Raler

« Moi, je ne me plains pas : j’ai de quoi manger, un toit sur la tête, un lit pour dormir et je vais même au cinéma de temps en temps. »

« Vous ne vous plaignez de rien, vous êtes fou ! »

« Pourquoi, voulez-vous que je me plaigne ? »

« C’est socialement obligatoire. Regardez le restaurateur : soit il râle à cause de la pluie qui empêche les gens de sortir, soit parce que la baisse du pouvoir d’achat empêche les clients de commander ce qui est cher, soit parce que l’Etat lui colle trop de taxes. Voilà au moins un râleur sérieux ! »

« Euh… je ne sais pas contre quoi râler ! »

« Votre salaire. Vous n’allez pas me dire que vous vous trouvez bien payé. Vous souffrez sûrement pour joindre les deux bouts. Dites-moi que vous mangez des pâtes à partir du quinze du mois. »

« Euh… non… je vais chez Monsieur Ducard, le boucher du quartier, jusqu’à la fin du mois. Il est très sympa. »

« Bon, alors rouspétez contre votre patron comme tout le monde ! Il vous impose sûrement des cadences infernales ! »

« Non, pas vraiment. Nous avons une bonne complicité ; il veille à ne pas trop accroître ma charge de travail. Nous prenons les décisions en concertation. »

« Les décisions en concertation ! Malheureux ! Dans quel monde vivez-vos ! Vous n’aurez bientôt plus aucune occasion de vos révolter ! Et le gouvernement, vous êtes content du gouvernement ! Tous ces ministres qui se gobergent et ne font rien pour améliorer votre sort ! »

« Ils auraient du mal : je vous ai dit que je ne me plaignais de rien ! »

« Un homme heureux, ça n’existe pas ! Je n’ai jamais vu ça ! C’est interdit ! Faites un effort ! Le réchauffement climatique, par exemple. Quand ils n’ont plus rien sous la main, les gens normaux s’en prennent au réchauffement climatique ! »

« Certes, c’est préoccupant ! »

« Préoccupant, c’est tout ? Non, mais vous ne voyez qu’il y a là-dessous un tas d’irresponsables qui cherchent à vous pourrir la vie. »

« Euh… je comprends pas trop pourquoi ils pourrissent là leur par la même occasion. Il faudrait qu’ils en prennent conscience. »

« Qu’ils en prennent conscience ! Les bras m’en tombent ! Il faut gémir, gueuler, descendre dans la rue ! Enfin bref, se plaindre au lieu de chercher une attitude constructive ! »

« Ça y est je crois que je vais me plaindre… »

« Dieu soit loué ! »

« Me plaindre de ceux  qui se plaignent de tout ! »

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