Dans le brouillard

« Au départ, on est entouré de nébulosités. Un vrai temps d’automne humide. On ne voit pas à trois mètres autour de soi. »

« Ça donne envie de rester sous la couette. »

« Oui, sauf qu’on y est plus, sous la couette. Quelqu’un nous en a tirés pour nous jeter dans le grand bain de la vie. Quand on apprend à lire, une clarté se lève, mais on est encore loin du compte. Quand j’ai appris le latin, ça ne m’a pas illuminé tout de suite, mais maintenant je peux prendre la tête d’une discussion culturelle avec une lampe torche de qualité. »

« Moi j’ai longuement pataugé dans un flou complet. Par exemple, je ne savais pas par quel miracle divin une auto se déplaçait. Quand j’ai appris – par hasard – le fonctionnement du moteur à piston, j’ai eu l’impression qu’un puissant projecteur trouait une zone de brouillard. »

« Bon, ceci dit, une fois que les brumes sont levées sur quelques mètres autour de soi, on s’aperçoit qu’il reste de nombreux territoires que des vapeurs obscures nous dissimulent et que derrière ces rideaux de brouillard vivent d’autres peuples, venus d’on-ne-sait-où.  Par exemple, les gens qui habitent le territoire des nouvelles technologies. Alors là, je n’y vais jamais. Tant que je peux taper une lettre sous Word, je suis content, le reste je m’en fous un petit peu. Ceux qui vivent sur le territoire des technologies et qui comprennent pourquoi ils y sont, on les nomme les Geeks. Le peuple des Ignares sont ceux qui habitent à l’extérieur. Entre les deux, un mur de brouillard. »

« Parfois des émissaires des deux camps  se rencontrent dans une zone sans humidité, et essaient de parler. Les Geeks font des efforts pour parler le dialecte des Ignares car ils peuvent ainsi leur vendre leur camelote dont les Ignares sont friands. Les Geeks sont bien considérés, car les Ignares ont besoin d’eux. »

« Il y aussi le peuple des Cultivés. Ce sont ceux qui ont tous lu : Socrate, Homère, Virgile, Montaigne, Voltaire,  Rousseau… et qui sont capables de faire des citations par cœur. Ceux-ci vivent sous leur village de tentes. Le fait qu’ils soient entourés de brouillard ne les dérange pas vraiment. Au contraire. Lorsqu’un des Ignares débouche par inadvertance de la purée de pois, il n’est pas forcément le bienvenu. Il faut avoir beaucoup de culture littéraire pour espérer être invité à déjeuner par les cultivés. »

« Il y aussi les médecins. Ils vivent aussi dans leur village, entre eux. Mais les disputes internes sont violentes.  Chaque Médecin accueille volontiers un ignare sous son toit, à condition que ce dernier n’aille pas rendre visite à un autre médecin. »

« Ainsi donc, le brouillard est clairsemé de clairières où s’installent des peuples dont les membres se reconnaissent entre eux. Parfois des êtres très savants peuvent se déplacer d’un village à l’autre, tels les troubadours d’autrefois. Mais la majorité des manants restent dans leur purée, avec leur petite bougie dans les mains. Lorsqu’un manant rencontre un autre manant, ils essaient de mettre leur clarté en commun, mais ça ne va pas très loin. »

«Ils feraient mieux de fonder un nouveau village, celui des manants qui ne savent pas grand’chose. Ils pourraient attirer des congénères en grand nombre. Ce serait un peuple pacifique. Ils organiseraient des visites dans les autres villages, ou bien inviteraient les personnalités qui vivent de l’autre côté des brouillards. Ce serait sympa. »

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