Dire du mal

« On a fait un club pour vous détester. »

« Vous ne pourriez pas me détester tout seul ? »

« Non. D’abord parce qu’on est plus forts à plusieurs. Ensuite parce que, tout seul, je me demanderais si j’ai vraiment raison et enfin, parce que si je ne suis pas entouré de gens qui vous haïssent, je pourrais être moi-même haï pour vous avoir détesté. »

« Je comprends. Et qu’est-ce que vous me reprochez ? »

« On s’est partagé le travail. Chacun déteste un petit morceau de votre réalité. Quand on se retrouve, on met tous les morceaux ensemble pour constituer une détestation globale. Nous sommes très organisés. »

« Je vois. Et qu’est-ce que vous en tirez ? »

« Un sujet de conversation et une cohésion sociale. Vous détestez permet de focaliser les efforts sur une seule tête. Ensuite, ça nous permet de nous sentir mieux, comme des gens irréprochables puisque nous sommes tous d’accord pour vous charger de tous les péchés du monde. »

« Mais je pourrais aussi former un club pour vous détester, vous et votre club. »

« Oui, faites-le, s’il vous plait. Cela nous donnera un sujet de détestation supplémentaire puisque vous aurez quémandé de l’aide au lieu d’affronter seul notre détestation. »

« Je peux savoir ce que vous me reprochez ? »

« Non, c’est le secret de notre club. Il faut avoir le mot de passe pour y accéder. Vous l’avez ? Non… Eh bien, vous ne saurez pas. Vous ne perdez rien : si vous saviez ce qu’on vous reproche, vous seriez tenté de vous défendre et peut-être de convaincre certains d’entre nous de votre bonne foi. Vous ne voudriez tout de même pas être accusé de débauchage dans les rangs ennemis ? »

« Mais enfin, soyez de bonne foi. Si j’ai fait quelque chose de mal, il faut que je sache pour me corriger. »

« On ne peut même pas dire que vous ayez fait quelque chose de mal. D’ailleurs, le mal et le bien, on s’en fout un peu. Le problème, c’est vous. »

« Donc, c’est sans espoir de réconciliation. Je ne pourrais même pas adhérer à votre club pour me détester moi-même ? »

« Ce serait original, mais enfin pourquoi pas ? Nous pourrions vous stigmatiser un peu plus pour votre tendance à vous détester vous-même. C’est cinquante euros la cotisation. »

« Je suis un peu cher à détester. »

« Oui, mais on va étendre notre champ d’intervention. Vous êtes insuffisant pour nous satisfaire. Pour ce prix, vous aurez bientôt le droit de détester Dugenou et Mollard. Pour Dupoulet, il y aura une surcotisation. »

« D’accord pour Dupoulet, mais Dugenou et Mollard, je les aime bien ! »

« Moi aussi, mais  ce n’est pas une raison. Si nous ne détestons personne, nous ne pouvons dire du mal de personne à la cantine ou à la machine à café. Vous ne voudriez tout de même pas être responsable d’un manque de cohésion dans l’entreprise. ? »

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