Les bruits

« En fait, on ne communique pas par les mots, mais par les bruits émis par nos bouches, comme nos ancêtres des cavernes. »

« Ah bon, expliquez-moi ça, Maître. »

« Par exemple, quand je dis caverne, j’entends le murmure des voix de Neandertal et ses copains se répercuter contre les parois des antres dans lesquels ils vivaient. »

« Vous avez beaucoup d’imagination. »

« Oui, si je dis ‘éclaboussure’, vous entendez quoi ? »

« Moi, j’entends : éclaboussure. »

« C’est nul. Moi, j’entends le ‘splash ‘ émis par le gamin qui saute à pieds joints dans une flaque d’eau après la pluie. De même quand j’entends le mot ‘ouragan’, je perçois le bruit sourd du vent dans le lointain avec la première syllabe, et la force rageuse des éléments déchainés avec la fin du mot. »

« Vous avez l’oreille exercée, moi je n’entends pas grand-chose d’autres que le mot. »

« Et quand vous dites ‘déchiré’, vous n’avez pas dans l’oreille le bruit de la feuille de papier qu’on découpe en deux d’un geste agacé. »

« Maintenant que vous me le dites, si peut-être. Remarquez que les mots ne titillent pas seulement l’ouïe. Par exemple, quand on me dit ‘désinvolte’, moi je vois tout de suite l’attitude d’un type, qui sifflote avec les mains dans les poches et l’air de se foutre de tout. »

« C’est vrai la vision et l’ouïe peuvent être sollicitées en même temps. Par exemple, quand vous employez le verbe tintinnabuler, moi je vois tout de suite un troupeau de chèvres qui trottinent sur un chemin de montagne en faisant entendre le son de leurs grelots. »

« Si je comprends bien, on n’a pas tellement évolué depuis Néandertal et ses copains, on se parle par bruits. On a un peu arrangé les choses en choisissant un vocabulaire qui évoque des sons. »

« Oui, mais il ne faut pas pousser trop loin cette brillante théorie. Par exemple, je viens de dire ‘théorie’ et en disant ce mot, je n’entends rien du tout. »

« C’est-à-dire que depuis la langue de Néandertal, les hommes ont découvert des machins abstraits qui n’ont pas de consistance matérielle et qui ne font donc pas de bruit. »

« On peut aussi entendre ou voir quelque chose ou quelqu’un à l’ide l’emploi de suffixe. Par exemple le suffixe -asse permet de décrire précisément une personne en caricaturant un trait de physique ou de caractère. Une personne mollasse, c’est encore un être plus mou que mou. Et on a l’impression d’avoir sous les yeux sa silhouette affalée. Pareil quand on dit d’une femme que c’est une hommasse. »

« Oui, ce suffixe émet un son qui convient quand on veut être un peu méprisant. Par exemple ‘paperasse’, ce sont des document papiers qui ne présentent aucun intérêt. »

« Finalement, le bruit qu’il provoque compte plus que le mot lui-même. »

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