Archive pour le 12 mai, 2015

Une réforme scolaire

12 mai, 2015

« Les enfants s’ennuient à l’école. »

« C’est normal. L’ennui est une matière comme le français ou les maths. Il faut l’apprendre pour le domestiquer. »

« Il faudrait leur donner envie d’apprendre en s’amusant. »

« Non. Ils doivent apprendre à s’ennuyer pour affronter la vie. Ils auront l’occasion de s’ennuyer dans les réunions de service hebdomadaires, devant les émissions débiles de la télé, en écoutant les discours politiques, pendant les déjeuners du dimanche chez les beaux-parents… Vous voyez, il faut les préparer ! »

« Il faut renouveler la pédagogie pour qu’ils aient envie de s’instruire. »

« S’instruire est une obligation. S’ennuyer est une nécessité pour accéder au savoir. C’est comme si vous vouliez franchir la ligne d’arrivée d’une course sans souffrir avant. S’amuser est enfantin, souffrir est adulte. »

« Et comment fait-on pour enseigner l’ennui ? »

« On émet des discours et des cours qui n’ont aucun rapport avec le quotidien, mais qui élèvent l’âme et l’esprit. A partir de là, il y a trois catégories d’élèves : ceux qui n’ont pas une grosse activité dans le quotidien et qui trouvent ça intéressant, ceux qui pensent à autre chose pendant le cours, et ceux qui font semblant de s’intéresser. Ce sont ces derniers qui réussiront le mieux pendant la vie. »

« Pardon ? »

« Oui, savoir s’ennuyer passe par l’apprentissage du ‘faire semblant’. Lorsque vous vous ennuyer dans vos réunions de service, vous ne pouvez pas le dire de but en blanc à votre chef, vous êtes bien obligé de faire semblant de vous intéresser. »

« Vous n’êtes guère motivant. »

« Mais si ! Vous ne comprenez rien. S’ennuyer permet de mieux goûter au sel de la vie quand il se présente. C’est en vous coltinant un certain nombre de navets que vous pourrez apprécier un bon film à la télé, quand – par hasard – une chaîne veut bien en diffuser un ! »

« Les enfants préfèrent nettement les bons moments aux moments d’ennui ! »

« C’est bien le problème. Il faudrait organiser les choses. On pourrait imaginer un cours d’une heure pendant laquelle ils ne feraient strictement rien. Après ça, ils seront tous contents de se mettre au boulot et hop ! On en profite alors pour leur coller une heure de maths ! »

« C’est ingénieux, vous croyez que le Ministre adoptera ? »

« Non, et c’est bien dommage. On pourrait aussi lui faire remarquer que la forme maximale de l’ennui, le spleen, a été popularisée par les romantiques du XIXe siècle et Baudelaire, c’est une solide référence. Les élèves pourraient se pencher sur ce mal-vivre alimenté par un désœuvrement généralisé. Ils seraient mieux armés pour affronter les déjeuners du dimanche chez belle-maman. »