Déconnade

« Les gens ne s’expriment pas assez. Il y a beaucoup trop de rancœurs et de rancunes  rentrées, ça crée des malheureux. »

« Oui, il est urgent d’ouvrir des espaces de déconnade. Ce seraient des endroits où on pourrait dire n’importe quoi à qui l’on veut. Eventuellement parler tout seul. »

« Il faudrait récupérer ce qui s’est dit pour savoir ce qu’on pourrait en faire. Parce qu’il ne s’agit pas simplement de se libérer. Après, il faut affronter la réalité. »

« D’accord, mais il ne faut pas que le principe de réalité s’oppose au besoin de libération. Ce serait un contresens. »

« Bon, mais c’est dur de dire des conneries sur commande. On est tous formatés pour ne pas en dire. Là, si vous me demandez d’en sortir une, je serais bien embêté. »

« Il faudrait travailler davantage sur le concept de connerie. Par exemple, si je dis que c’est le soleil qui tourne autour de la Terre, c’est une connerie scientifique, mais je ne vois pas bien ce qu’on pourrait en faire. »

« Si, moi je vois. Cela pourrait alimenter un roman de science-fiction. Deux sociétés vivraient dans les deux hémisphères de la Terre, l’une d’elle aurait découvert le moyen de stopper la course du soleil, si bien que l’autre vivrait éternellement dans la nuit. Les gens de la nuit ne seraient pas très contents et envahiraient ceux du soleil. »

« Bon, d’accord, j’ai choisi une connerie intéressante. Mais si je passe mon temps à réciter l’annuaire téléphonique à haute voix dans mon espace de déconnade, qu’est-ce que vous en faites ? »

« Là, vous avez raison : rien. Ceci dit, vous êtes sur une connerie qui frise le dérèglement mental. C’est un problème de santé. »

« Donc, il faudrait réglementer le espaces de déconnade. Il y aurait sûrement des gens qui tiendraient des propos punis par la loi. En fait, je me demande si vos espaces de déconnade n’existent pas déjà sous la forme des réseaux sociaux. »

« Euh… Je trouve qu’il circule effectivement beaucoup de conneries sur les réseaux. Mais elles ne sont pas très constructives : ce sont souvent des insultes ou l’expression de gens dont la seule envie est de se faire remarquer. »

« Si je comprends bien, dans le règlement des espaces de déconnade, il y aurait : pas d’insultes, pas de règlements de compte, pas de pathologie mentale…  Autrement dit, il ne faudrait surtout pas que ce soient des espaces virtuels pour que les gens ne se cachent pas derrière leurs ordinateurs. »

« Oui, je reconnais que c’est paradoxal. Les réseaux sociaux sont des espaces de liberté, mais pas des espaces de déconnade. Déconner doit être élevé au niveau proche d’une expression artistique. De grands peintres l’ont compris. La différence, c’est que dans les espaces de déconnade, on aurait le droit d’être complètement nul, alors que l’artiste touche au sublime. »

« Bon, d’accord, je m’inscris. On commence quand ? »

« Je vais recruter par les réseaux sociaux. »

« Non, ce serait une connerie. »

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