Archive pour le 23 février, 2016

Ma personnalité

23 février, 2016

« Je suis n’importe qui. »

« Comment ça, n’importe qui ? Vous avez bien une identité comme tout le monde ? »

« Oui, j’ai une tête, deux bras, deux jambes, une santé à peu près bonne, je vote, je respecte la loi, je travaille, j’ai des gamins. »

« Ah ! Vous voyez ! »

« N’importe qui (ou presque) pourrait en dire autant. Donc je suis n’importe qui. Si vous préférez, ce que je viens de décrire, c’est l’individu standardisé que nous sommes tous. Certes, c’est comme pour les bagnoles, il y a des options. Vous pouvez avoir fait des études littéraires ou scientifiques, vous pouvez avoir deux ou trois gamins, vous pouvez être commerçant ou salarié, etc…. Mais il reste un tronc commun : un volant et quatre roues. »

« Et alors, c’est ce qu’on appelle la vie ! »

« Non, ce qu’il y a d’intéressant chez moi et chez vous, c’est l’autre individu, celui qui n’est pas n’importe qui. »

« Ah bon ? Vous avez fait sa connaissance. »

« C’est un peu compliqué parce qu’il se dérobe. Mais je le coince parfois. Quand je parle tout seul, c’est surement lui qui s’exprime, sans me demander mon avis d’ailleurs. Ou alors quand je fais n’importe quoi, je ne suis plus n’importe qui. Vous voyez ce que je veux vous dire ? »

« Euh… c’est un peu compliqué votre affaire. »

« Non, c’est très clair. Votre identité officielle est limitée, pour le reste c’est un terrain vague sans début ni fin. Et d’ailleurs chaque fois que vous essayez de préciser un coin de vos pensées, vous ouvrez une autre perspective informe. »

« Bon, récapitulons. Vous êtes en train de me dire que je suis incapable de me décrire complètement. »

« Evidemment ! Le jour où on pourra tous dire qui on est de manière exhaustive, on  sera tous robotisés. C’est ça que vous voulez ? »

« Ah oui ! Je n’y avais pas pensé. Je vais donc entretenir mon espace infini de liberté. »

« C’est ça, vous commencez à comprendre. Ce n’est pas trop tôt. Mais méfiez-vous, ce n’est pas si facile que ça. On a tous été formatés pour rester n’importe qui. »

« Comment je fais alors pour sauvegarder ma liberté individuelle ? »

« Le mieux, c’est de ne pas chercher à se définir. Les gens qui vous disent que vous êtes trop comme ci ou pas assez comme ça, toisez-les d’un regard compatissant. Ils n’ont rien compris, votre personnalité échappe à leurs misérables analyses. Elle est indéfinissable et doit le rester. D‘ailleurs, je suis partisan d’exclure le mot ‘personnalité’ du vocabulaire, il donne l’impression d’une chose finie dont on peut faire le tour. »

« Bon, je note que je n’ai plus de personnalité. »