Archive pour le 12 février, 2015

Ce qui disparait

12 février, 2015

« Tout ce qui sert à rien disparait : le tricot de corps, la communion solennelle, les bistros, le service militaire… C’est dommage, ce qui sert à rien est en général utile. »

« Pas de défaitisme ! Il reste Noël et le Jour de l’An. Je trouve que ça ne sert pas à grand-chose, mais ce n’est pas près de disparaitre car ça fait tourner la machine économique. Et puis, ça sert à être content. On est content de changer d‘année. C’est comme quand j’ouvrais un nouveau cahier à l’école, j’avais l’impression que j’allais mieux travailler qu’avant. »

« Il faut reconnaître que pour faire subsister une tradition, il faut qu’elle ait un intérêt économique ou bien qu’on y croit fortement. Par exemple, la communion solennelle était l’occasion pour les adultes d’acheter sa première montre au gamin …. Qui avait hâte que la cérémonie s’achève pour en profiter ! »

« Oui, mais enfin, la disparition des bistros… c’est plus embêtant. C’était l’endroit où on avait l’impression de vivre en société. On pouvait discuter, s’engueuler tranquillement, picoler un peu. Bref, vivre la vraie vie. Ou alors simplement regarder les autres gens. C’est important de regarder les autres. »

« Je reconnais qu’avec Facebook c’est un peu compliqué de regarder le monde dans le fond des yeux. Moi, quand on m’envoie un émoticône, ça ne me fait pas le même effet. »

« Et le service militaire, ça servait à se faire des souvenirs. On en bavait des ronds de chapeau, mais ça permettait de faire des réunions d’anciens combattants plus tard et de se marrer en se rappelant nos souffrances. De quoi, peut-on rire en s’enfilant quelques bières maintenant ? »

« Les souffrances communes, ça forge la fraternité. Je me demande bien pourquoi d’ailleurs. J’aime mieux me souvenir des moments de douceur. »

« Le paradoxe c’est que ces moments vous font mal. Si vous vous souvenez de vos premières amourettes, vous avez forcément un pincement au cœur. C’est nettement moins rigolo que de se rappeler vos séances de pompes dans la boue sous les ordres de l’ajudant-chef Martin. »

« Bon d’accord, il n’empêche que tout ce qui crée des souvenirs, c’est utile soit pour être gais soit pour être tristes. Si on arrive même plus à être gais ou à être tristes, on est mal barré. »

« Quand je pense qu’on menace les gamins de leur supprimer l’école sous prétexte qu’ils peuvent apprendre tout ce qu’ils veulent en restant derrière leurs écrans ! »

« Exact. Il faut qu’ils puissent se souvenir joyeusement, plus tard, des longs après-midis à ânonner des poèmes sur les saisons tout en regardant par la fenêtre. »

« Oui, ou alors des séances de castagnes au moment des récrés derrière les WC. c’est le véritable apprentissage de la vie. »

« Il faut lutter pour conserver tout ce qui sert à rien. Par exemple, l’apprentissage du latin. On pourrait constituer un mouvement pour réhabiliter le tricot de peau, le véritable « Marcel » d’origine. Si on pouvait revenir sur la disparition du vitrier ambulant, ça m’arrangerait aussi. Remettons aussi au goût du jour, la distribution de lait dans les écoles. »