent des boulets ennemis, lui convenait à merveille. Il avait déjà expérimenté cette envolée à plusieurs reprises sur des passerelles sans intérêt stratégique,  prises depuis longtemps à l’adversaire. Il hurlait à pleine poitrine : suivez-moi mes braves, de telle façon que le peintre préposé aux armées puisse saisir la virilité de ses traits à cet instant précis.

Le général empanaché s’était ainsi bâti une belle réputation à la Cour. Comme l’empereur l’avait couvert de bienfaits, et que le métier des armes n’était pas sans risque, même si on le pratiquait à couvert, la marquise voyait d’un bon œil – celui qui lui restait – la cour que le général faisait à Henriette.

Pourtant, selon Claudette sa chambrière, Henriette rencontrait en cachette un jeune journaliste dont les ragots alimentaient une feuille de chou républicaine. La marquise faillit entrer dans un vif courroux, mais en femme rouée, rompue aux choses de la bagatelle, elle se décida d’une stratégie plus habile.

Henriette épousera le général, tout en espérant qu’il soit emporté prochainement par un boulet perdu. Pendant ses faux exploits guerriers, Henriette prendrait le journaliste comme amant. La marquise savait que la presse faisait et défaisait les réputations. Ella avait déjà exploré son pouvoir de nuisance, lorsqu’elle avait été surprise par le marquis avec un jeune palefrenier beau comme un dieu.

De plus, les idées républicaines s’avançaient. La démocratie aussi. C’était navrant, mais c’était ainsi. Bientôt, le peuple prétendra élire ceux qui exerceront le pouvoir en son nom. Il valait mieux avoir un pied dans chaque camp.

Lorsqu’Henriette essoufflée et haletante regagna sa place à ses côtés, la marquise eut l’impression désagréable qu’une ombre voilait le beau regard pers de sa fille.

Le général avait mauvaise haleine.

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