Imaginons

« Les bonnes chansons évoquent. ‘Le port d’Amsterdam’ évoque la rustrerie de l’ambiance dans les bouges d’Amsterdam. ‘Les feuilles mortes, c’est la tristesse d’un paysage d’octobre. ‘Les comédiens’ de Charles Aznavour refait revivre l’existence d’une troupe d’acteurs à l’ancienne. »

« C’est la caractéristiques des bonnes chansons d’évoquer plutôt que de décrire. Ce sont d’ailleurs pour ça qu’elles traversent le temps. »

« Les poètes savent faire naître des images dans l’esprit de ceux qui les écoutent. On se demande d’ailleurs pourquoi on a inventé la télé. »

« C’est pour ceux dont l’imaginaire ne fonctionne pas. Il faut bien les nourrir d’images aussi. Donc, on leur propose du ‘tout fait ‘ »

« C’est pas comme ça qu’on va réparer leur imaginaire. »

« Non, mais c’est plus facile et puis ça rapporte gros. »

« En fait, il faudrait leur montrer des téléfilms qui ne se terminent pas. On couperait avant la fin et ce serait au téléspectateur de l’imaginer. Il pourrait aller se coucher en se posant des questions au lieu d’aller boire un coup. »

« Il faudrait qu’il y ait un concours avec de l’argent à gagner sinon votre truc ne marchera pas. Vous allez déclencher une révolte. »

« Si je comprends bien, on est condamné aux feuilletons américains dont tout le monde connait la fin dès le début, ce qui n’empêche pas qu’on doive avaler le feuilleton jusqu’à la scène finale ! C’est comme le canard, on ne lui demande pas d’être intelligent, on lui demande de se laisser gaver. »

« Oui, c’est à peu près ça. On peut dire la même chose des chansons. L’époque des chansons qui se contentaient d’évoquer est révolue. Il faut des chansons en anglais que personne ne comprend mais qui balancent bien quand même, ou alors des chants en langue régionale pour apporter une touche du terroir profond. Si on comprend les paroles, c’est ennuyeux car on est à la merci d’une allusion poétique. Pour les chansons en français, on a inventé le clip pour montrer à ce fainéant d’auditeur les images que la chanson est supposée évoquer. Comme ça, il n’a aucun effort à fournir. »

« Sur le plan culturel, vous êtes plutôt pessimiste. »

« Euh… oui. Les gens manquent d’imagination. Ce n’est pas tellement de leur faute. Tout se standardise. Par exemple, j’ai quasiment la même voiture que vous, sauf qu’elle ne s’appelle pas pareil. »

« Moi, je ne crois pas que nous manquions d’imagination. Le problème est d’apprendre à la faire fonctionner. Si j’avais le courage de lire le mode d’emploi de mon aspirateur, il fonctionnerait normalement. Donc je vais suivre votre conseil : je vais acheter un roman, le déchirer en deux, lire la première partie et essayer d’imaginer la fin. »

« Ce serait pas mal. Ensuite on pourrait comparer nos deux fins. »

« Le problème c’est qu’on ne pourra pas parler du roman pour briller dans les diners en ville puisqu’on aura lu que le début. »

« On pourra quand même parler de l’ambiance et puis, de toute façon, la plupart des gens ne lisent que la quatrième de couverture. Donc rien ne nous empêche de parler du roman avec la fin que nous aurons décidé de lui donner. »

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