Archive pour le 15 septembre, 2016

Soyons courtois !

15 septembre, 2016

« Je vous adresse mes compliments. »

« Lesquels ? Parce qu’il y en a de deux sortes. Lorsque j’obtiens enfin quelque chose que j’ai voulu, vous pouvez me complimenter pour ma réussite. Lorsque le diner auquel je vous ai convié vous a plu, vous pouvez me complimenter pour exprimer votre contentement. »

« C’est vrai qu’il faut préciser la raison pour laquelle on vous complimente. »

« De toute façon, je préfère les félicitations et si possible vos plus vives félicitations. Quand vous me complimentez, j’ai l’impression que vous faites ça pour être poli, mais que vous vous en fichez un peu. Je ne vous en veux pas de m’avoir complimenté pour le mariage de ma fille, je peux concevoir que ça vous est complètement égal. Moi aussi d’ailleurs. »

« Bon d’accord, mais pour que je vous félicite, il faut que je sois enthousiaste. Que ce qui vous arrive me remplisse de joie, comme si j’étais moi-même concerné. Il y a dans le mot « félicitation » un début de déchainement de plaisir que je ne ressens pas vraiment quand vous m’inviter à diner. C’est bon, mais il n’y a pas de quoi sauter au plafond. »

« Mais quand même… quand je suis passé chef de service, vous auriez pu m’adresser vos plus sincères félicitations. »

« Euh… le fait que vous me piquiez le poste ne m’incline pas à la joie. En plus, même si j’avais de marquer de la joie, il eut été assez hypocrite de la qualifier de sincère. Je vous ai fait mon compliment, c’est déjà la preuve de mon esprit sportif. »

« Vous l’avez fait d’un air pincé. »

« Il est vrai que l’air qu’on prend quand on adresse des compliments ou des félicitations peut pondérer le message explicite. Mon air pincé, c’était pour vous faire savoir que je suis assez poli pour vous complimenter, mais que je n’en avais aucune envie. »

« Bon, et vos félicitations pour mon quatrième enfant, elles étaient comment : sincères, bidonnées, convenues. »

« Pour qui me prenez-vous ? Vous voyez une personne adresser à une autre personne ses ‘félicitations convenues’ ? Allons, allons !  D’ailleurs, ce n’est pas moi qui vous ai félicité, c’est mon ordinateur. J’ai un logiciel qui félicite n’importe qui pour n’importe quoi. C’est ce qu’on appelle le progrès technologique. »

« Alors là, il faudrait le signaler pour qu’on sache à quoi s’en tenir. Votre logiciel devrait mentionner ‘mes félicitations électroniques’, bien que ce soit un peu contradictoire, puisque lorsqu’on félicite, on se sent submergé d’une vague de félicité. Je n’imagine pas votre ordinateur se gondoler de plaisir, à la seule annonce de mon quatrième gamin. »

« Bon, alors qu’est-ce que je fais ? »

« Il faudrait me décrire l’émotion que ça suscite chez vous que ce soit pour un diner réussi ou pour honorer ma vie familiale. »

« Euh… le problème c’est que vous ne suscitez pas grand-chose chez moi. Je ne vous aime pas beaucoup, ça n’invite pas à l’émotion affective, juste à la courtoisie affectée. »