La fable de l’investisseur et de l’épargnant

L’investisseur fait face à l’épargnant. Entre eux, un contrat attend sur le bureau. Il est vierge de toute signature, car l’épargnant hésite.

L’investisseur continue à sourire, mais un bon investisseur est doté d’un talent qu’on trouve dans peu de corporations : il réussit à sourire tout en soupirant d’exaspération. Mentalement.

 Il a tout fait pour accueillir l’épargnant et faire bonne impression.  Cette maquette du nouveau village de vacances qu’il va construire dans la Midi, lui a coûté les yeux de la tête. Il a dû virer son ancienne secrétaire, pour recruter l’équivalent d’un top-modèle, aux jambes interminables. Il l’a chargée de minauder auprès de l’épargnant. Elle s’appelait Josiane, il a été obligé la rebaptiser Jessica. Bien entendu, il a commandé à Jessica de servir le café à l’épargnant en lui demandant de se pencher suffisamment pour permettre au visiteur de profiter de son décolleté.

Quand on est rentré dans le vif du sujet, l’investisseur a rassuré l’épargnant. C’est le B.A. BA du vendeur de n’importe quoi, il faut commencer par rassurer, que ce soit pour vendre une paire de lacets ou des villas en bord de mer. Car l’homme est un être inquiet. Il a peur de tout et de tous : de l’instituteur, du curé, des parents, du conjoint, du patron, du banquier… L’investisseur aussi lui fait peur, l’épargnant le scrute au fond des yeux. N’y-a-t’il pas comme une esquisse d’avidité dans son regard qui dénoterait une intention évidente de l’escroquer derrière ce sourire étincelant et cette secrétaire à la peau couleur de miel ?

Donc, l’investisseur rassure, en prenant l’air de celui qui est depuis longtemps dans le métier, qui en a vu de toutes les couleurs et qui, s’il dit ce qu’il dit, c’est qu’il est sûr de ne pas dire n’importe quoi.

-          Encore un peu de café ?

Non, l’épargnant ne veut plus de café. Quand on est sur le point d’abandonner plusieurs millions d’euros sur une simple signature, on n’a pas envie de se bourrer de café. Peut-être de whisky, mais l’investisseur n’en propose pas. Devant les atermoiements de l’épargnant, ce dernier soupire encore, toujours mentalement, en se disant qu’il faudrait peut-être qu’il demande à Josiane d’acheter une bouteille d’alcool.

Allez ! L’investisseur lance l’argument classique, celui qui doit faire mouche : il a un autre client qui est prêt à s’engager si l’épargnant lui fait défaut. Il faudrait qu’il se décide rapidement. L’épargnant reprendrait bien, tout compte fait, une autre tasse de café. Jessica se précipite et redouble de dandinements, en jouant de sa mini-jupe.

-          J’ai quelles garanties ?

Et voilà ! Ces épargnants, ils sont tous pareils. Ils veulent récupérer leur argent et se gaver d’intérêts très rapidement. Jessica sent que l’atmosphère se tend. Elle opère un mouvement de repli, elle a des ongles à limer dans son bureau.

L’investisseur rappelle l’ancienneté et donc la solidité de son entreprise, mais il commence à en avoir marre. Il dit qu’il ne veut pas bousculer l’épargnant et qu’il comprend sa prudence. Il replie son contrat et lui conseille de diriger ses fonds vers des opérations moins risquées. Une lueur de panique se glisse dans le regard de l’épargnant. Personne ne l’a jamais pris pour un froussard. La dernière fois, c’était Boulard, dans la cour des CM2. L’épargnant se souvient soudainement qu’il a souffert de cette remarque et qu’il a voulu casser la figure à Boulard. Finalement, sans qu’il ait vu venir le coup, c’est l’épargnant qui s’était retrouvé à terre, le visage ensanglanté.

Il signe.

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