Archive pour le 1 mars, 2016

La rancune

1 mars, 2016

« Je suis très rancunier. »

« C’est mal, c’est même très mal. »

« Pourquoi ? »

« J’en sais rien. Mais la rancune, c’est ainsi catalogué dans le grand livre des défauts. »

« Si je comprends bien, remercier quand on est agressé, c’est plutôt bien vu ? »

« Non, vous interprétez. Vous avez le droit de casser la figure tout de suite à votre agresseur, ça c’est bien. Mais vous n’avez pas le droit de ruminer longuement votre rancœur avant de vous venger subrepticement. »

« Mais quand mon agresseur est plus fort que moi, je préfère attendre pour l’attaquer par surprise. C’est mal aussi ? »

« Oui. La morale est ainsi faite qu’elle ne tient aucun compte des forces en présence. Vous devez affronter votre adversaire en face-à-face, même s’il est évident qu’il va vous réduire en bouillie. »

« En fait, le combat physique est rare. Moi, je pensais plutôt à l’affrontement psychologique. »

« C’est pareil. Si vous êtes insulté ou humilié, vous ne devez en vouloir à personne, sinon vous n’êtes qu’un rancunier. En plus, personne ne veut vous parler puisque vous ruminez votre amertume dans votre coin, en ne pensant qu’à vous venger. »

« La solution, cela pourrait être de ne pas m’humilier. »

« C’est très rare. Dans le pays, votre entreprise, chez vous, vous n’êtes qu’un homme ordinaire soumis à la loi, à votre patron, à votre conjoint. Par conséquent, tenez votre rôle de soumis, sinon vous devez être humilié, c’est comme ça. »

« Bon, alors, je suis rancunier. »

« Comment ? Vous vous révoltez contre l’ordre établi ? Prenez garde, vous allez finir au gibet… Enfin… quand je dis au gibet, c’est métaphorique. Vous voyez ce que je veux dire. »

« Donc, on est soumis ou bien rancunier et pendu. J’ai une idée : je vais être rancunier, mais ne pas attaquer mon adversaire par surprise. C’est sympa, non ? »

« C’est moins violent, mais ce n’est guère admis par les conventions sociales. Quand vous tenez votre rôle de soumis, vous devez garder une tête de soumis et non pas l’air d’en vouloir à la terre entière. Une telle attitude dérange tout le monde. »

« J’ai une autre idée. Je vais être hypocrite. Après que mon adversaire m’ait bien humilié, je vais lui dire gaiement : « sans rancune ». Je serai souriant, enjoué, je lui paierai même un verre. Je lui proposerai d’oublier qu’il m’a trainé dans la boue. Il sera un peu déstabilisé. Et au moment où il ne s’y attend plus, je lui fais une magnifique crasse. »

« Bon, écoutez ! Restez donc rancunier, ça vaudra mieux. »