Archive pour le 12 janvier, 2016

Désillusions

12 janvier, 2016

« J’ai trahi tout le monde. Sans hésiter. A commencer par ma femme. Figurez-vous que je fantasme sur ma voisine de bureau. »

« Mais fantasmer, ce n’est pas trahir. Fantasmer, c’est juste fantasmer. »

« Vous trouvez ça bien qu’après avoir juré amour et fidélité à Ginette, j’en suis à penser que ce serait bien mieux avec Mauricette. »

« Tant qu’il n’y a pas de passage à l’acte… »

« Le problème, c’est que c’est justement le moment qui précède l’acte qui est excitant. Je ne vais pas le dire à Ginette que Mauricette m’excite, elle pourrait ne pas apprécier. »

« Vous avez trahi quelqu’un d’autre ? »

« Oui, mon directeur, ça fait des mois que je lui fais croire que je travaille comme un dingue. »

« Comment vous faites ? Ça m’intéresse ? »

« Bof, vous traversez le couloir d’un pas déterminé, avec trois dossiers sous le bras, tout en jetant un regard inquiet sur votre montre. »

« Vous croyez que ça suffit ? »

« Non, vous pouvez aussi arriver en retard aux réunions de service en ayant l’air essoufflé. Ou bien, vous lui demandez un rendez-vous bidon à 20 heures pour lui faire remarquer que vous n’hésitez pas à travailler très tard. »

« C’est tout ?»

« J’ai aussi trahi mes convictions de jeunesse. A vingt ans, je voulais partir en Afrique pour sauver les populations pauvres de la famine. Maintenant, je ne sauve plus personne. L’Afrique, c’est bien trop dangereux. »

« Vous avez simplement mieux conscience des dangers ! »

« C’est certain. A vingt ans, je jouais de la guitare assis dans la rue, en me marrant comme un imbécile. Maintenant, je sors de chez moi le moins souvent possible pour ne pas me faire agresser. En plus, dans le temps, je fumais n’importe quelle drogue pour voir des éléphants roses, maintenant, quand mon voisin fume une gauloise, ça me fait tousser. »

« Effectivement, ça sent la maison de retraite. »

« Et que dire de mes opinions politiques. Dans le temps, j’étais à fond pour la démocratie. »

«Mais nous sommes en démocratie ! »

« Non. On voit toujours les mêmes à la télé. Il faut toujours voter pour les mêmes. On entend toujours les mêmes chansons à la radio. Mais de toute façon, je m’en fous, je ne suis plus pour la démocratie. Je ne suis d’ailleurs plus pour grand-chose. L’essentiel, c’est que rien ne bouge. Le changement, c’est jamais. Ça me fait tourner la tête. »