Le chemin de la gare

« Vous m’avez mal renseigné tout à l’heure. Je vous ai demandé le chemin de la gare et je suis arrivé au stade municipal. »

« Oui, c’est possible. Moi, je ne sais pas grand-chose. »

« Moi non plus, je ne sais pas grand-chose. Entre les gamins, la femme, le boulot, les vacances à préparer, la bagnole à réviser, les visites chez le toubib pour qu’il me dise que je n’ai rien… je ne m’en sors plus. Je n’apprends plus grand chose de la vie. Mais quand même, il me reste un fond de connaissances. Je ne suis pas complètement ignare.»

« Depuis que j’ai appris par cœur la liste des départements et des os du corps humain à l’école primaire, mes connaissances n’ont pas beaucoup progressé. »

« Vous exagérez. Moi au lycée et en fac, j’ai appris plein de choses : la trigonométrie, le latin, l’histoire des faits économiques et sociaux…. Bref, je suis un petit peu cultivé quand même. »

« C’est vrai, moi aussi, on m’a enseigné plein de trucs, mais je n’ai pas imprimé. Heureusement qu’il y a Google. Pour aller à la gare vous auriez dû consulter Google. »

« Et voilà ! Nous sommes esclaves des nouvelles technologies. Figurez-vous que je suis l’un dernier à refuser de posséder un portable ou une tablette. Je vis libre. Cela me permet d’entretenir un semblant de relations avec mes semblables. »

« Compliments !  C’est donc pour entretenir un semblant de relations humaines dans cette ville que vous m’embêtez avec des questions auxquelles je ne sais pas répondre. »

« Oui, vous ne trouvez pas notre conversation enrichissante ? »

« Elle aboutit surtout à me faire constater mon ignorance. Je ne vous aime pas tellement. Je préfère les gens qui cherchent leur chemin sur Google et qui ignorent que je ne connais rien en dehors du chemin pour retourner chez moi. »

« Le mieux, ce serait d’inventer un faux Google qui induirait tout le monde en erreur, ça obligerait chacun à apprendre quelque chose ou alors à demander poliment un renseignement à son voisin. Ce serait – en quelque sorte – l’application qui permettrait de rétablir des relations civilisées. »

« Je ne crois pas que les grands opérateurs de la planète numérique soient vraiment d’accord. Ils font leur beurre sur le dos de l’ignorance des hommes, de leur paresse à apprendre et de leur orgueil qui les empêchera de demander leur chemin à leur prochain. »

« Résumons-nous. En l’absence d’Internet, il est donc impossible de savoir où est la gare. Comment faisaient nos pères et nos grands-pères ? »

« Ils étaient courageux, obligés d’apprendre plein de trucs ou alors d’interroger leurs voisins quand ils ne savaient pas. Vous vous rendez compte du stress qu’ils étaient obligés de supporter ! Aujourd’hui, on peut être paresseux et ne rien connaître, ça n’a aucune importance. En plus, on n’est pas obligé de demander son chemin à un individu qui nous plait pas et qui risque de nous tromper. »

« En effet, quel progrès ! »

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