Qui a raison ?

« La raison du plus fort est toujours la meilleure. »

« Ah bon ? Si je vous casse la figure, c’est donc forcément moi qui ai raison. »

« Non, vous m’avez cassé la figure, c’est tout. Et le fait que vous m’ayez cassé la figure démontre que vous n’étiez pas certain de vos arguments. Ceux-ci présentaient des failles que j’ai exploitées et c’est justement mon astuce qui vous a énervé au point de me tabasser. »

« Mais puisque vous êtes complètement à la ramasse, votre avis n’a plus d’importance. Pour être pris en considération, il faut d’abord être sur ses deux pieds. »

« Pas forcément. D’abord, j’ai instillé un doute dans votre esprit. Si vous vous êtes énervé, vous êtes le premier à savoir que vous avez de bonnes raisons pour ça. Ensuite, vous êtes taraudé par un sentiment de culpabilisation de m’avoir démoli le portrait. Voire même un sentiment d’inquiétude si j’avais la mauvaise inspiration de décéder à l’hôpital. »

« Donc, le fait de décéder vous donne raison ? »

« Oui, car vous vivrez avec l’impression d’avoir tort sur toute la ligne. Quelle revanche ! Je ne voudrais pas être à votre place. »

« Vous avez raison sur le point de savoir qui aura raison. Je vais vous casser la figure, mais un tout petit peu. Je tiens à ce que vos arguments soient réduits à néant tout en sauvegardant la pertinence des miens. »

« Vous êtes plus fort que moi ? »

« Oui, je soulève des poids plus lourds que vous. »

« Mais je suis peut-être plus souple que vous et je peux vous surprendre par ma vivacité. »

« Vous feriez ça ? Ce n’est pas prévu. C’est le plus fort qui doit gagner. Personne n’a jamais dit : la raison du plus souple est toujours la meilleure. »

« Certes, mais enfin dans un combat, la force physique n’est pas le seul argument possible. On peut utiliser sa vitesse et même son intelligence ! »

« Si je comprends bien, c’est comme dans le débat, sauf qu’on s’empoigne physiquement au lieu de se jeter des mots à la figure. »

« C’est à peu près ça. La différence, c’est que dans le débat oratoire, chacun peut s’imaginer que c’est lui-même qui a gagné tandis que dans le combat physique il faut un vainqueur, c’est celui qui a écrabouillé l’autre. On ne sait pas par avance le nom du vainqueur. »

« Finalement, ça ne m’arrange pas tellement de vous tabasser. Je n’aime pas cette incertitude : vous pourriez vous rebeller et me surprendre par un coup astucieux. »

« C’est plus sage, restons-en au débat. Mais faite attention, les mots peuvent provoquer des blessures d’amour-propre. Ce sont les plus terribles parce qu’elles ne cicatrisent pas, contrairement aux écorchures physiques. »

« C’est ennuyeux parce que je suis très susceptible. Je propose que ce soit moi qui vous agresse par la cruauté de mes phrases. »

« Non, j’ai une meilleure idée : échangeons de idées simplement. »

« Comment on saura qui a raison ? »

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