Un demandeur d’emploi

« Je cherche un emploi subalterne, très subalterne. »

« Vous ne voulez pas de responsabilités ? Ce n’est pas très courageux. »

« Ce que vous appelez ‘responsabilités’, c’est une situation qui consiste à dire aux autres ce qu’ils doivent faire, à les punir s’ils ne le font pas et à les récompenser en cas d’obéissance. Ce n’est pas du courage, c’est de la privation de liberté. Du commandement militaire, si vous préférez. »

« Et alors ? Les militaires ont réussi de grandes choses grâce à la discipline. »

« Je ne dis pas le contraire, mais moi je n’aime pas enquiquiner les autres. »

« Il ne s’agit pas toujours d’enquiquiner. Vous pourriez leur faire part de vos connaissances et de votre expérience. Ils peuvent aussi vous apporter leur ressenti. C’est un échange dont chacun peut être bénéficiaire. »

« Oui, mais au bout du compte, c’est moi qui aura raison et en plus, ça me donnera l’impression d’être plus intelligent que ceux que je dirige, ce qui n’est pas du tout évident. C’est bien pour ça que je voudrais un poste subalterne. »

« Pourquoi ? »

« Parce que je n’aurais pas à me poser la question de savoir si j’ai plus de capacités que le chef puisque la question est réglée une bonne fois pour toutes par l’organigramme. Finalement, c’est très reposant. Tandis que le chef souffrira toujours d’un doute : n’est-il pas plus intelligent que moi ? »

« Vous ne seriez pas un peu gauchiste ? »

« Probablement. Les gauchistes ont réglé la question de la domination des uns par les autres en envoyant promener toutes les hiérarchies. Moi aussi.  Je ne me sens ni inférieur, ni supérieur, mais puisque la société classe les gens, je choisis volontairement la dernière place, comme ça, elle ne pourra pas exploiter à son profit mon sentiment de frustration. »

« Vous abandonnez donc tout ambition ? »

« Non, le dernier du Tour de France peut avoir pour ambition de trouver des copains ou des occasions de faire des connaissances dans le peloton. Il pourra avancer détendu et sans stress, comme les premiers. »

« Bon, vous avez pensé à ce qui se passerait si tout le monde raisonnait comme vous ? Tout le monde serait subalterne.»

« Non, je n’y ai pas pensé et je n’ai pas envie que les autres m’imitent. Je tire parti de mon originalité. Si tous ceux qui se battent pour arriver au sommet viennent à s’en ficher complètement, il n’y a plus de société, il n’y a plus de course. Donc je ne pourrais plus exercer mon esprit critique.»  

« Parce qu’en plus vous trouvez utile votre esprit critique ? »

« Absolument, j’entretiens un sentiment de culpabilité chez les autres. Ils seront peut-être premiers dans les grandes courses de la vie, mais ils se demanderont si tout ça a du sens. Et si les gens commencent  à réfléchir, ça veut dire qu’ils peuvent progresser. »

Laisser un commentaire