Un spectateur

« J’ai passé mon temps à regarder les autres. »

« Drôle d’occupation. »

« Ça a démarré à l’école. Je regardais les profs s’agiter au tableau. Ce qu’ils disaient ne m’intéressait absolument pas, mais j’étais sidéré par la conviction avec laquelle ils s‘exprimaient. Ils avaient l’air absolument certains de ce qu’ils disaient et absolument sûrs que ça me passionnait. »

« Ils ont dû déchanter. »

« Oui, mais ce n’était pas agréable pour moi d’être spectateur. D’autant plus que je regardais aussi avec étonnement les premiers de classe qui eux se sentaient très inspirés par le discours du prof. »

« Mais plus tard, vous avez bien été obligé de vous impliquer dans la vraie vie ? »

« Pas tant que ça. Au boulot, je m’agitais comme tout le monde, mais j’avais l’impression d’être le spectateur de moi-même. Quand je fayotais un peu auprès des chefs, je me faisais rire moi-même. »

« C’est ennuyeux votre affaire, si vous ne croyez à ce que vous faites, vous êtes un vrai handicapé ! »

« C’est pire. J’observe ce qui se passe, mais je n’en déduis pas grand-chose. Quand je vais au ciné, je suis incapable de parler intelligemment du film que je viens de voir. »

« Mais enfin, il y a bien un moment où vous êtes devenu acteur ? »

« Bin… non, même quand je me suis marié à l’église, je me suis vu en train de me marier et me suis demandé ce que je foutais là. »

« C’est terrible. »

« Plus tard, j’ai eu des enfants, mais je n’ai pas réussi à être père de famille, je me suis juste regarder faire le père de famille. Apparemment, je m’en suis pas mal tiré. Mais quand même, jouer sa propre vie, c’est inquiétant. Je suis peut-être quelqu’un d’autre que moi-même ! »

« C’est un phénomène inquiétant. »

« Mais ça continue. Aujourd’hui, je passe mes journées sur le banc des vieux. Je regarde passer les gens, les enfants, la vie. Je suis ce que j’ai toujours été : un spectateur. Sauf qu’à mon âge, tout le monde fait comme moi. A mon âge, il ne reste plus que la possibilité de regarder vivre les autres. »

« Bon, mais des spectateurs, il en faut. Quand vous pensez au nombre de gens qui aiment se donner en spectacle, des êtres comme vous sont indispensables. Vous avez dû rendre service à beaucoup d’egos surdimensionnés. »

« Vous avez raison, j’ai donné aux autres l’impression qu’ils avaient de l’importance. Mais tout de même j’aurais bien aimé en avoir aussi. »

« Pour bien faire, il faudrait créer des gens qui sont spectateurs des spectateurs. Mon chat, par exemple, il aime bien vous regarder sur votre banc des vieux. »

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