La peur

« J’ai toujours eu peur de tout. Au début, quand j’étais gamin, j’avais peur d’entrer chez les commerçants pour acheter quelque chose. »

« Et vous aviez peur de quoi ? »

« De tout. De ne pas trouver les bons mots pour demander ce que je voulais. Que le commerçant me pose des questions que je n’aurais pas comprises. Qu’il s’énerve parce que je ne comprenais pas ces questions. Que ma mère ne m’ait pas donné assez d’argent pour le payer. Que je constate au moment de passer à la caisse que j’ai perdu l’argent… »

« Effectivement, vous étiez mal barré. Et après ? »

« Après ça ne s’est pas arrangé. Comme j’avais peur des instits, j’étais obligé d’apprendre mes leçons et donc de bien travailler à l’école. »

« C’est ennuyeux. Vous vous êtes réveillé plus tard ? »

« Oui, au lycée. J’avais toujours peur des profs, mais comme j’étais paralysé par ma peur, je ne raisonnais pas beaucoup, ce qui fait que je suis devenu mauvais élève. »

« Ouf ! Il était temps d’être normal. »

« Au boulot, comme j’ai peur de l’autorité, je ne prends pas de risques, ni d’initiatives qui pourraient me mettre en difficulté vis-à-vis de la hiérarchie. »

« Vous ne devez pas être bien noté ? »

« Ça dépend. Je ne me fais pas remarquer par mon esprit d’innovation. Ceci dit, les chefs m’aiment bien quand même parce que je fais ce qu’ils veulent sans discuter. Comme ils me font peur, ils sont tranquilles : ce n’est pas moi qui soulèverais l’étendard de la révolte. »

« Vous êtes un cas curieux. En principe, quand on a peur, on ne le dit pas tout de go, la bouche en cœur. On fait tout pour le cacher. »

« J’ai essayé de dissimuler ma peur. Mais plus je la cache, plus j’ai l’impression que les autres la devine. Alors, tant qu’à faire, autant dire que la vie me fait peur. »

« C’est assez paradoxal : on pourrait vous répondre que vous avez beaucoup de courage de dire que vous avez peur, alors que tout le monde fait semblant d’être fort. »

« D’un certain point de vue, je suis tranquille. Personne ne s’avisera de s’attendre à des exploits de ma part puisque je suis le premier à dire que j’ai la trouille de tout. A la moindre tentation de me distinguer, j’aurais le bénéfice de la surprise. »

« Si je comprends bien, vous cultivez votre nullité pour en tirer parti.  C’est un peu pervers comme raisonnement. »

« Eh voilà, je me fais engueuler. J’avais peur de m’adresser à vous. J’aurais mieux fait d’écouter ma peur comme d’habitude. »

« Ne vous énervez pas. J’essaie de comprendre. »

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