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Nullard, mais pas tout seul

21 février, 2016

« Moi, j’imite tout le monde. J’ai la même bagnole avec GPS, le même téléphone, les mêmes vêtements. Je parle vite. Je dis ce que tout le monde dit. »

« Et vous êtes fiers de vous ? »

« Le problème n’est pas là. Il s’agit d’être bien accepté. Je n’ai pas envie d’être rejeté du groupe, c’est très déstabilisant. »

« Et d’abord, qui c’est tout le monde ? »

« C’est ceux que je rencontre dans la rue, au bureau ; ceux qu’on nous montre à la télé. »

« Et quand l’opinion publique est partagée, vous faites comment ? »

« Je me mets du côté du parti le plus nombreux. Je n’ai pas envie de prendre des risques. Se sentir minoritaire, c’est démoralisant. »

« Vous êtes assez lâche finalement. »

« Oui, mais nous sommes les plus nombreux dans ce cas. Les lâches sont en bonne santé. Les risques sont pris par les courageux qui ne s’en relèvent pas toujours. Je trouve qu’il y a une bonne répartition du travail. »

« Pourtant, c’est intéressant d’avoir des idées personnelles et de les confronter à celles des autres. »

« Vous trouvez ? Le problème, ce n’est pas de savoir si c’est intéressant. Moi, je pense qu’il vaut mieux être d’accord avec tout le monde. Au moins, l’opinion publique parle d’une seule voix. Sinon, c’est le bordel, tout le monde tire à hue et à dia et on ne sait plus vraiment ce que veut le peuple. »

« Il faut bien, de temps en temps, qu’il y ait une tête pensante qui émerge pour faire passer de nouvelles idées. »

« Pourquoi pas ? Moi, je le suivrais après avoir vérifié à la cafétéria et à la cantine que tout le monde est d’accord. Il faut que les idées nouvelles se transforment en évidence partagée, validée par la télé si possible, sinon ce n’est pas une idée nouvelle. »

« Prenons un exemple concret : la préservation de l’environnement. »

« Bien sûr que je suis pour, puisque tout le monde est pour. »

« Pourtant, il y a vingt ans, vous vous en fichiez royalement. »

« Peut-être, et alors ? J’ai suivi l’opinion sur ce point. La sagesse populaire, ça existe. Encore faut-il accepter de n’être qu’un petit élément du peuple, et ne pas faire la malin en jouant les francs-tireurs. »

« Vous pensez donc que votre grande modestie vous permet de faire les bons choix dans la vie, en vous calquant sur les autres. »

« Oui, comme ça, si je me trompe, je ne suis pas tout seul. »