Archive pour le 30 décembre, 2014

POur une culture de l’inutilité

30 décembre, 2014

« Dans le temps, on savait faire des choses inutiles. Le service militaire par exemple. On rigolait dans les chambrées comme des imbéciles. On rampait dans la boue sous les ordres de l’adjudant Martin. On ratissait les feuilles mortes que le vent s’empressait de disperser dans la cour. Et puis, dès qu’on pouvait, on allait s’enivrer au bistrot du coin. Bref, la grande vie quoi ! »

« C’était avant. Maintenant, il faut faire des choses utiles. Aller aider dans les hôpitaux, les maisons de retraite, les écoles…. C’est quand même plus instructif… »

« C’est comme le latin. Pourquoi on n’apprend plus le latin dans les lycées ? Je me souviens des longues après-midi à ânonner les catilinaires ou les textes de Virgile auxquels je ne comprenais rien. C’était indigeste, aride et une initiation à l’inutilité. C’est finalement très formateur : ça formait les jeunes à l’idée qu’on ne fait pas toujours des choses marrantes dans la vie, et qu’il faut aussi se coltiner des corvées dont le sens vous échappe complètement. »

« Euh quand même, vous êtes bien content de faire étalage de votre culture maintenant… »

« Certes, mais quand je cite Virgile ou Salluste, il y a comme un blanc dans l’assistance. Personne ne connait et le résultat, c’est que je passe pour un demeuré… »

«Euh… vous en avez d’autres ? »

« Oui… Pourquoi, on a supprimé les queues aux guichets de la Sécu ou de la Poste ? On avait le temps de papoter avec les voisins, de dire des méchancetés sur les uns et les autres, de pester contre les fonctionnaires, ça aussi c’était la vie… Maintenant, allez donc papoter avec votre ordinateur ! »

« Si je comprends bien, la vie pour vous, c’est tout ce qui fait perdre du temps ou alors tout ce qui est parfaitement inutile. »

« Absolument, le reste m’ennuie terriblement. Par exemple, pourquoi ne va-t-on plus à la messe ? Hein ? Par manque de religiosité certes, mais aussi parce qu’on ne va plus au bistrot après la cérémonie, ou alors qu’on ne passe plus à la pâtisserie, vu qu’elle a fermé comme tous les petits commerces, pour aller chercher le gâteau du dimanche qu’on rapportait dans un carton blanc entourée d’une petite ficelle. »

« Effectivement, c’est ennuyeux. »

« Je ne vous parle pas des heures qu’on pouvait passer au téléphone à bavarder au lieu de bosser. C’était d’une inefficacité incroyable, mais on se sentait en collectivité. Aujourd’hui essayez donc de papoter avec une plate-forme téléphonique. »

« C’est vrai que la plupart du temps, votre communication ne débouche même pas sur un être humain. »

« C’est ça ! C’est l’humain qui faisait perdre agréablement du temps tout en faisant gagner du lien social ! Quand on avait perdu son chemin en voiture, on pouvait demander sa route à un autochtone qui nous renseignait à grand renfort de gestes. C’était une manière de s’intégrer à la population. Maintenant avec votre GPS, il est interdit de se perdre en route. »

« Vous avez raison. Il n’est même plus possible de demander l’heure à un passant dans la rue. Vous avez des horloges de partout sous les yeux… Sur votre téléphone, sur votre portable, dans votre voiture… »

« Et puis vous ne pouvez plus parler avec votre voisin de bureau puisque vous n’avez qu’à lui envoyer un mail. Heureusement, il reste la photocopieuse ou la machine à café autour de laquelle on peut encore dire n’importe quoi tranquillement. Pourvu qu’ils n’inventent pas le robot qui vous apportera votre café dans votre bureau ! »

« Trop tard ! »