Un tricheur

« J’ai passé ma vie à tricher. »

« Et vous dites ça, comme ça. Sans vergogne. »

« Oui, ça a commencé avec mes dispenses de gymnastique au lycée. Toutes falsifiées. J’ai été aussi très souvent malade les dimanches matin, lorsque l’abbé du catéchisme décrétait  une messe obligatoire. »

« C’est gênant, non ? »

« Pas vraiment. Je n’ai jamais eu la foi. Pour le bac et à la fac, je ne me suis pas amélioré. J’ai passé mes examens en attaquant les révisions huit jours avant la date fatidique. Quand je pense à toutes les impasses que j’ai faites, je peux dire que la chance m’a toujours souri. »

« Vous allez me dire que vous avez réussi professionnellement malgré tout. »

« Oui, d’autant plus que je n’ai pas arrêté de tricher dès que je suis entré dans la vie active. »

« De quelle manière ? Ça m’intéresse. »

« La triche de base, c’est la langue de bois. A partir du moment où vous adoptez le « bon » vocabulaire, le fond importe peu. Dites : performance, évaluation, stratégie, projet, feed-back, bottom-up, bilan de compétence, coaching, management par objectifs… et c’est bon. »

« Oui, mais enfin ce n’est pas suffisant, il y a certains dirigeants qui ont fait des études et qui deviennent méfiants… »

« C’est vrai, mais il y a des stratégies de tricherie quotidienne qui fonctionnent bien. »

« Comme partir le soir après les autres, en passant devant le bureau du chef pour qu’il remarque votre investissement. »

« Oui, c’est ce qu’il y a de plus classique. Je l’ai longuement pratiqué. Mais il y a pire. S’asseoir auprès de son chef à la cantine et se lever dès qu’il a besoin de quelque chose. Ou alors solliciter humblement son avis sur tout sujet, même quand on n’en a pas besoin. Enfin, il y a de quoi faire un dictionnaire… »

« Vous n’êtes pas coupable, tout le monde triche un peu… »

« L’ennui, c’est que la plupart des gens ne s’aperçoivent même plus qu’ils trichent. Moi, j’en suis conscient bien que je ne puisse pas m’en passer. Donc, je souffre. »

« C’est vrai qu’il ne faut pas trop se poser de questions sur ce qu’on fait… »

« Evidemment, je suis passé de femmes en femmes en jurant à chacune qu’elle était la bonne. Je vous demande un peu pourquoi j’éprouve le besoin de raconter n’importe quoi dans ce genre de circonstances. »

« Il est probable que ça vous désinhibe. »

«  Bon, d’accord, mais alors … quand arrête-t-on de tricher ? »

« J’en sais rien. Vous avez demandé à l’abbé ? »

« Oui, il m’a dit de prier et qu’on verrait ça à la fin de tout. C’est sympa, mais en attendant je continue à inventer des trucs pour tricher, et en plus ça ne me dérange absolument pas. »

« Même pas un peu ? »

« Non, c’est la normalité. L’extraordinaire, c’est quand on a fini de tricher. »

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